Îles
Georges Prampart (Nantes, 1928 – Nantes, 2013

Patrimoine industriel

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S’il est encore parfois sous-évalué, le patrimoine industriel fait désormais partie intégrante de l’ensemble des dispositifs culturels et touristiques. En un peu plus de trente ans, on est donc passé de l’ignorance, au mieux, ou de l’hostilité, au pire, à une véritable reconnaissance. Profondément marquée par l’histoire de ses activités industrielles, dans ses paysages comme dans ses mémoires, Nantes ne fait pas exception.

La construction de l’idée de patrimoine industriel y a fait naître des initiatives précoces et originales, telles que la création du Musée des Salorges en 1923 par les frères Amieux, conserveurs nantais, dans l’usine désaffectée de Joseph Colin, première fabrique industrielle de conserves en boîtes construite en 1824. Plus récemment, le développement progressif d’une politique publique en matière de conservation et valorisation du patrimoine industriel a été stimulé et souvent précédé par les actions d’un tissu associatif soucieux de préserver et de faire connaître cet héritage menacé de disparition. Les anciens de la Navale créent ainsi leur association, Histoire de la construction navale à Nantes dès 1985, autour du comité d’entreprise, avant même la fermeture des chantiers en 1987.

À partir de 1995, l’association Entreprise et Patrimoine industriel, en partie issue du monde patronal, s’installe durablement dans le paysage militant. Les différentes initiatives se fédèrent en 1997 au sein du Collectif des associations du patrimoine industriel et portuaire nantais, qui regroupe une vingtaine d’associations.

Le port industriel

Succédant aux manufactures de la ville portuaire et négociante du 18e siècle, le développement industriel devient un moteur de l’économie nantaise au 19e siècle : il entraîne l’occupation du Bas-Chantenay et de la Prairie-au-Duc. En 1830, on dénombre treize raffineries de sucre, trente tissages de coton, quatorze chantiers de construction navale, ainsi que les premières savonneries et, à la fin du 19e siècle, plus de 30 000 ouvriers et ouvrières travaillent dans les usines de Nantes et de l’estuaire, principalement dans les chantiers de construction navale et les entreprises métallurgiques.

La croissance industrielle du 20e siècle s’inscrit dans cette ligne, autour de la métallurgie et de la mécanique, de l’agroalimentaire mais aussi de la chimie avec les engrais. Les concentrations industrielles se sont donc réalisées progressivement le long de la Loire avec l’affirmation de grandes usines confrontées à la ville plus traditionnelle de la rive droite. Seul le pôle nord-est sur la route de Paris, autour des Batignolles, déroge à cette règle des implantations proches du fleuve.

Malgré les transformations urbaines parfois radicales du dernier quart de ce siècle, des éléments d’architecture industrielle souvent exceptionnels demeurent. Les Grands Moulins du quai Saint-Louis, édifiés en 1895 selon le système Hennebique, sont aujourd’hui totalement recouverts et transformés en bureaux, mais il s’agit là d’une des plus anciennes structures en béton armé au monde. Établie à la fin de la Première Guerre mondiale et remarquable par son plan rationnel, l’usine des Batignolles est toujours en activité ; elle est, elle aussi, un très bel exemple de l’architecture du béton armé réalisée par l’entreprise Limousin. L’architecture des usines n’est cependant pas le seul témoin de l’histoire industrielle. Machines, outils, archives, gestes et savoir faire, organisation et conditions de travail, modes de vie, habitat et mémoire ouvrière, conflits sociaux sont autant de sources de connaissance et de transmission à préserver : un temps considérée – à l’extérieur – comme la « capitale des grèves », la Nantes industrielle et ouvrière est la toile de fond du film de Jacques Demy Une chambre en ville (1982).

Conserver et reconvertir le patrimoine industriel

La période qui va du début des années 1960 au milieu des années 1980 est marquée par la désindustrialisation et de profonds bouleversements économiques et sociaux. La fin de la Navale est au coeur d’une mutation radicale de la vie sociale et industrielle nantaise. Le lancement en 1986 du Bougainville, dernier navire fabriqué à Nantes, marque définitivement la fin d’une époque. La question du devenir du patrimoine industriel se pose alors avec acuité.

Fermetures de sites, rachats d’entreprises, réhabilitations, adaptations, destructions, déménagements, nouvelles activités font l’actualité des sites et des architectures d’usines ici comme ailleurs. L’indéniable vitalité nantaise en termes d’architecture et d’urbanisme a des conséquences importantes sur la gestion du patrimoine industriel local.

La réhabilitation par la municipalité Chénard de la totalité de l’ancienne Manufacture des tabacs, achevée en 1983, marque à cet égard un tournant. La réussite de ce chantier tient beaucoup au choix de plusieurs équipes d’architectes, parmi lesquels, pour la Ville, Georges Évano et Sylvie Jullien jouent un rôle majeur pour assurer une réhabilitation respectueuse de l’ensemble de la manufacture avec une programmation mixte mais cohérente : habitat, locaux administratifs et associatifs. Il s’agit là d’un exemple novateur dans son souci extrême de mixité, à Nantes mais également au plan national, trois ans seulement après la pionnière réhabilitation de la filature Leblan, à Lille, par les architectes Reichen et Robert. Les travaux à la «Manu » sont d’ailleurs salués par la presse spécialisée dès leur achèvement.

La fin de cette décennie marque une nouvelle étape. En 1989, la gare de l’État est sauvée après un véritable mouvement d’opinion. Sa réhabilitation n’est pourtant achevée qu’en 2001, après sa transformation en Maison des syndicats par les architectes de Forma6. La même année, le bâtiment des expéditions de l’usine Lefèvre-Utile est réhabilité par Dominique Péneau pour une agence publicitaire. La redécouverte, dans un esprit « loft », le long de l’avenue Carnot, du fameux petit-beurre dans sa voussure étoilée précède de quelques années l’opération bien plus importante de reprise de l’ancienne usine LU et de la totalité de l’emprise restante après le déménagement de la production à La Haye-Fouassière en 1986. Dans le cadre d’une opération d’urbanisme menée par Jean-François Revert, la friche, un temps délaissée puis rachetée par la Ville au groupe agroalimentaire BSN, fait durant les années 1990 l’objet d’une reconquête progressive qui forme bientôt un quartier tout entier, avec réalisation de logements et de bureaux, et conservation et réhabilitation de la pointe nord de l’usine. Dès 1990, cette partie nord avait été utilisée par différentes troupes ou activités artistiques comme Royal de Luxe, dont c’est la première implantation nantaise, ou l’association Lola, peu après. La manifestation des Allumées, pilotée par Jean Blaise, est le déclencheur du nouveau projet pour le site. Après l’installation des bureaux en 1996 par François Seigneur, la tour est restaurée dans sa forme et ses couleurs initiales par Jean-Marie Lépinay en 1998. Parallèlement, Patrick Bouchain invente, avec un réel souci de l’économie et de la préservation des formes et des traces anciennes, le « Lieu Unique », nouveau centre de la vie culturelle nantaise dirigé par Jean Blaise et inauguré le 31 décembre 1999. La préoccupation patrimoniale n’en était pas le point de départ, mais les immenses possibilités d’usage. La réussite est totale du point de vue de la notoriété du nouveau lieu tant au plan local qu’au plan national et international.

Dans le même temps, les collections municipales s’enrichissent de nombreux objets et documents relatifs à l’histoire industrielle nantaise ; deux grandes expositions temporaires sont présentées au Château des ducs de Bretagne : Les biscuiteries de Nantes en 1987 et Comme des sardines en boîte, l’industrie nantaise des conserves alimentaires et industries annexes en 1991.

On parlait alors à peine de l’Île de Nantes, pourtant forte de sa tradition navale stoppée en 1987 mais puissante encore d’activités industrielles vivantes comme la mécanique chez Alstom, les engrais, ou le sucre chez Béghin-Say. C’est d’ailleurs la raffinerie de sucre de canne qui change d’abord le paysage grâce à sa nouvelle couleur bleue qui domine la ville depuis 1993. Tout à fait exceptionnel à l’échelle régionale, l’édifice témoigne d’une organisation formelle qui remonte à 1935-1937 : les deux grandes tours massives et monumentales au centre de l’usine sont des signaux majeurs de l’entrée sud de la ville.

Les plus gros efforts concernent cependant les sites majeurs de la mécanique et de la navale sur la pointe ouest de l’Île de Nantes. L’opération de reconversion du site Alstom, les anciens Ateliers et chantiers de Bretagne, prouve, dès les premières interventions d’Alexandre Chemetoff et de ses associés (Patrick Henry et au début le Nantais Jean-Louis Berthomieu) que l’on peut mener une réflexion d’envergure sans l’éviction de l’industriel, mais en le conservant sur place sous une nouvelle forme plus restreinte. L’essentiel était ainsi libéré. Une première réflexion, rapidement abandonnée, concernait un grand pôle de biotechnologie. Une partie des bâtiments permet ensuite l’accueil de la télévision locale et de différents représentants des industries culturelles et créatives sous forme de pépinière provisoire. L’avenir consiste à imaginer le devenir du « quartier de la création » dont les halles conservées sont l’élément central, sous la responsabilité de Franklin Azzi, autour de la future École supérieure des beaux-arts et d’une implantation de l’université de Nantes.

Les chantiers navals sont bien une friche depuis les démolitions et les déménagements des grands ateliers mécaniques, effectifs en 1992 pour l’entreprise de construction mécanique Leroux et Lotz. Les cales de lancement, uniques sur la façade atlantique, la grue Titan jaune de 1954, le bâtiment des bureaux réhabilité depuis 1994 et qui abrite notamment la Maison des hommes et des techniques et le Centre d’histoire du travail, les nefs des années 1910 désormais reconverties pour les Machines de l’île et leur célèbre Éléphant, sont au coeur de la réflexion d’ensemble menée sous la direction de Nantes Métropole par la Samoa (Société d’aménagement de la métropole Ouest Atlantique), créée en 2003. Le projet de Fabrique artistique, voué aux arts vivants et aux pratiques émergentes et mené par l’agence Tetrarc, est inauguré en 2011, s’articule avec la mémoire des lieux. C’est également le cas de la réhabilitation en jardin public couvert par Doazan-Hirschberger, des fours et de la grande nef métallique des anciennes Fonderies de l’Atlantique un peu plus à l’est, pourtant voués un moment à la démolition totale. Le Jardin des fonderies est livré en 2009. Il reste le témoin sur place de la fonte des hélices des plus grands navires comme celles du France en 1960. Enfin, sous la grue grise de la pointe, classée monument historique en 2005 après un fort moment de lutte, le grand volume en béton armé du Hangar à bananes, désaffecté au milieu des années 1970, connaît une nouvelle vie, festive, depuis 2007 à l’occasion du lancement de la biennale d’art contemporain Estuaire.

La Ville de Nantes, de son côté, acquiert en 2012 l’emblématique grue des anciens chantiers Dubigeon à Chantenay, fermés depuis 1969 et situés au coeur du Bas- Chantenay, vaste territoire industriel partiellement en friche, où des générations d’entreprises se sont succédé. Une étude d’inventaire du patrimoine culturel de ce secteur, tant matériel qu’immatériel, permet de guider élus, urbanistes mais aussi citoyens dans les futurs choix d’aménagement de ce secteur à fort enjeu de renouvellement urbain.

Ces exemples permettent de mesurer à quel point demeure fragile le patrimoine industriel, élément constitutif de l’histoire de Nantes, face aux logiques de densification et d’aménagement du territoire.
Mobilisations et débats n’ont pas fini de construire son avenir…

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d’auteurs réservés)

 

 

 

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Bibliographie

Direction du Patrimoine et de l’Archéologie (Ville de Nantes), Association Entreprises et Patrimoine industriel, Le patrimoine industriel nantais, Ville de Nantes, Nantes, 2015

Le Cornec, Guillaume, De fer, de machines et de rêves : histoire des hall(e)s : Prairie-au-Duc, Île de Nantes : 1850-2010, Samoa, Nantes, 2011

« Nantes, un modèle ? », L'Archéologie industrielle en France, n°41, décembre 2002 (dossier Nantes)

« Patrimoine maritime et fluvial nantais », Le Chasse-Marée, n°94, décembre 1995

Peyon, Jean-Pierre, « Mémoire de la construction navale à Nantes et projets d'aménagement : de la Prairie-au-Duc à l'île de Nantes », dans Manneville, Philippe (dir.), Des villes, des ports, la mer et les hommes : actes du 124e congrès national des sociétés historiques et scientifiques, Ed. du CTHS, Paris, 2001, p. 285-294

Webographie

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Jean-Louis Kerouanton

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