Bateaux du patrimoine
Simone II

Le nom reste inséparable de la construction navale à Nantes, cent ans après la mort d’Adolphe Dubigeon, le dernier à diriger cette affaire familiale. Cinq générations de constructeurs de navires qui se sont succédé à la tête de cette maison, créée par Julien Dubigeon en 1730. Né en 1711 à Cugand (Vendée), au bord de la Sèvre où des charpentiers construisaient aussi des bateaux de rivière, Julien, qui manie l’herminette avec dextérité, est attiré par le port de Nantes, et ses chantiers en pleine expansion au 18e siècle. 

Julien Dubigeon s’impose rapidement dans ce milieu de charpentiers de navires. En 1738, il déplace son chantier, situé près de la Bourse, et s’installe à l’embouchure de la Chézine. Prévoyant un nouveau déplacement en aval, il achète en 1760 un terrain à Chantenay, futur emplacement des chantiers Dubigeon. Signe de son succès, c’est à lui qu’est confiée la construction de la célèbre Rosière d’Artois, inaugurée par le comte d’Artois, le futur Charles X, lui-même en 1777. Il meurt en 1781 à l’âge de 70 ans.

Son fils Jean-Julien (1740-1801) lui succède et s’installe en 1794 sur le terrain de Chantenay. Il construit la maison d’habitation qui devient plus tard le cœur des chantiers Dubigeon (elle est détruite en 1980). Au début du 19e siècle, c’est Augustin Dubigeon, sixième enfant de Jean, qui prend la suite pour un demi-siècle (il meurt en 1851 à l’âge de 82 ans).

Huile sur carton, <i>Le chantier Dubigeon</i>

Huile sur carton, Le chantier Dubigeon

Date du document : 1901

Un capitaine d’industrie

À la quatrième génération, Théodore Dubigeon (1803-1875), un vrai capitaine d’industrie, est à la fois armateur (il possède une flotte de 12 navires en 1853) et constructeur de navires. Il modernise le chantier et se lance en 1872 dans la construction en fer. Il n’hésite pas à fonder un chantier à Saint-Nazaire. L’effectif atteint 300 ouvriers en 1885. 

Il associe ses fils dont l’un, Eugène, est polytechnicien. Il est chevalier de la Légion d’honneur et maire de Chantenay de 1852 à 1870.

La dynastie Dubigeon vit encore de belles années avec les trois fils de Théodore, mais c’est Adolphe, lui aussi ingénieur, qui est seul responsable de l’entreprise de 1891 jusqu’à sa mort, en 1910. Vingt-six cap-horniers, des trois-mâts à coque d’acier de 2 500 à 3000 tonneaux, sont lancés des cales de Chantenay entre 1896 et 1902. L’armement Crouan lui confie également la construction du Belem. Mais, à la mort d’Adolphe, Dubigeon passe sous la coupe de la Société des Ateliers et chantiers de la Loire, créée à Nantes par Babin-Chevaye en 1881. 

Cette continuité familiale exceptionnelle – cinq générations – explique sans doute la survie du patronyme bien longtemps après que l’entreprise a échappé au capitalisme nantais. Devenue filiale des Chantiers de la Loire – une société financière dominée par des banques d’affaires parisiennes – la société Anciens chantiers Dubigeon est désormais dans le grand jeu des concentrations industrielles qui marquent la navale au 20e siècle. 

Dubigeon fait figure de petit chantier (1 000 salariés) à côté des Ateliers et chantiers de la Loire et des Ateliers et chantiers de Bretagne qui totalisent à leur apogée, dans les années 1950, 6 000 personnes sur la Prairie-au-Duc. L’écart est encore plus grand avec les chantiers de Saint-Nazaire (Penhoët et Loire), qui fusionnent en 1955 sous le nom de Chantiers de l’Atlantique avec un effectif d’environ 10 000 ouvriers. De son côté, Dubigeon intègre en 1963 un nouvel ensemble appelé Dubigeon-Normandie (car il y a un chantier à Rouen).

Chantier du <i>Ville de Bougie</i> au chantier Dubigeon

Chantier du Ville de Bougie au chantier Dubigeon

Date du document : 1955

Manifestation des personnels de Dubigeon

Manifestation des personnels de Dubigeon

Date du document : 1955

La fin de la Navale

Les grandes manœuvres continuent dans les années 1960. Sur la Prairie-au-Duc, Bretagne et Loire fusionnent sous le nom d’ACN (Ateliers et chantiers de Nantes). Dans un deuxième temps, des mesures sont prises par le gouvernement, permettant de séparer les activités de mécanique et la construction navale proprement dite. C’est Dubigeon-Normandie, qui reprend cette partie navale, ce qui a pour effet d’abandonner le site de Chantenay et de concentrer la navale sur la Prairie-au-Duc. 

C’est ainsi que l’on retrouve le nom de Dubigeon dans un site qui n’avait jamais été le sien. Dubigeon personnifie et incarne la navale nantaise de 1969, année du transfert de Chantenay à la Prairie-au-Duc, jusqu’au 3 juillet 1987¸ date de la fermeture des chantiers et du départ du dernier grand navire construit à Nantes, le Bougainville, commandé par la Marine nationale pour les essais nucléaires français du Pacifique.

Cette phase de la vie des chantiers nantais avait pourtant bien commencé. Des investissements avaient permis de renouveler l’outil de travail. Le carnet de commandes était bien équilibré avec des navires militaires (sous-marins), des cargos, des transports de produits chimiques (une série de six navires pour le norvégien Stolt), des navires à passagers et des car-ferries comme le Scandinavia (185 mètres), le plus grand navire jamais lancé à Nantes. 

Mais il s’agit là du chant du cygne de la navale nantaise et donc de Dubigeon, son dernier représentant. Ouvriers, techniciens, ingénieurs et cadres battent le pavé pendant une dizaine d’années pour sauver l’emploi et le site. En vain. Il reste la mémoire d’une grande aventure : Dubigeon est le chantier nantais qui a vécu le plus longtemps, 287 ans exactement ; et son nom était suffisamment ancré dans les esprits pour survivre à toutes les vicissitudes qu’a traversées la navale dans la Basse-Loire comme au niveau national. 

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Barbin, Céline, « Les Anciens Chantiers Dubigeon de Chantenay», L'archéologie industrielle en France, n°59, décembre 2011, p. 36-42

Delaunay, Claude, « La famille Dubigeon et son histoire de 1675 à nos jours », Revue du Centre généalogique de l'Ouest, n°81, 1994, p. 240-243

Fiérain, Jacques, 
« Continuités familiales et ruptures dans la construction navale nantaise », dans  Économie et Société de l'Ouest, Centre de recherches sur l'histoire du monde atlantique, Université de Nantes, Nantes, 1990, p. 143-162  (coll. Enquêtes et Documents, n°17)

Rochcongar, Yves, Des navires et des hommes : de Nantes à Saint-Nazaire, deux mille ans d’histoire de la navale, Maison des hommes et des techniques, Nantes, 1999

Rochcongar, Yves, Capitaines d'industrie à Nantes au XIXe siècle, Memo, Nantes, 2003

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Yves Rochcongar

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