Moulins
Les moulins de Nantes, présents dès le Moyen Âge, ont joué un rôle essentiel dans l'approvisionnement en farine de la ville. L’Erdre et la Loire ont permis la construction de moulins à eau sur les berges ou sur les ponts, et la présence de moulins-bateaux sous ces derniers. De nombreux moulins à vent de type turquois ont aussi vu le jour. La cohabitation des meuniers avec les riverains n’a pas toujours été facile dans une grande ville comme Nantes.
Quelques généralités sur les moulins en France
À l’époque féodale, les seigneurs laïcs et les ecclésiastiques ont seuls le droit de construire un moulin, appelé souvent moulin banal. Toutes les personnes qui habitent dans l’aire de celui-ci ont l'obligation d’utiliser le moulin du seigneur, sous peine d’amende. Ces contraintes disparaissent à la Révolution. Débute alors l’âge d’or des moulins.
Le nombre des moulins augmente au 19e siècle grâce à la hausse de la production agricole et la mise en œuvre de nouvelles techniques de meunerie qui permettent l’agrandissement des moulins, pour moudre et produire davantage et plus rapidement.
Mais dès le début du 20e siècle, il devient de plus en plus difficile pour les petits meuniers de lutter contre la concurrence des premières minoteries qui peuvent atteindre jusqu’à dix fois la capacité de production d’un moulin traditionnel. La meunerie traditionnelle est alors condamnée à disparaître.
Les dernières ailes se replient dans les années 1960, mais bien avant à Nantes.
Les différents types de moulins existant à Nantes
À l’origine, il existe uniquement des moulins à eau à Nantes. Jusqu’au milieu du 18e siècle, Nantes est en grande partie ravitaillée en farine par les moulins à eau de l’Erdre. Deux types de moulins à eau sont alors présents à Nantes :
- Les moulins à eau fixes,
- Les moulins-bateaux, construits sur une base flottante amarrée à la rive ou ancrée dans le courant de la Loire qui entraîne la roue.
Moulin à eau de Lézigné (Maine-et-Loire)
Date du document : 19e siècle
Au 19e siècle, le nombre de moulins à vent surpasse très largement celui des moulins à eau. La statistique de 1809 établie par les préfets précise qu’il a été recensé pour un total de 1331 moulins en Loire-Inférieure : 86% de moulins à vent contre 14% à eau, soit le plus fort pourcentage en France d’énergie éolienne. La France compte à cette date seulement 16% de moulins à vent.
En 1843, le dépouillement du cadastre nous informe que sur les 64 moulins répertoriés à Nantes, 61 sont à vent et 3 à vapeur. Les moulins à eau situés sur ou sous les ponts (pour les moulins-bateaux), ou le long de chaussées, ont disparu.
La très grande majorité des moulins à vent de Nantes a été du type turquois. Il est composé d’une petite tourelle en pierre, appelée « masse », qui est évidée en son centre d’un conduit qui reçoît le pivot tournant. Elle supporte la cabine en bois, nommée « cage ». Celle-ci contient le mécanisme de meunerie auquel est relié les ailes. L’accès à la cabine se faisait par un escalier. Les ailes étaient garnies de toiles.
Représentation d’un moulin turquois à Vieillevigne par Lambert Doomer
Date du document : 1671-1672
Les artisans du développement des moulins à Nantes
Plusieurs facteurs géographiques, météorologiques, économiques et politiques ont influencé l’histoire et le développement des moulins à Nantes.
En premier lieu, la présence de l’Erdre et de la Loire a favorisé l’activité meunière. De nombreux moulins ont été construits sur ou à côté des ponts. La chaussée de l’Erdre en a compté une dizaine. Des moulins-bateaux ont vu le jour dans le courant de la Loire, le long de la ligne de ponts, de la porte de la Poissonnerie à Pirmil.
Maquette du moulin-bateau du Barrail de la commune de Sainte-Aulaye (Dordogne)
Date du document :
Les conditions météorologiques n’ont pas toujours été idéales (crues et inondations, glaces, absence de vent pendant de longues périodes, etc.) et ont souvent été à l’origine d’une pénurie de mouture, ce qui a favorisé l’augmentation du nombre de moulins.
L’activité économique de Nantes et son essor commercial, tout particulièrement durant la traite atlantique, a permis l’apparition d’une bourgeoisie marchande, de robe et financière qui a investi entre autres dans l’achat de moulins. Parallèlement une classe de riches artisans s’est développée et s’est, elle aussi engagée dans la meunerie.
En plus de l’archidiaconé (subdivision du diocèse), de nombreuses congrégations religieuses implantées à Nantes et dans la banlieue proche exploitent des moulins : les dames religieuses Carmélites, les révérends pères Carmes, le prieuré de Pirmil, etc.
La municipalité de Nantes, probablement influencée par la présence en son sein de bourgeois d’affaires et propriétaire de plusieurs moulins à eau, a le plus souvent eu une attitude bienveillante à l’égard de la meunerie, à l'exception toutefois de la période révolutionnaire.
Sur les 600 actes notariés recensés entre le 17e siècle et le milieu du 19e siècle, la répartition des propriétaires de moulins est la suivante :
- 40% sont des artisans dont 1/3 de ceux-ci sont des meuniers. Les boulangers sont aussi très présents.
- 30% sont des seigneurs, conseillers du roi ou du parlement, procureurs, juges, avocats, etc.
- 20% représentent la ville de Nantes (1/3) et les ecclésiastiques (2/3).
- Les 10% des propriétaires restants ont des statuts divers (par exemple des rentiers).
Il faut garder à l'esprit qu'il y a presque toujours plusieurs possédants pour un moulin.
Les conflits entre la municipalité de Nantes et les meuniers pendant la Révolution française
La cohabitation entre les meuniers, les riverains et l’Administration a été souvent conflictuelle.
Pendant la Révolution, les rapports entre les fariniers et l'administration municipale ont été particulièrement tendus. Les difficultés sont grandes pour assurer le pain quotidien des Nantais. Les moulins ne tournent pas bien : absence de vent, eau qui n’arrive pas correctement aux moulins à eau, moulins à vent endommagés durant la guerre de Vendée et peut-être aussi du fait des meuniers. La mairie de Nantes les considère comme des contre-révolutionnaires et les met sous étroite surveillance. Elle leur reproche de ne pas fournir suffisamment de farine pour faire le pain, de percevoir les droits de mouture en monnaie métallique et non en assignats, etc. Certains meuniers réagissent alors en freinant ou en détournant leur production au profit des Vendéens.
Les moulins à vent de Nantes sur la carte de Cassini
Date du document : 1783-1786
En l’an 2 (1793/1794), une ordonnance de police réglemente l’activité des meuniers « considérant que dans un temps de révolution les magistrats doivent redoubler leur surveillance ; considérant que si le défaut de vent est une des causes de la disette de farine dans la cité, la malveillance des meuniers y a beaucoup contribué.
Article 1 : les meuniers seront tenus de faire tourner leurs moulins tous les jours et toutes les nuits indistinctement, même les décadis [dixième et dernier jour de la décade républicaine qui était chômé et correspondait au dimanche] ; le défaut de vent seul sera un moyen d’excuse.
Article 7 : les meuniers seront surveillés par les commissions bienveillantes, par les bons citoyens et par des patrouilles et si quelqu’un était trouvé en contravention, il sera arrêté sur le champ, conduit à la municipalité où après avoir été interrogé il sera envoyé au tribunal révolutionnaire pour y être jugé ».
Le procès-verbal de séance du conseil général de la commune de Nantes de mars 1793 « fait part au bureau de ses inquiétudes sur la fidélité des fariniers et principalement sur la facilité qu’ils ont de faire passer aux brigands [Vendéens], la farine provenant des grains qu’on envoie moudre à leurs moulins ».
Les conflits d'usages liés aux moulins à eau
De manière générale, les rapports entre les meuniers des moulins à eau fixes et les riverains (propriétaires des métairies et des marais, bateliers, buandiers et autres meuniers) sont compliqués, tout comme les relations des meuniers des moulins-bateaux avec les bateliers.
Ainsi, les meuniers de Barbin n’ouvrent pas les portes de leurs moulins lorsque les eaux de l’Erdre atteignent le niveau de la chaussée, avec comme conséquence l’inondation des métairies et des marais qui s’étendent en amont de Barbin, « causant la ruine des propriétaires par la perte entière des pacages et rouches [roseau] que l’on y fait faucher pour les bestiaux ».
En aval de Barbin, les bateliers, les buandiers et les meuniers se plaignent du manque d’eau. Les buandiers (ceux qui font la lessive) ne profitent plus comme autrefois de l’eau. Les bateaux se retrouvent journellement sur les vases, éprouvent des difficultés pour décharger les marchandises. Les bateliers doivent utiliser deux bateaux au lieu d’un pour le même travail.
Les conflits existent aussi entre les meuniers. Le différend porte sur l’eau et la retenue qui en est faite par les meuniers de Barbin, perturbant ainsi le fonctionnement des moulins des Halles situés en aval.
Quant aux meuniers des moulins-bateaux, avec l’accroissement du transport par eau, les contestations, les collisions et les naufrages se multiplient et les rapports avec les bateliers sont détestables.
L'implantation hasardeuse des moulins à vent en milieu urbain
De nouvelles constructions ou la plantation d’arbres à proximité d’un moulin perturbent le vent qui le fait tourner, ce qui l’empêche de fonctionner correctement et génère de nombreux conflits.
En 1766, au moulin de la Couverée la Persagotière, Marguerite Millon, possède un clos de vigne adjacent au moulin à vent et a fait surélever les murs qui le clôturent, perturbant ainsi le vent qui le fait tourner. Les propriétaires du moulin s’y sont opposés et envisagent de plaider.
En 1770, les meuniers des moulins à vent de la communauté de Nantes demandent « de faire défenses à tous propriétaires voisins de leurs moulins et à tous autres dans le comté nantais, d’élever aucun arbre, futaie sur leurs terres et fossés qu’à la distance […] de 400 toises pour les futaies et 100 pour les arbres ». La mairie ne donne pas suite.
L'inventaires des moulins nantais
Ce n’est qu’à partir de la fin du 18e siècle que nous disposons d’inventaires précis des moulins à Nantes. De la Révolution à 1850, la ville compte 65/70 moulins, Chantenay et Doulon compris. Mais aux siècles précédents, il y en avait beaucoup plus. L’urbanisation de la ville, son embellissement, la construction du canal de Nantes à Brest et les aménagements progressifs de la Loire et de l’Erdre ont entraîné la disparition de plusieurs moulins.
L’inventaire de l’administration révolutionnaire de l’an 2 (1793/1794) note qu’il y a à Nantes 67 moulins dont 25% à Chantenay et Doulon et près de 40% dans le secteur Douet Garnier/Bastille. Le cadastre de 1843 répertorie 64 moulins dont 30% à Chantenay et Doulon, 25 à 30% à Nantes Sud.
Une dernière statistique a été réalisée à partir de nos recherches. Elle concerne 130 moulins de 1600 à 1850. Les écarts par rapport aux chiffres ci-dessus s’expliquent par la période d’analyse beaucoup plus longue.

Jacques Puzenat
2026
En savoir plus
Ressources Archives de Nantes
1 D 9 - 1 D 7 - BB 101 - DD 38 - 41 - 338 : délibérations
Ressources Archives départementales de Loire-Atlantique
ADLA L 372 : administrations et tribunaux de la période révolutionnaire (1790-1800). Statistique agricole
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Rédaction d'article :
Jacques Puzenat
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