Pont de la Casserie
Gare de Saint-Joseph-de-Porterie

A

226

Fraternité protestante

Contribuer

Contribuer


C’est un haut lieu de la mémoire nanto-chantenaysienne protestante et ouvrière. La « Frat’ », située depuis plus d’un siècle rue Amiral-du-Chaffault, est un ensemble de bâtiments groupés autour d’une cour. On y entre par un porche surmonté d’une enseigne en mosaïque sur laquelle on peut lire : LA FRATERNITÉ - Foyer du Peuple

Une Mission populaire évangélique

La Fraternité de Nantes a été fondée à l’initiative d’un mouvement national d’origine protestante, la Mission populaire évangélique, créée en 1872 à Paris un an après la répression sanglante de la Commune. Son fondateur est un pasteur écossais, Robert Whitaker Mac All. Selon la légende, il a eu l’idée de cette œuvre après avoir été interpellé par un ouvrier de Belleville qui lui aurait affirmé que les ouvriers seraient sensibles à une religion de liberté et de réalité.

L’œuvre d’évangélisation en milieu populaire va essaimer en province. À Nantes, en 1884, la Mission construit une première salle dans de quartier des Ponts. De 1887 à 1897, d’autres salles sont ouvertes sur le quai de la Fosse, lieu de passage des ouvriers de Chantenay et des marins du port. Les réunions sont souvent houleuses, les ouvriers étant largement gagnés aux idées anticléricales. En 1904, la Mission s’implante rue Metzinger dans le quartier de Launay. La nouvelle salle reçoit le nom de « Fraternité ».

Les initiatives hardies du pasteur Chastand

L’année 1907 constitue un tournant avec l’arrivée d'un jeune pasteur de 23 ans, Emmanuel Chastand. La Mission populaire évangélique achète des locaux rue Amiral-du-Chaffault. Un choix qui ne doit rien au hasard. La rue est située au cœur d’un quartier populaire proche du port, doté de nombreuses usines. Il est peuplé de familles où souvent hommes et femmes travaillent durement dans des métiers pénibles. Un quartier où de nombreux bistrots « boivent les payes », et où les enfants, nombreux, mal nourris, sont souvent dans la rue, livrés à eux-mêmes. Les nouveaux locaux sont inaugurés en 1908. La Fraternité de Nantes-Chantenay prend le nom de « foyer démocratique ».

Spectacle d’acrobates à la Fraternité protestante

Spectacle d’acrobates à la Fraternité protestante

Date du document : 1908

Malgré le zèle missionnaire, les salles de réunion se sont peu à peu vidées. Pour Chastand, on a trop insisté sur la conversion. Il opte pour une nouvelle tactique. Pour attirer la foule, il utilise des moyens modernes comme le phonographe et les projections cinématographiques. Avec le coup de pouce financier d’un « coreligionnaire gros industriel », Hippolyte Durand-Gasselin, fondateur de l’Asile protestant du Plessis-de-la-Musse, il met en place une « école de garde » pour accueillir les enfants à la sortie de l’école. Les enfants les plus fragiles sont envoyés dans la colonie de la paroisse de Nantes, « Brise de Mer » à Saint-Michel-Chef-Chef sur la côte de Jade. Il crée une troupe d’éclaireurs unionistes – la première de Nantes – en 1911.

Noël pour les enfants du quartier à la Fraternité protestante

Noël pour les enfants du quartier à la Fraternité protestante

Date du document : 1935

Pour Emmanuel Chastand, la lutte contre l’alcoolisme est une priorité. Afin d’alerter les enfants sur les méfaits de l’alcool et influencer par leur biais les comportements des adultes, il lance une section Espoir, branche cadette de la Croix-Bleue. En 1914, indigné par un projet municipal d’ouverture des cafés après minuit, il se présente aux législatives sous l’étiquette « Républicain antialcoolique » et met le député socialiste sortant en difficulté…

Autre initiative sociale, la création d’une entreprise de brosses, pinceaux et balais. Il s’agit d’enlever les mères de famille au milieu des grands ateliers « malsain physiquement et moralement ». Les horaires aménagés permettent aux femmes d’effectuer les tâches ménagères et de consacrer du temps à l’éducation de leurs enfants.

Parallèlement les conférences se multiplient et le jeune pasteur anime un « cercle ouvrier d’études sociales » où, entre socialisme et anarchisme, il prône une troisième voie : le christianisme social. Ses initiatives hardies et son orientation politique marquée à l’extrême-gauche sont regardées avec méfiance par l’église réformée de Nantes, bourgeoise et conservatrice.

Les années d’après-guerre

Pendant la Première Guerre mondiale, les locaux de la Fraternité sont mis à la disposition de la mairie pour recevoir les blessés. À la demande du maire Paul Bellamy, Emmanuel Chastand prend la direction de l’« école des mutilés », un centre de rééducation pour mutilés de guerre préparant à diverses professions.

Les années d’après-guerre sont marquées par la construction de locaux pour la jeunesse, d’un dispensaire et d’une chapelle et par l’acquisition d’une colonie de vacances à Villès-Martin (Saint-Nazaire). En effet, la colonie « Brise de Mer » n’est plus mise à disposition de la Fraternité, ce qui illustre le fossé grandissant avec l’église de Nantes. En 1920, la colonie déménage à La Bernerie, suite aux problèmes rencontrés avec des vacanciers effrayés par l’origine sociale des enfants de la Mission populaire…

Groupe de jeunes de la Fraternité protestante en colonie à Bellevue

Groupe de jeunes de la Fraternité protestante en colonie à Bellevue

Date du document : 1935

En 1921, nouvelle innovation : la « Société des Enfants de la Paix ». Inspirée de modèles existant en Grande-Bretagne et aux USA, elle est la première créée en France et a pour but de donner une éducation pacifiste aux jeunes.

En 1926, la Fraternité se transforme en maison d’accueil pour les chômeurs. Il s’agit d’assurer, avec l’aide des autorités civiles, abri et subsistance à tous les hommes qui affluent. Ils sont logés dans les locaux de la Fraternité.

La culture de l’engagement

C’est dans ces années fondatrices que s’est forgé l’ADN de la Frat’ : un mouvement d’éducation populaire avec une forte culture de l’engagement, du militantisme, de la solidarité, de la réflexion sur le monde.

La Fraternité protestante a été de tous les combats du siècle dernier en faveur de la liberté, du progrès social, de la paix. Dénonciation de la torture en Algérie et engagement pour la décolonisation, appui aux grandes luttes sociales en 1955, Mouvement de la Paix, luttes pour les droits des femmes (le Mouvement des jeunes femmes de la Frat’ a été co-fondateur du Planning familial), et bien d’autres.

Ce qui frappe également, c’est sa remarquable faculté d’adaptation aux besoins de la cité en matière sociale. Ainsi la Frat’ abrite un foyer hommes de seize chambres. Créé en 1935, c’est au départ le « foyer du jeune homme », un FJT avant l’heure. En 1939, il devient centre d’hébergement des soldats anglais, puis en 1940 centre de relogement et de réconfort des réfugiés du Nord et de Belgique. En 1957, en pleine guerre d’Algérie, il héberge des travailleurs nord-africains jusqu’alors entassés dans un bidonville quai Ernest-Renaud.

Centre d’accueil aux réfugiés de la Fraternité protestante

Centre d’accueil aux réfugiés de la Fraternité protestante

Date du document : 1940

Dans les années 1990, il fait face à l’afflux des demandeurs d’asile à qui il propose un accompagnement social. Rebaptisé « Un toit pour toi… », le foyer accueille aujourd'hui des gens en rupture sociale, qui se sont retrouvés à la rue.

Philippe Bouglé
2015


Témoignage (1/4) : Concierges à la Frat’

Mes parents habitaient au 12, rue Amiral-du-Chaffault. En 1924, ils sont devenus concierges à la Fraternité protestante. Mes parents étaient catholiques à l’origine. Ils ne se sont pas convertis parce qu’on ne le leur avait pas demandé. C’était plus souple....

Élise Ollu

Témoignage (2/4) : Les mouvements de jeunesse

Dans les années 20 et 30, il y avait une activité monstrueuse à la Fraternité. Tous les groupements de jeunesse ramenaient tous les jeunes du quartier Pilleux. Ça venait de Zola aussi, ça venait de partout. On était à la Frat pendant les vacances, le...

Élise Ollu

Témoignage (3/4) : La Croix-Bleue

Parmi les enfants de Pilleux qui venaient à la Frat', il y en avait beaucoup qui avaient des parents alcooliques. C’était la misère. J’ai vu des gens se battre sous nos fenêtres parce qu’ils étaient saouls. Il n’y avait pas de trottoirs à l’époque, le...

Élise Ollu

Témoignage (4/4) : La Frat' dans les années 1970

Mes parents étaient investis dans la Fraternité protestante depuis toujours. J’ai été baignée là-dedans et c’est grâce à cette maison que je suis devenue militante syndicale et politique. Ma grand-mère paternelle avait une cousine qui était concierge...

Hélène Cavalié


En savoir plus

Pages liées

Paul Bellamy

Tags

Contributeurs

Rédaction d'article :

Philippe Bouglé

Témoignage :

Élise Ollu, Hélène Cavalié

Aucune proposition d'enrichissement pour l'article n'a été validée pour l'instant.