Cafés
Manufacture des tabacs

« La Cathédrale », tel est le surnom donné par les ouvriers à l’atelier G, imposant bâtiment de 128 mètres de long et près de 20 mètres de hauteur. Imposant et lumineux grâce à de grandes verrières laissant passer les rayons de soleil, mais glacial quand l’hiver s’installe. Nous sommes en 1920. Deux ans plus tôt, la famille Gouïn, qui dirige la Société de construction des Batignolles, a choisi Nantes pour développer ses activités. De son alliance avec la Compagnie des Forges de Châtillon-Commentry et Neuves-Maison naît la société LCB (Locomotives Batignolles-Châtillon).

Une « cathédrale » signée Freyssinet

Cette usine moderne, conçue par l’ingénieur Freyssinet, réputé alors pour sa maîtrise du béton armé, se compose de six bâtiments suffisamment vastes pour accueillir quelques milliers d’ouvriers et leur permettre de produire et réparer les fameuses locomotives Pacific. D’autres modèles suivront mais l’entreprise s’efforce très vite de diversifier ses productions, le mouvement s’accentuant à partir des années 1950 : tourelles de chars et tubes lance-torpilles, chariots élévateurs et tracteurs forestiers, pompes centrifuges et rotatives d’imprimerie…

Locomotive construite à l'usine des Batignolles

Locomotive construite à l'usine des Batignolles

Date du document : 1951

Solidarité et luttes sociales

Les Batignolles, ce sont aussi trois cités ouvrières (Ranzay, Baratte, Halvêque) entourant l’usine, située à l’est de Nantes. Bâtie à l’écart de la ville, l’usine doit proposer autre chose qu’un salaire ouvrier pour attirer les bras. En offrant à une partie de son personnel des maisons individuelles avec jardin, l’accès à une école primaire, à un cinéma ou à un dispensaire, elle devient attractive. Alors que les cadres prennent possession de bâtisses en pierre, les ouvriers héritent de pavillons en bois au confort rudimentaire, et les célibataires, souvent étrangers, occupent des chambres dans des bâtiments collectifs ou des wagons désaffectés. Car l’Europe s’est donnée rendez-vous aux Batignolles, l’usine ayant recruté une partie de son personnel qualifié au-delà des frontières nationales, en Pologne comme en Allemagne, en Italie comme en Tchécoslovaquie ou en Autriche.

Loger son personnel offre maints avantages au patronat. Habitant à la porte de l’usine, les ouvriers sont à portée du « cornard » qui les appelle chaque matin au labeur. La perte de l’emploi entraînant celle du logement, ils peuvent être amenés à modérer leurs revendications ou à courber l’échine, d’autant plus que le loyer et les charges locatives sont modiques, et que le jardinet leur offre la possibilité d’élever lapins et poules et de faire pousser quelques légumes. Mais les cités sont aussi un lieu de convivialité et de solidarité. Les ouvriers y parlent du salaire au rendement, du travail de nuit, les femmes, de leur ras-le-bol de vivre « à croum », autrement dit à crédit. Nombre de salariés habitant ces cités sont actifs dans les luttes qui ont marqué l’histoire sociale de l’entreprise. Et les associations familiales, catholique ou communiste, y trouvent une terre d’élection, jusqu’à la destruction des cités au début des années 1970.

Usine des Batignolles

Usine des Batignolles

Date du document : 1955

Bastion de la CGT

Pendant longtemps, les Batignolles sont un bastion rouge. Dès 1922, la jeune CGTU, d’obédience communiste, se lance dans l’action contre la suppression de 1 500 emplois. Elle appelle à l’action directe et au sabotage, débordant une CGT partisane de la négociation. La riposte de la direction est immédiate : elle licencie quelques fortes têtes et soutient la création d’un comité de « jaunes ». Crise économique aiguë et division syndicale se conjuguent pour mener à l’échec le mouvement, après trois semaines d’action. En 1930, la CGTU refait parler d’elle. Les autorités l’accusent de vouloir organiser les 350 travailleurs étrangers de l’usine, notamment les ouvriers portugais. Cinq d’entre eux seront expulsés pour « tendance à suivre les exhortations des chefs communistes de la cellule ». En 1936, l’usine est occupée une semaine, la direction acceptant rapidement d’accorder les 5 francs de l’heure d’augmentation revendiqués par les travailleurs.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, seize ouvriers batignollais sont fusillés pour faits de Résistance, d’autres sont prisonniers, déportés, victimes du STO, d’autres encore périssent lors du violent bombardement subi par l’usine le 23 mars 1943. Après la guerre, la CGT, toujours hégémonique, doit composer avec la CFTC, surtout implantée chez les cols blancs, et la CGT-FO. En 1955, les Batignollais participent aux côtés des ouvriers de la navale au conflit qui secoue la métallurgie et le secteur du bâtiment.

 

Cité des Batignolles

Cité des Batignolles

Date du document : sans date

1970 : Creusot-Loire

Dès lors, il ne se passe guère une année sans que l’usine ne soit le théâtre d’un mouvement revendicatif concernant l’accord d’entreprise ou l’avenir même de l’usine quand celle-ci passe en 1963 sous la férule du trust Schneider, et sous celle de Creusot-Loire sept ans plus tard. En 1968, les travailleurs occupent de nouveau l’usine, un mois durant. Ils sont même les derniers à ranger le drapeau rouge. En 1971, la colère éclate de nouveau pour réclamer des augmentations de salaire de nature à supporter l’inflation : les bureaux de la direction sont saccagés par des jeunes ouvriers, notamment quelques militants d’extrême gauche. C’est le lock-out. Six semaines durant, les travailleurs tiennent tête au patron, bénéficiant d’un vaste mouvement de solidarité financière. Le conflit se termine par un compromis. C’est le dernier mouvement d’ampleur de l’usine car la crise est là, des productions s’interrompent et les plans de licenciements se succèdent.

À la mort de Creusot-Loire en 1984, les travailleurs ne peuvent empêcher le démembrement de l’usine en trois unités autonomes, Rockwell Systèmes Graphiques (rotatives), Batignolles Technologies thermiques (aéroréfrigérants et échangeurs) et Worthington-Batignolles (pompes centrifuges), occupant moins de 500 personnes.

Les Batignolles ont vécu mais des militants associatifs tout comme d’anciens salariés de l’entreprise s’efforcent depuis de maintenir vivante la mémoire de ce haut lieu des luttes sociales nantaises.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

 

En savoir plus

Bibliographie

Bellepomme,  Bruno, Les Batignolles, trois cités, un quartier, B. Bellepomme, Nantes, 1994

Bellepomme,  Bruno, Photos souvenirs des Batignolles, B. Bellepomme, Nantes, 1995

Le Bail, Louis, Saint-Jo et les Batignolles, histoires d’un quartier nantais, Amicale laïque Porterie, Batignolles-retrouvailles, Commune libre de saint-Joseph-de-Porterie, Nantes, 2012

Patillon, Christophe, Batignolles : mémoires d’usine, mémoires des cités, CDMOT, Nantes, 1991

Péoc’h, Roger, Le Guelaff, Yves, Notre vie de métallos batignollais de 1918 à nos jours : évocation chronologique de la vie d'une usine et de ses travailleurs, Centre d’histoire du travail, Nantes, 2007

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Christophe Patillon

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