Jansénisme
Eglise Notre-Dame-de-Toutes-Aides

Cent six évêques se sont succédé sur le siège de Nantes depuis Clair, le tout premier, dont nous ne savons rien sinon qu’il siège sans doute un peu avant 350, aux origines de l’évêché. Au-delà de l’infinie diversité des personnes, et du poids évident du contexte à la fois religieux et politique, national et romain, ces évêques ont été amenés à faire des choix dont les termes se retrouvent presque tout au long de l’histoire. Subir le pouvoir politique, voire s’y soumettre pleinement, ou à l’inverse lui résister plus ou moins farouchement, ce qui s’est surtout vérifié au début de la Révolution puis sous la Troisième République. Agir dans le diocèse, voire le réformer, ou se préoccuper surtout de leur carrière et de leurs revenus, à l’exemple de nombre d’évêques du 16e siècle.

Il n'y a pas que Saint Félix...

À l’inverse, le pouvoir de ces évêques, religieux évidemment, mais aussi économique – les biens et les revenus de l’évêché –, judiciaire également jusqu’à la Révolution, un magistère moral encore, a beaucoup évolué au fil du temps, avec sans doute deux apogées, celui du 17e siècle, au temps de la réforme catholique, et celui du cléricalisme triomphant, du milieu du 19e siècle aux années 1920. Est-ce l’effet de la laïcisation récente de la société ? De ces 106 grands personnages, la mémoire n’a réellement conservé qu’un nom, Félix, évêque de 549 à 582, servi par un habile propagandiste, le poète Fortunat. Ce contraste entre histoire et mémoire n’est pas le moindre des paradoxes attachés à la fonction épiscopale. 

7e – 12e siècle : les évêques au jeu du pouvoir  

Après Félix, célébré pour son action d’évangélisateur et de bâtisseur, les évêques de Nantes connaissent bien des misères, entre les comtes de Nantes du 7e siècle qui empiètent sur leur pouvoir religieux, et les Vikings qui massacrent Gohard dans sa cathédrale en 843 et contraignent Adalhard à fuir en Bourgogne au début du 10e siècle. C’est à peine mieux avec le chef breton Nominoé qui finit par chasser l’évêque Actard, quelques années seulement après la mort de Gohard, et impose un successeur à sa dévotion, ou avec les premiers ducs de Bretagne, après Alain Barbetorte, en un temps, autour de l’an 1000, où se confondent pouvoirs temporel et spirituel et où les évêques instaurent de véritables dynasties : il faut un synode bien loin, à Reims, pour déposer en 1049 l’évêque Budic, fils de son prédécesseur et petit-fils de l’archevêque de Dol. 

Il y a, pourtant, des intermèdes positifs, comme au temps de ce qu’on appelle la « renaissance carolingienne », autour de 800, qui permet la création d’un réseau de paroisses rurales, ou les premiers temps de la reconquête de Nantes par les Bretons, qui permet de fixer la limite méridionale du diocèse, à très peu près celle, actuelle, du département. C’est le cas aussi après 1049, quand l’intervention du pape Léon IX conduit à l’installation du réformateur Airard, qui se heurte, comme ses successeurs, à la mauvaise volonté d’une aristocratie qui considère la fonction épiscopale comme une des charges lucratives lui revenant : c’est dans ce contexte que Brice demande même en 1123 l’intervention du roi de France, Louis VI. 

13e siècle : soutenus par le roi de France

La fonction est, aussi, un enjeu de pouvoir, dans des affrontements dont le vainqueur n’est jamais certain. Après l’épiscopat de Bernard d’Escoublac (1147-1170), un ancien moine cistercien très favorable au développement du monachisme avec l’essor d’abbayes comme Buzay ou Melleray, la fonction passe ainsi sous le contrôle étroit des nouveaux ducs Plantagenêt, qui nomment des prélats tout dévoués à leur cause. Ce n’est pas là histoire d’hommes, mais bien de structures du pouvoir : à peine les ducs de la maison de Dreux sont-ils installés, en 1213, que le conflit reprend, plus aigu que jamais : les évêques Étienne, Robert d’Aquilée, Galeran et Jacques de Guérande, soutenus par le roi de France qui voit là moyen d’affirmer son autorité, engagent un conflit de plusieurs décennies qui vaut aux ducs excommunications et au plus ferme, Pierre Ier, le surnom de Mauclerc. La victoire épiscopale elle-même n’est due qu’à des considérations politiques liées aux relations entre duché de Bretagne et royaume de France.

L’Église est cependant alors suffisamment bien installée pour ne pas souffrir de ces choix épiscopaux, les évêques ne négligent pas vraiment leur charge de pasteurs, mais ils sont aussi des pions dans des jeux de pouvoir qui les dépassent de beaucoup. Le succès remporté sur les ducs au milieu du 13e siècle se paie d’une plus grande dépendance à l’égard du pape, le duc reprend la main sur les nominations épiscopales en soutenant le pape d’Avignon au moment du « grand schisme » de l’Église (1378-1415)… 

Statue de Gohard, calcaire

Statue de Gohard, calcaire

Date du document : Début 14e siècle

15e siècle : le temps des grands évêques

L’apogée du duché de Bretagne, au 15e siècle, correspond aussi à un temps d’approfondissement religieux, et ce contexte explique au moins en partie la succession d’évêques de qualité, issus de l’aristocratie et donc dotés d’appuis solides. Henri le Barbu et Jean de Malestroit, anciens chanceliers – une fonction essentielle auprès du duc –, puis Guillaume de Malestroit, neveu du précédent, dirigent le diocèse pendant 58 ans, entre 1404 et 1462, et y installent une administration efficace, qui permet le lancement du chantier de la cathédrale gothique en 1434 et la rédaction de statuts synodaux régissant le comportement du clergé et des fidèles, en s’appuyant sur l’officialité, tribunal de l’évêque. 

16e siècle : des évêques de carrière

Mais ces progrès dépendent trop de la qualité des hommes, comme le montre la succession des évêques du 16e siècle. Robert Guibé, ainsi, est le neveu de Pierre Landais, le trésorier du duc François II, il a déjà été évêque de Tréguier et de Rennes, et le pape Jules II en a fait un cardinal en 1505 à la demande de la reine- duchesse Anne de Bretagne. Il semble donc proche de ses grands prédécesseurs du 15e siècle mais, dans la réalité, se consacre essentiellement à la diplomatie avec Rome et ne reste évêque que trois ans (1507- 510). Il se démet en faveur de son neveu François Hamon, un prélat humaniste zélé qui fait réviser le bréviaire, le missel et le rituel de Nantes, et reste en fonction vingt-deux ans. 

Mais ensuite… La nomination des évêques, après la réunion de la Bretagne au royaume, en 1532, passe dans les mains du roi, et la plupart des prélats ont des préoccupations beaucoup plus carriéristes que pastorales, séjournant rarement à Nantes et cumulant même plusieurs évêchés. Louis d’Acigné demeure à Paris ; Jean de Lorraine, cardinal à 19 ans, est également archevêque de Lyon ; Charles de Bourbon, lui aussi cardinal, et archevêque de Rouen, ne vient même jamais dans le diocèse ! La seule réelle exception positive est celle de Philippe du Bec, au moins dans les premières années de son long épiscopat (1566-1598), lorsqu’il tente de préserver le diocèse de l’hérésie calviniste et surtout d’appliquer les décisions du grand concile réformateur de Trente, auquel il a participé. Mais ce modéré prend parti pour le roi Henri IV face au gouverneur de la province, le duc de Mercoeur, et doit s’enfuir.

L'héritage du concile de Trente

Le véritable changement – et il se situe à l’échelle de l’Église catholique tout entière – tient donc dans le nouvel esprit insufflé par le concile de Trente, un esprit qui ne gagne réellement le diocèse de Nantes qu’après la fin des troubles religieux et politiques, en 1598. Il s’exprime dès la nomination de Charles de Bourgneuf de Cicé (1598-1617), qui entreprend des visites pastorales dans le diocèse et fait appel à une élite dans le clergé d’alors, les prêtres de l’Oratoire, auxquels il lègue en 1617 sa riche bibliothèque qui constitue aujourd’hui une partie du fonds ancien de la Médiathèque de la ville. Le rôle de Philippe Cospeau (1621-1635) est encore plus important, malgré des absences régulières : théologien, prédicateur à la Cour, aumônier de la reine Anne d’Autriche, il favorise les Oratoriens et leur collège, fait venir à Nantes les Carmélites, relance le chantier de la cathédrale. Et, malgré quelques transmissions du diocèse en fonction de liens de parenté, les efforts pastoraux sont ensuite constants : création à Nantes d’un séminaire, encouragement aux dévotions nouvelles, installation des Jésuites, rédaction d’un catéchisme diocésain. Il n’est rien là qui distingue le diocèse de Nantes, mais la continuité de l’action montre bien que la qualité des évêques est désormais une règle. La querelle janséniste trouble certes la vie religieuse sous l’évêque Gilles de Beauvau du Rivau (1679 à 1717), et le choix de son très médiocre et éphémère successeur Louis de La Vergne de Tressan pourrait faire douter de la portée des changements du 17e siècle. En réalité, les trois grands prélats du 18e siècle, qui occupent le siège pendant soixante ans, sont parfaitement dignes de la fonction : Christophe-Louis Turpin de Crissé de Sanzay (1723-1746) est un prélat très présent et zélé, Pierre Mauclerc de La Muzanchère (1746-1775) tient fermement la barre au plus fort de la querelle janséniste, et Jean-Augustin de Frétat de Sarra (1775-1783) peut apparaître comme le modèle des évêques de son temps par sa piété, son ascétisme, sa charité et son attention à son clergé. 

18e siècle : une période de crise 

Comme beaucoup de ses confrères et la grande majorité du clergé de son diocèse, Charles-Eutrope de La Laurencie est un opposant résolu aux changements qui commencent en 1789, et tout particulièrement à la Constitution civile du clergé de 1790, et il choisit aussitôt de s’exiler : son raidissement est tel qu’il refusera même, après le Concordat de 1801, de céder la place à son successeur Jean-Baptiste Duvoisin. Quant à l’évêque constitutionnel Julien Minée élu en 1791, il renonce en 1793 à toute fonction ecclésiastique, et le siège demeure donc vacant.

  Insigne en faïence de l'évêque Julien Minée

Insigne en faïence de l'évêque Julien Minée

Date du document : Fin 18e siècle

Le Concordat de 1801 prévoit que l’évêque soit nommé par le gouvernement – qui lui verse un traitement – et ensuite investi par le pape : le changement n’est donc pas fondamental avec l’Ancien Régime. Jean- Baptiste Duvoisin (1802-1813) a parfaitement compris sa mission de pacification et de reconstruction, ce dont le régime lui sait gré : baron d’Empire, conseiller d’État, il est également aumônier de l’impératrice Marie- Louise.

19e siècle : le retour des grands évêques

Le véritable travail de fond ne commence cependant qu’avec Joseph Nicolon de Guérines (1822-1838) et Jean-François de Hercé (1838-1849). Le premier favorise l’implantation dans le diocèse de nouvelles congrégations religieuses destinées notamment à l’enseignement, encourage les œuvres missionnaires et relance l’achèvement de la cathédrale. Le second, tard venu au sacerdoce après avoir été marié et maire de Laval, fait preuve d’une piété rayonnante et d’une bonhomie qui le rendent très populaire. En 1848, il se rallie sans problème à la Deuxième République, conseillant la prudence à son clergé encore majoritairement légitimiste.

Portrait de l'évêque Jean-François de Hercé

Portrait de l'évêque Jean-François de Hercé

Date du document : 1848

Leurs deux successeurs, Alexandre Jaquemet (1849-1869) et Félix Fournier (1870-1877), exercent au temps de l’Église triomphante. Le premier développe l’enseignement secondaire catholique, fait construire un nouveau Grand séminaire et contribue à couvrir le diocèse d’un « blanc manteau d’églises », une action que prolonge Fournier, précédemment curé de Saint-Nicolas et député. L’épiscopat de Félix Fournier marque sans doute un tournant décisif : le lien avec Rome – qui avait déjà conduit Jaquemet à s’opposer à la politique italienne de Napoléon III – devient très fort avec cet évêque à la fibre sociale affirmée. Il consacre ainsi le diocèse au Sacré-Cœur – c’est le moment où une basilique lui est également consacrée à Paris…–, mais cette personnalité forte et originale suscite de fortes oppositions dans le clergé, et ouvre ainsi un nouveau temps de controverses. 

Un demi-siècle de controverses

Avec la Troisième République, de nouvelles questions se traduisent en effet dans la politique gouvernementale, dans le domaine scolaire comme dans celui, bien plus large, de la laïcité, avec le point culminant de la loi de séparation des Églises et de l’État en décembre 1905. Pendant un demi-siècle, de Jules-François Le Coq (1877-1892) à Eugène Le Fer de La Motte (1914-1935), les évêques de Nantes consacrent une part parfois essentielle de leur énergie à promouvoir ce qu’ils qualifient de « défense de la religion ». Le diocèse est un de ceux où l’affrontement est le plus fort : ainsi, la politique de ralliement prônée par le pape Léon XIII en 1892 avec l’encyclique Au milieu des sollicitudes n’a ici que de faibles échos. La tension la plus vive se manifeste pendant l’épiscopat de Pierre-Émile Rouard (1896-1914), qui se veut homme d’ouverture vis-à-vis de la République dans la mesure où celle-ci respecte sa conception des intérêts religieux, mais qui est aussi, sur le plan doctrinal, hostile au modernisme et très réservé vis-à-vis de la jeune démocratie chrétienne. C’est lui qui affronte aussi la forte poussée d’antisémitisme catholique lors de l’affaire Dreyfus, les conséquences sur les écoles diocésaines de la politique anti-congréganiste, et le moment si sensible des Inventaires de 1906. On peut porter à son crédit d’avoir su, dans toutes ces circonstances, éviter les positions extrêmes de certaines de ses ouailles. 

Ces conflits marquent évidemment toute une génération, qu’illustre parfaitement Le Fer de La Motte, un ancien du séminaire français de Rome resté très proche des positions pontificales mais aussi ancien directeur du collège des cordeliers de Dinan, extrêmement attaché à l’enseignement confessionnel qui connaît alors un essor remarquable. Engagé dans le combat contre le laïcisme, appuyé par la droite catholique, il s’oppose radicalement à la politique du Cartel des gauches en 1925. Sympathisant, pour le moins, de l’Action française, il vit douloureusement en 1926 la condamnation par Rome de ce mouvement qui associe le traditionalisme contre-révolutionnaire et le nationalisme.

Dépolitisation

Un tournant est donc voulu avec la nomination en 1936 de Jean-Joseph Villepelet, un érudit à la courte expérience pastorale, choisi pour dépolitiser l’action épiscopale. Ses trois décennies d’épiscopat sont évidemment marquées par les années de guerre et un rôle qui, aujourd’hui encore, est analysé de manière contradictoire : certains historiens discernent chez lui un « loyalisme sans inféodation » vis-à-vis du régime de Vichy, et le refus par ailleurs de toute collaboration avec l’occupant, quand d’autres voient dans ses articles de la Semaine religieuse l’active promotion des valeurs de la révolution nationale. Ce soutien des mouvements d’action catholique reste cependant très passif pendant le concile Vatican II. 

Le monde change ensuite…: les évêques n’ont plus un rôle aussi éminent dans la société, et leurs lettres pastorales ne font plus l’opinion. Michel Vial, Émile Marcus, Georges Soubrier et aujourd’hui Jean-Paul James affrontent les résistances de certains catholiques aux réformes conciliaires et, surtout, la raréfaction des vocations sacerdotales et la baisse de la pratique religieuse qui entraînent à partir de 1969 plusieurs regroupements de paroisses. 

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Brunterc’h, Jean-Pierre, « Puissance temporelle et pouvoir diocésain des évêques de Nantes entre 936 et 1049 », Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, n°61, 1984, p. 29-82 

Catta, Étienne, « Les évêques de Nantes des débuts du 16e siècle aux lendemains du concile de Trente et aux origines de la «Renaissance Catholique » (1500-1617) », Revue d’histoire de l’Église de France, vol. 51, n°148, 1965, p. 23-70

Catholicisme et laïcité en Bretagne. Un siècle d’histoire : 1905-2005, Institut culturel de Bretagne,Vannes, 2007

Durand, Yves (dir.), Histoire du diocèse de Nantes, Beauchesne, Paris, 1985

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Rédaction d'article :

Marcel Launay

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