La Juste
Julien Gracq (Saint-Florent -le-Vieil, 1910 – Angers, 2007)

Sur la place Royale, la fontaine monumentale, surmontée de la représentation figurée de Nantes tenant un trident, symbole de Neptune, est une allégorie de la Loire et de ses affluents, rappelant que la ville est née du fleuve. 

Le port, le fleuve et l'estuaire

Le port, le fleuve et l’ouverture océanique sont la matrice de la ville. Ils forgent les traits majeurs de sa personnalité et la perception sensible qui y est attachée. Ville de fond d’estuaire, ville-port, ville-pont, Nantes est fille de son fleuve, là où les eaux douces venues de l’amont se mêlent aux eaux salées marines venues de l’aval. L’ardoise au nord, la tuile au sud, les difficultés de franchissement, contribuent parfois à ériger le fleuve en frontière. En réalité, la Loire a rapproché les hommes par le commerce.

Le commerce jusqu'à Lyon

Par le grand axe de circulation et d’échange commercial que constitue le fleuve navigable, Nantes est depuis l’Antiquité en communication avec tout le bassin ligérien, qui couvre presque un quart du territoire français. Par Roanne, elle est en contact avec Lyon, le couloir rhodanien et les pays de la Méditerranée. Par Orléans, les relations avec Paris et les régions du Nord sont facilitées. Un important trafic anime le fleuve. C’est par la Loire que Nantes redistribue les produits de son propre espace et reçoit ceux des pays de l’intérieur. Pendant des siècles, pour l’essentiel, le fret de descente est le vin et celui de remonte le sel. De nombreux autres produits et matériaux circulent cependant sur la Loire : calcaires d’Anjou et de Touraine, ardoises d’Angers, toiles de la Sarthe et de la Mayenne, bois et minerais du Berry et du Nivernais, et aussi huile, grains, poissons et viandes salés, cuirs, armes et autres produits manufacturés. Le port Maillard et la cale de Richebourg reçoivent les produits du trafic de Loire, dont une bonne part est redistribuée en aval et vers les ports côtiers par cabotage.

Les plus anciennes représentations de Nantes, notamment les « profils de ville » gravés au 17e siècle, placent le fleuve au premier plan comme élément majeur du site, traversé par sa ligne de ponts qui délimite le trafic fluvial du trafic maritime : gabares et barques de pêche en amont, vaisseaux de commerce en aval. La Loire est l’axe qui structure et organise la ville et ses activités.

Confluences

Désignée sous le nom de « rivière » que remontaient vers l’amont les navires de mer, la Loire à Nantes est aussi site de confluence : l’Erdre au nord et la Sèvre au sud. Si le site mythique de Corbilo n’a pas été identifié, à l’époque gallo-romaine Nantes est appelée Condevicnum, nom cité vers 150 par Ptolémée, géographe grec, du mot gaulois condate qui signifie confluent. Un peu plus tard, on la qualifie de Portus Namnetum, le port des Namnètes. Nantes doit alors son développement aux possibilités de franchissement du fleuve qu’offrent les îles, ainsi qu’à la convergence du cabotage fluvial et maritime. À sa confluence avec l’Erdre, la ville s’est développée sur la rive droite du fleuve, là où il se divise en plusieurs bras, facilitant le passage entre les deux rives.

Si la Loire place Nantes sous le signe des échanges, elle est aussi source de difficultés et périls : crues, ensablement, franchissement, construction de quais et de cales, défense de la ville, nécessitent d’incessants travaux d’aménagement. Depuis ceux de l’évêque Félix au 6e siècle, mais surtout depuis le 18e siècle, les hommes se sont efforcés de maîtriser les eaux de Nantes pour s’affranchir de ses contraintes.

L’ouverture au trafic maritime s’effectue au cours des deux derniers siècles du Moyen Âge. Les installations portuaires se développent en aval des ponts, près de l’embouchure de l’Erdre. L’aménagement de la Fosse est alors entrepris, ainsi que la construction des entrepôts pour le vin et des premières salorges. Les ponts de Nantes deviennent alors le point de rupture de charge entre navigation fluviale et navigation maritime.

Lithographie, <i>Vue du château et du pont de la Rotonde</i>

Lithographie, Vue du château et du pont de la Rotonde

Date du document : 19e siècle

Compagnie générale des paquebots de la Loire, <i>Le Courrier de la Loire n°1</i>

Compagnie générale des paquebots de la Loire, Le Courrier de la Loire n°1

Date du document : Environ 1845

La Loire, porte de l'océan

À partir de la fin du 17e siècle et en quelques décennies, le site de transit nantais se convertit en un grand port d’armement atlantique et colonial. Nantes organise alors à son profit l’espace de la Basse-Loire. La trentaine de petits ports de mer ou de rivière qui la jalonnent deviennent des avant-ports. L’ensablement de l’estuaire interdit en effet l’accès au quai de la Fosse des navires de fort tonnage. C’est de Paimboeuf, Mindin ou Couëron que partent les navires nantais. Au retour, leurs cargaisons sont transportées jusqu’à Nantes à bord de gabares et autres embarcations à fond plat.

La construction navale se développe progressivement vers l’aval, pour bénéficier du lit plus profond de la Loire. Les trafics traditionnels du vin et du sel s’essoufflant, les négociants profitent de l’essor de la Martinique, de la Guadeloupe et de Saint-Domingue pour se reconvertir. Traversant l’Atlantique chargés de produits manufacturés, les navires reviennent avec leurs cargaisons de sucre, café, indigo, tabac et coton.

Estampe, <i>Nantes en Bretagne</i>

Estampe, Nantes en Bretagne

Date du document : Fin 17e siècle

Lithographie, <i>Quai de la Fosse à Nantes</i>, publiée dans La France de nos jours

Lithographie, Quai de la Fosse à Nantes, publiée dans La France de nos jours

Date du document : 1863

Traite négrière

Pour développer à grande échelle la culture de la canne à sucre aux Antilles, une importante main-d’oeuvre est nécessaire. Ce sont d’abord les engagés blancs qui se louent en échange de la traversée, puis les esclaves noirs, échangés sur les côtes africaines contre des armes, cauris, alcools et surtout des toiles imprimées. Nantes devient le premier port négrier de France. La traite stimule la construction navale et les fabriques de toiles imprimées. Elle fait de Nantes une place commerciale internationale.

À partir de 1830, les armateurs nantais recherchent de nouvelles routes commerciales. La véritable relance économique du port s’appuie alors essentiellement sur l’industrie sucrière. Les raffineries nantaises tournent à plein régime. Nantes, son port et son estuaire entrent alors dans une nouvelle ère, celle de l’industrialisation.

Les difficultés d’accès des navires au port de Nantes ne cessent de croître. La Loire s’ensable inexorablement. Les Nantais sont contraints d’envisager la construction d’un avant-port. Le site de Saint-Nazaire, à l’entrée de l’estuaire, est choisi en 1837. Dès 1856, un premier bassin est ouvert, puis un second en 1881. Le port donne naissance à une ville nouvelle. L’accès au port de Nantes demeure une obsession pour les négociants nantais, qui voient désormais en Saint- Nazaire une rivale. Il faut donc aménager le fleuve. Projets d’endiguements, de scindements d’îles, de canaux se succèdent. Le canal de la Martinière est creusé entre 1882 et 1892. Le succès est éphémère en raison des nouvelles possibilités de dragage du lit de la Loire.

Divorce, mémoire et reconquête

Au cours de l’hiver 1793-1794, Jean-Baptiste Carrier, envoyé à Nantes par la Convention, incarne la Terreur. Le fleuve devient un des outils de répression. Les captifs sont jetés attachés dans des embarcations que les bourreaux sabordent au milieu du fleuve. Une vingtaine de noyades collectives font entre mille et quatre mille victimes. Carrier s’en vante dans une lettre lue à la Convention : «Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! »

Huile sur toile, <i>Le port de Nantes</i>

Huile sur toile, Le port de Nantes

Date du document : Environ 1870

En 1851, le chemin de fer arrive à Nantes. Après 1853, il traverse la ville en longeant la Loire, passant devant le château, desservant le port, avant de rejoindre Saint-Nazaire en 1857. Le chemin de fer condamne progressivement la navigation fluviale, tant pour le transport des passagers que des marchandises. Suite logique de la fin du rôle économique de la Loire, la décision de la municipalité de combler certains des bras du fleuve sonne le glas de l’image de la « Venise de l’Ouest ».

Affiche municipale sur la baignade en Loire

Affiche municipale sur la baignade en Loire

Date du document : 1821

Vue panoramique sur la Loire vers le pont Maudit

Vue panoramique sur la Loire vers le pont Maudit

Date du document : 20e siècle

La Loire comblée

Entre 1926 et 1946, les travaux de comblements transforment définitivement le paysage urbain peint par Turner un siècle plus tôt. Certaines îles de Loire disparaissent ainsi que de nombreux ponts, entraînant la fin des petits métiers du fleuve et de la rue tels que les blanchisseuses et les poissonniers. Le château n’est plus en bord de Loire, l’île Feydeau n’est plus une île, les anciens quais sont rebaptisés « allées ». Reliant le quai de la Fosse à l’île Sainte-Anne, le pont transbordeur, ouvert au public en 1903, devient le symbole de la ville jusqu’à sa démolition en 1958.

L’imbrication intime du fleuve et de la ville singularisait pourtant, récemment encore, les activités de ses habitants. Travail et loisirs se conjuguent au bord du fleuve. Ouvriers de la navale, dockers, matelots, lavandières, cabaretiers, poissonnières, se côtoient sur les quais de Nantes. La Loire et ses affluents permettent de pratiquer la pêche, la baignade et la plaisance. Au 19e siècle, la baignade de la prairie de Mauves est réservée aux hommes, alors que la rive sud de l’île Gloriette est réservée aux femmes.

<i>Bords de la Loire au printemps au moment de la pleine mer ; effet d'orage</i>

Bords de la Loire au printemps au moment de la pleine mer ; effet d'orage

Date du document : 1857

La Loire vers le pont Eric Tabarly

La Loire vers le pont Eric Tabarly

Date du document : 10-2012

Source d'inspiration

Le fleuve demeure le sujet principal des artistes qui représentent Nantes, comme en témoignent les lumineuses oeuvres de Turner issues de son séjour à Nantes en 1826. Et encore Pierre Roy, peintre nantais d’inspiration surréaliste, Jules Grandjouan, René-Yves Creston, Étienne et Jean Bouchaud, Jules Ponceau, Émile Dezaunay, Jean-Émile Laboureur, Charles Leduc, Robert Orceau, Edmond Bertreux, ont chacun à leur manière exprimé la présence du fleuve dans la ville. La puissance onirique de Nantes et son fleuve est aussi élevée au rang de mythe par les écrivains qui y ont vécu ou séjourné. Parmi eux, Victor Hugo, Jules Verne, Stendhal, Élisa Mercoeur, Jules Vallès, René Bazin, Marc Elder, André Breton, Paul Fort, Yves Cosson, René Guy Cadou, Julien Gracq, Paul Louis Rossi ont exprimé la singularité des eaux de Nantes. «Ni tout à fait terrienne, ni tout à fait maritime, ni chair, ni poisson », selon l’expression de Julien Gracq, Nantes tient son pouvoir de fascination de ses eaux mêlées et de ses nuances infinies.

Retour au fleuve

La prégnance de l’image d’un fleuve symbole d’activité et d’ouverture s’exprime dans les campagnes de promotion commerciale et touristique de la ville, jouant de l’illusion que Nantes puisse être « grand port industriel et colonial », ou encore station balnéaire. La désindustrialisation, la fin de la navale en 1987 et l’éclipse de la classe ouvrière marquent l’ouverture de la construction d’une nouvelle image, celle d’une métropole dynamique dont l’axe est l’estuaire de la Loire.

La ville, qui s’était longtemps détournée de son fleuve, y revient. Aujourd’hui, la reconquête des rives, des friches et des plans d’eau caractérise le développement urbain, à l’instar du vaste chantier de l’Île de Nantes, île unique qui résulte du comblement de boires, de seils et de faux bras, enserrée entre deux bras de la Loire. L’aménagement progressif des berges en promenades redonne au fleuve toute sa présence. Le lien intime de Nantes avec les eaux n’a cessé de marquer son histoire.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

La Loire en images

Carte de la ligne de ponts et des îles de Loire à Nantes

1765

La Loire vue de la prairie de Mauves

1850

Navire à vapeur et barques sur la Loire. A l'arrière, le quai Baco, le pont de la rotonde, la château...

La Loire au bord de l'ancienne place du Bouffay et le pont de la Poissonnerie

avant 1848

La Loire au quai du Port-Maillard

sans date

La Loire au pied du Château des ducs de Bretagne à l'époque des bateaux-lavoirs et du linge étendu sur...

Quai Baco et pont de la Belle-Croix

sans date

Au premier plan, le quai avec un déchargement de bois servant à alimenter les bateaux-lavoirs. En arrière...

Quais Brancas et Duguay-Trouin

sans date

Vue du quai Brancas en construction.

La Loire à la confluence avec l'Erdre, avant les comblements

sans date

Longeant le quai Brancas, le train va franchir le pont de l'Erdre. A l'arrière-plan, le pont de la Bourse,...

Roquios et navire marchand au niveau de la capitainerie, quai de la Fosse

sans date

Vue prise du haut du pont transbordeur vers l'ouest et l'entrée du port de Nantes

sans date

Vue prise du haut du pont transbordeur, vers l'est

sans date

Bras de la Madeleine, bras de l'Hôpital, pont Haudaudine, île Feydeau et île Gloriette au premier plan.

Les inondations de la Loire

02-1904

Glaces en Loire

sans date

La Loire gelée au niveau du palais de la Bourse et du quai de l'Hôpital.

Écroulement du pont Maudit entre le quai de l'Hôpital et le quai Turenne

16-07-1913

Écroulement du pont de Pirmil

26-05-1924

Un pont de bateaux est construit pour pouvoir traverser la Loire.

Gréements de pêche sur la Loire

Vers 1939

En arrière plan, vue de la gare de la Bourse et de roquios sur la Loire et au dernier plan, du pont transbordeur.

Vue du port prise de la butte Sainte-Anne

sans date

Vue de gréements et de bateaux à vapeur et des quais de déchargement des marchandises. Au dernier plan,...

Le port devant l'Hermitage

sans date

Les activités portuaires et navales de la Loire au milieu du 20e siècle. D'un côté, les activités portuaires...

Vue générale du port et des chantiers navals

années 1980

A l'arrière plan, le centre-ville de Nantes. La tour de Bretagne inaugurée en 1975 y est visible.

La Loire, jour de fête et de régates depuis le port de Trentemoult (reproduction d'un original)

vers 1900

Bateaux sur la Loire, devant le quai de la Fosse

avant 1900

Ile Mabon

avant 1902

L'île Mabon disparaît en 1902 à l'occasion de travaux d'aménagement du fleuve.

Vue aérienne des îles de Loire à Nantes avant les comblements

sans date

L'île Gloriette et l'île Feydeau, et le centre-ville. Au centre de l'île Gloriette, l'ancien hôpital,...

Vue panoramique de la prairie de Mauves entre la gare d'Orléans reliée au quartier du quai malakoff par le pont Tracktir

années 1920

La Loire au niveau du château, du pont de la Rotonde et de l'usine LU avant les comblements. À l'arrière...

Comblements de la Loire à la confluence avec l'Erdre

vers 1927

Vue des quais Jean-Bart et Brancas.

Travaux de comblements en amont de l'île Feydeau

15-12-1937

Vue des travaux, du côté de la Poissonnerie, pointe est de l'île Feydeau. Miroir d'eau devant les immeubles...

Vue aérienne de l'île Gloriette et de l'île Feydeau après les travaux de comblements

26-10-1948

En savoir plus

Bibliographie

Archives et Bibliothèque municipales de Nantes,  Mémoires de l’eau à Nantes (exposition), Ville de Nantes, Nantes, 1991

« La Loire », 303 : arts, recherches, créations, n°75, 2003

« Patrimoine maritime et fluvial »,  303 : arts, recherches, créations, n°32, 1992

Péron, André, Nantes et son fleuve, Ressac, Quimper, 1997

Sallenave, Danielle, Dictionnaire amoureux de la Loire, Plon, Paris, 2014

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Contributeurs

Rédaction d'article :

Marie-Hélène Jouzeau

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