Anciens moulins de la Loire
Du Moyen Âge au 19e siècle, la ligne des ponts est constituée de six grands ponts serpentant d’île en île sur les 2 kilomètres qui séparent la porte de la Poissonnerie sur la rive nord, de la tour de Pirmil sur la rive sud de la Loire : les ponts de la Poissonnerie, Belle-Croix, Madeleine, Toussaint, Récollets et Pirmil. Des moulins étaient implantés sur chacun d’entre eux.
La difficile implantation des moulins de la Loire
En raison des grandes variations entre les niveaux des basses eaux estivales et les crues hivernales, il est difficile d’installer des moulins à eau fixes sur les rives de la Loire car ils risquent d’être endommagés ou emportés à la moindre crue. Trois solutions ont été retenues :
- Moulins à eau fixes sur des îlots rocheux ou sur des parties exhaussées des îles,
- Moulins sur les ponts,
- Moulins-bateaux.
Le premier moulin mentionné est celui que l’abbaye de Toussaints fit construire en 1422.
Emplacement des moulins sur la Loire
Date du document : 1722
Moulin de la Poissonnerie
À la porte de la Poissonnerie, on trouvait un moulin à eau. Cette porte s’est aussi appelée porte Chalandière et de la Prévôté. Ces noms avaient pour origine les bateaux nommés chalands qui passaient sous le pont et la Prévôté, qui avait son bureau dans l’une de ses tours. L’abbé Nicolas Travers, dans Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes nous apprend que :
« La ville le 11 avril 1485 traita d’un moulin à eau à la porte de la Poissonnerie et des maisons qui l’accompagnaient avec Jeanne du Tail de l’Espronnière. Il n’y eut point d’argent déboursé mais une estimation de fonds pour en payer la rente au denier 20 [5% d’intérêts] jusqu’au franchissement. Le sieur Chauvin homme de ladite du Tail convint de 50 livres de rente franchissable pour la somme de 1000 livres. »
En 1607, la Ville devient définitivement propriétaire du moulin. Elle souhaite le démolir afin de permettre la construction de la porte de la Poissonnerie et des deux tours :
« La ville se libéra l’an 1607 et paya au sieur de la Garoulais du Guini ayant-cause dudit Chauvin pour le principal, intérêts et frais, 2830 livres. Ce lieu fut détruit aussitôt qu’acquis et la ville fit bâtir sur son emplacement la porte de la Poissonnerie telle qu’elle est aujourd’hui [1750] et les 2 tours [tour de la Prévôté et tour Saint Jacques] qui la défendent… ».
Fortification de l’île de la Saulzaie
Date du document : 1808
Moulins du Pont de Belle-Croix
Le pont de la Belle-Croix, qui reliait l’île Feydeau à l’île Gloriette, est l’un des anciens ponts de Nantes qui connut le plus grand nombre et la plus importante diversité de moulins. Trois moulins y ont été répertoriés :
- Le moulin neuf était dédié à la mouture du blé pour la fabrication du pain. Sa construction commence en 1610. Il est loué à divers meuniers successifs. En 1709, le moulin est endommagé par les crues de la Loire et est inutilisable pendant trois ans. Il disparaît peu après, vers les années 1720, suite aux travaux d’aménagement de l’île Feydeau.
- Le moulin à eau du Chapitre servait, selon l’abbé Nicolas Travers, à la production du froment pour la fabrication de pain pour les chanoines de la collégiale Notre-Dame. Il est construit suite à la décision du duc de Bretagne le 14 août 1483. Il est régulièrement endommagé par les aléas climatiques et sa démolition est décidée en 1710.
- Le moulin Grognard a été construit en 1608 par la Ville. Il est installé sur l’une des piles du pont de la Belle-Croix. En 1723, dans le cadre de l’aménagement de l’île Feydeau, le moulin Grognard doit être démoli. Cette perte est relative pour la communauté : le moulin gênait la navigation et ne fonctionnait plus depuis de nombreuses années.
À ces trois moulins, s’ajoutent des moulins-bateaux qu’on trouvait sous tous les ponts de la Loire, dont le pont de la Belle-Croix. Les traces d’au moins sept propriétaires de moulins-bateaux ont pu être retrouvées dans les archives. De 1836 à 1838, le pont de la Belle-Croix est le seul à Nantes où on trouve des moulins-bateaux. Après cela, la Préfecture interdit ces installations.
Moulins du pont de la Madeleine
Le pont de la Madeleine ou Magdeleine permettait autrefois le franchissement d'un large bras de la Loire, séparant les îles Gloriette et Grande Biesse. De nombreux moulins-bateaux y furent positionnées.
En 1822 « le pont de la Magdelaine est composé de 13 arches dont 10 sont presque continuellement barrées par les bateaux [moulins-bateaux] et les filets des pêcheurs… la navigation se fait entièrement par les 2 arches de la rive droite. Un banc de sable très élevé placé en amont du pont rejoint la rive gauche… et rejette les eaux sur la rive droite. » Les propriétaires de moulins-bateaux les plus connus ont été :
- Louis Joseph Maillard qui place son moulin en 1829. Comme à Belle-Croix, ses rapports avec la Ville et les Ponts et Chaussées sont tendus. Le moulin est situé « vis-à-vis de la seconde arche du pont… et [Maillard] a été autorisé en 1829 à ouvrir le parapet et à établir un escalier en bois pour communiquer avec son moulin. » Le moulin se déplace souvent pour occuper la première arche du pont qui sert à la navigation. En 1832, l’ingénieur en chef des Ponts et Chaussées demande au préfet que soit ordonné son déplacement à la seconde arche et que soit fermée l’ouverture au parapet.
- Autre propriétaire, Mariot, qu’il faudra expulser manu militari à Belle-Croix, a établi devant la deuxième arche un moulin-bateau à farine.
- Citons enfin Bosset, qui exerçait la profession de garde magasin des subsistances militaires.
Pour ce qui concerne les moulins à eau fixes, il ne semble pas qu’il y en ait eu sur le pont ou à proximité. La seule référence de moulin fixe concerne au début du 19e siècle, la construction par Rosset d’un moulin à farine de trois étages sur la rive nord de la prairie de la Madeleine. Il ne peut a priori s’agir que d’un moulin à vent.
Le pont de la Madeleine vers 1830
Date du document : 20e siècle
Moulins de Grande-Biesse
L’île de Grande-Biesse est une des anciennes îles de la Loire, située entre le bras de Loire de la Madeleine et le bras dit la boire de Toussaint. Un environnement propice (l’alimentation en eau, de vastes prairies pour le séchage, à proximité d’un axe de communication important) attire, à partir du 17e siècle, de nombreux entrepreneurs de tanneries, mégisseries et chamoiseries (la mégisserie traite les peaux de chèvre, chevreau, mouton et agneau ; la tannerie transforme en cuir toutes les autres peaux). Mais c’est à partir de 1763 que l’industrialisation du quartier est amorcée avec l’établissement de grandes manufactures d’indiennes.
En 1777, Pierre François Guillet maitre ès arts, afferme les trois-quarts de deux moulins à eau, propre à fouler des étoffes, pour 230 livres et deux culottes de peau de bouc pour denier à Dieu.
Détail d’un plan de Nantes de 1716
Date du document : 1716
Le foulage est un processus de traitement des étoffes, pour lequel on utilise entre autres des moulins à eau à foulon. Ils disposent de marteaux en bois (à la place des meules) actionnés par la roue hydraulique qui tapent régulièrement sur les étoffes. Le foulage permet de feutrer, assouplir, rendre imperméable et assurer la finition des étoffes.
De son côté, le Denier à Dieu est une somme qui, à l’occasion d’un premier contrat de bail, est parfois demandée en plus du montant de la ferme. Versée une seule fois, elle constitue un droit d’entrée.
Moulin de Toussaint
Au 14e siècle, une confrérie siégeant à l’abbaye de Toussaint « avait été érigée […] sur les ponts », selon l’abbé Nicolas Travers. Ce dernier rapporte que lors de son entrée le 14 novembre 1422, le duc Jean V « accorda à l’hôpital du lieu la permission de construire au joignant un moulin à eau sur des estapes ou pilotis ou sur des chalants ». Cependant, cette décision fait l’objet de contestations. Le procureur du duc s’y oppose : cela doit être confirmé par les États de Bretagne, assemblée des représentants du duché. Pour autant, la décision est maintenue : « les juges et les assistants prononcèrent que le don devait tenir, étant fait à un lieu pieux, par un motif de piété et sans nuire à l’Etat ». Dès le 17 janvier 1423 des commissaires assignent à la construction de ce nouveau moulin « la voie d’eau du pont de Toussaint sur une longueur de 37 pieds et demi et autant de large ».
Moulin du pont des Récollets
En 1573 la ville de Nantes obtient l’autorisation du roi de bâtir deux moulins sur les ponts qu’elle aura reconstruits avec des arches et des tabliers de pierre. Le pont des Récollets, aussi appelé pont des Poutreaux, des Rousseaux, de Vertais, Brisebois et Grotius, est ainsi concerné par cette décision. En 1580 est alors établi un moulin nommé le moulin neuf sur le pont des Récollets entre Grande-Biesse et Vertais.
Le pont des Récollets
Date du document : 19e siècle
Moulins du pont de Pirmil
Le pont de Pirmil a régulièrement été détruit par les crues de la Loire :
- Quatre fois au 16e siècle,
- Trois effondrements aux 17e et 18e siècles,
- Au 19e siècle, sa consolidation de 1851 semble garantir sa solidité jusqu’à un nouvel écroulement en 1924.
Dans ces conditions, il est difficile d’imaginer un moulin à eau fixe installé sur le pont. Il y eut pourtant des projets de construction de maisons et de moulins. De tels édifices furent effectivement bâtis sans que nous puissions précisément les qualifier.
En 1711, le pont est reconstruit. Une nouvelle place est créée au débouché du pont. De l’autre côté du pont, un moulin est installé au pied de l’ancien donjon et un canal est dérivé pour l’alimenter.
Le pont de Pirmil a surtout abrité des moulins-bateaux. En 1779, la municipalité détaille les difficultés rencontrées pour installer des moulins-bateaux sous le pont de Pirmil. Il y a tout d’abord l’ensablement auquel il faut joindre celui des glaces en hiver et des marées, ainsi que les coups de vent de sud sud-ouest qui sont terribles dans cette partie de la Loire.
Par ailleurs la présence de ces moulins porte un préjudice notable à la communauté, car le droit de pêche qu’elle a sous les voies des ponts de Pirmil, et dont elle retire un revenu annuel de 4275 livres, est compromis. Enfin ils sont nuisibles à la navigation, « les bateaux qui dans la saison ou les eaux sont grandes passent indistinctement sous toutes les arches du pont, ne peuvent plus passer que sous les arches qui ne sont pas occupées par les moulins… avec des risques de collision importants. »
En dépit de tous ces obstacles, les moulins-bateaux furent nombreux sous le pont et plusieurs investisseurs ont tenté et souvent réussi à positionner des moulins. Retraçons l’histoire de quelques-uns d’entre eux :
- Au milieu du 16e siècle, le sieur Buyt établit un moulin-bateau sous la première arche du pont. En très peu de temps il fut ensablé, plusieurs fois déplacé et il disparut.
- Le moulin établi par le sieur Rabouen vers 1770 près de la dernière arche du pont de Pirmil fut contraint « pour les mêmes inconvénients des sables de se déplacer ». « Dans la saison des basses eaux […] il moulait à peine 3 septiers de froment par 24 heures […] il a été désemparé 2 fois par les coups de vent […] et enfin il a été submergé ».
- En 1773, le duc Fitz James envisage d’établir quatre moulins-bateaux sur la Loire au-dessous des ponts de Pirmil. La ville de Nantes lui donne l’autorisation de placer les moulins vers le sud et de laisser libre trois arches au nord.
- En 1773, Fresnais de Beaumont, procureur du roi à l’amirauté de Nantes, demande la possibilité de mettre huit moulins-bateaux sous les arches du pont de Pirmil moyennant 40 ans d’exclusivité. La demande est renouvelée en 1778. Dans une note, il précise ses ambitions pour ce qu’il appelle « la manufacture des farines » : « de grands bateaux assez solides et assez larges pour contenir 2 moulins complets […] il en résulterait la plus belle farine de France ». Il donne ensuite le détail des effectifs de la manufacture : seize bateliers, seize meuniers et 32 boulangers. En 1779 dans un mémoire la ville précise qu’elle ne retient pas le projet.
- En 1779, le sieur Rabouen, qui a déjà eu un moulin-bateau à Pirmil, renouvelle sa demande et souhaite « qu’on lui concède la tour de Pirmil et autres objets pour y construire des moulins ». La municipalité ne semble pas favorable.
Finalement, de nombreux moulins étaient installés sur et autour des ponts de la Loire, donnant au fleuve une apparence tout à fait différente d’aujourd’hui.
Jacques Puzenat
2026
En savoir plus
Bibliographie
OGÉE Jean-Baptiste, Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne dédié à la Nation bretonne, Nantes, 1778-1780 (augmenté par A. Marteville et P. Varin et réédité en 1843).
TRAVERS Nicolas, Histoire civile, politique et religieuse de la ville et du comté de Nantes, Forest, Nantes, 1841.
Ressources Archives Départementales de Loire-Atlantique
C 50 : Intendance de Bretagne, Administration des domaines, Château de Nantes, 1691-1790.
C 100 : Police de la navigation de la Loire, 1552-1779.
C 677 : navigation de la Loire et travaux d’entretien, 1702-1789.
4 E 16/40 : exercice de Jean-Baptiste Fresnel le jeune (1742-1783), notaire royal à Nantes, 1777.
627 S 1 : Occupations temporaires (Loire fluviale) : moulins à nef, 1817-1838.
Ressources Archives de Nantes
II 168 : Plans et cartes des Ponts et Chaussées (dont pont de Pirmil), 1711-1790.
BB 103 : Délibérations de la Mairie de Nantes, 1772-1775. Page 22 : moulins-bateaux sous les ponts de Pirmil.
BB106 : Délibérations de la Mairie de Nantes, 1778-1781.
Pages liées
Anciens moulins du pont de la Belle-Croix
Tags
Contributeurs
Rédaction d'article :
Jacques Puzenat
Vous aimerez aussi
Fouace nantaise
Société et cultureLa fouace est une spécialité culinaire dont la présence est attestée dans la région nantaise depuis plusieurs siècles. Vendu il y a encore quelques décennies en boutique et par des...
Contributeur(s) :Noémie Boulay
Date de publication : 02/12/2025
471
Italiens
Société et cultureLa présence italienne à Nantes s’exprime à travers deux phénomènes très différents et sans rapport l’un avec l’autre : des Italiens très peu nombreux, voire isolés, mais remarqués pour...
Contributeur(s) :Alain Croix
Date de publication : 14/11/2023
1386
26 août 1916 : défilé de soldats russes à Nantes
Événement historiqueLe 26 août 1916, 3000 Russes défilent en arme dans les rues de Nantes, au pied de la cathédrale. Suite à un accord passé entre Paul Doumer, alors membre de la commission de l’Armée...
Contributeur(s) :Vincent Noël
Date de publication : 31/01/2023
2422