Moulins-bateaux
Le moulin-bateau est un moulin à eau construit sur un bateau, amarré à la rive ou ancré dans le courant qui entraîne la roue. Ils ont laissé peu de traces dans la mémoire collective, probablement parce qu’ils ont disparu à Nantes dès 1838.
Les origines des moulins-bateaux
Le plus ancien exemple connu d’utilisation de moulins-bateaux est celui de Rome en 537-538. À cette date, la ville est assiégée par les Ostrogoths. Afin d’affamer les Romains, ces derniers détruisent les aqueducs qui approvisionnent la ville en eau et qui alimentent les moulins à eau qui broient les céréales pour toute la population. Le général byzantin Bélisaire, chargé de la défense de la cité, a l’idée de placer sous le pont du Tibre des moulins-bateaux.
En France, leur présence est attestée par exemple à Angers sur la Maine dès 1028. À Paris, le pont aux Meuniers comporte treize moulins-bateaux sous ses arches en 1220.
Ponts de Paris avec des moulins à blé
Date du document : 14e siècle
À Nantes, une des premières apparitions de moulins-bateaux nous est racontée par l’abbé Nicolas Travers dans son livre Histoire de Nantes : « Une nouvelle confrérie avait été érigée à Toussaint sur les ponts dans le siècle précédent : le duc Jean V s’y fit inscrire le 14 novembre 1422, et pour son entrée, accorda à l’hôpital du lieu la permission de construire au joignant un moulin à eau sur des estapes ou pilotis ou sur des chalants. Cet acte nous apprend qu’il n’y avait point encore de moulins à vent à Nantes : que le duc n’y avait qu’un petit nombre de moulins à eau et que l’été précédent la sécheresse avait été si grande que le peuple avait souffert de la disette de farine ».
Une solution aux problèmes d'approvisionnement en farine
Nantes a effectivement connu au fil du temps des problèmes de mouture de farine. En 1711, le conseil municipal écrit « presque tous les ans dans les saisons des mois de juillet août septembre les moulins à vent ne peuvent suffire faute de vent pour fournir la quantité de farine nécessaire à la subsistance des habitants et celle des équipages des vaisseaux […] qui portent quantité de farine pour les colonies des isles de l’Amérique. » Certains iront jusqu’à dire « que l’on compte seulement 100 jours par an de vent suffisant pour faire tourner les moulins. » Fort de ce constat, la communauté de Nantes demande au roi de France la possibilité « de faire construire 3 moulins sur des bateaux sur la Loire ». Leur nombre restant insuffisant, elle réitère régulièrement ses demandes.
La Loire est en effet privilégiée depuis un longtemps pour l'implantation de moulins-bateaux. Ils sont localisés au niveau des ponts de Belle-Croix, Madeleine, Toussaint, Récollet et Pirmil. Le fleuve est toutefois peu adapté à l'installation de moulins à eau fixes car son niveau d'eau varie constamment : la roue du moulin peut facilement se retrouver hors d'eau ou être submergée, la rendant dans les deux cas inutilisable. Quant à la roue à aubes du moulin-bateau, elle suit le niveau de l'eau. De plus, ce type de moulin peut être facilement déplacé là où le courant est le plus fort afin d'augmenter son rendement.
Le débit de l'Erdre étant insuffisant pour faire fonctionnement efficacement les moulins-bateaux, cette rivière est préférée pour les moulins à eau fixes qu'on retrouve à Barbin, aux Halles et au Port-Communeau.
Au début du 19e siècle, de nombreux moulins de l'Erdre (en particulier ceux de la chaussée de Barbin) disparaissent avec la construction du canal de Nantes à Brest. Des aménagements sont entrepris pour embellir la ville et rendre cette rivière plus navigable. Le nombre de moulins-bateaux augmente sur la Loire afin de compenser la baisse de la capacité de production de farine.
Description du moulin-bateau
Un moulin-bateau est un moulin à eau construit sur une base flottante immobilisée à la rive ou ancrée dans le courant qui entraîne la roue. Plusieurs appellations ont été recensées : moulin flottant, moulin à nef, moulin à bac, moulin à chalan, moulin à barques, catamaran, etc.
Les moulins-bateaux sont particulièrement nombreux en milieu urbain. Ils sont amarrés soit à un pieu planté au milieu de la rivière, soit à proximité immédiate d’une berge à laquelle ils sont reliés par des chaînes et des cordages, soit enfin à l’une des piles d’un pont (ce système sera tardivement interdit à Nantes). On y accède en barque s’il est ancré au milieu du courant, par une passerelle s’il est le long de la berge ou enfin par une échelle fixée au pont s’il est arrimé à la pile de ce dernier.
Détail d’une vue de Lyon sur le moulins-bateaux du Rhône
Date du document : 1625
Plusieurs types de moulins-bateaux existent. D'après un procès-verbal de visite des Ponts et Chaussées de 1835, il est construit à Nantes avec deux nefs, ou coques, la roue au milieu. Une des nefs est beaucoup plus large que l’autre car elle abrite le mécanisme de mouture, le grain à moudre voire l’habitation du meunier pour les plus grands bateaux. Elle est appelée bac ou baz.
La seconde nef ne sert qu’à soutenir l’arbre de la roue, dénommée forine à Nantes, forain dans d’autres régions. Le mouvement est imprimé par une roue hydraulique mue par le courant de la Loire.
Maquette du moulin-bateau du Barrail de la commune de Sainte-Aulaye (Dordogne)
Date du document :
À Nantes, le procès-verbal de visite des Ponts et Chaussées de 1835 nous donne les dimensions du moulin-bateau à farine du sieur Mariot, situé en aval du pont de Belle-Croix : il mesure au total 13 mètres de large à laquelle il faut ajouter l’écart entre la roue et les embarcations, sans parler de l’espace de sécurité qui permet au moulin-bateau de tourner et virer. On mesure mieux l’espace pris par ces bateaux près des piles de pont et les difficultés qu’ils créent pour la navigation fluviale.
Les moulins-bateaux sont pour la plupart des moulins à farine, mais d’autres usages ont existé. Ainsi, ils ont aussi été employés pour le broyage des écorces de chêne afin d'obtenir du tan, poudre grossière utilisée pour la transformation des peaux en cuir.
Les propriétaires des moulins-bateaux sont issus de catégories sociales très diverses (charpentiers, meuniers, pêcheurs, mariniers, commerçants, hommes d’affaires, etc.) tandis que les moulins à vent ou à eau fixes appartiennent à des seigneurs laïcs ou ecclésiastiques ; eux seuls disposent du droit de construire ces types de moulin sur leurs terres. Les propriétaires de moulins-bateaux bénéficient d’une clientèle de boulangers, commerçants, communautés religieuses, militaires, etc.
La vie à bord
Le plus souvent, une place est réservée à bord du moulin-bateau pour l'habitat : soit un vrai logement, soit une alcôve permettant une vie à bord occasionnelle.
L’activité n’est pas sans risque : dans son livre Moulins sur bateaux en France, Claude Rivals relate un accident survenu en 1725 à Paris : « les glaces coupèrent les cordes de trois moulins habités, ils s’en allèrent à la dérive, deux se brisèrent au Pont Neuf. On y faisait la cuisine […] le feu s’y déclara et les consuma […] on ne put sauver aucune des personnes qui se trouvaient dans les moulins. »
Le danger en hiver vient des glaces que charrie le courant : il est nécessaire de mettre à l'abri les moulins afin de les protéger des blocs pouvant peser plusieurs quintaux.
Lors des crues, des troncs d’arbres peuvent frapper le moulin-bateau ; le meunier doit alors les dévier pour prévenir les dégâts.
Enfin le meunier ne connaît jamais le silence. Le craquement de la charpente de bois travaillant sous la force du fleuve, le « clac-clac » de la cliquette sur la meule, et le grondement sourd de la roue à aubes créent une ambiance sonore épuisante.
En règle générale, le meunier possède une maison sur la rive ainsi qu'une charrette et une mule pour visiter sa clientèle.
Plan d’un moulin bateau
Date du document : 1805
La majorité des moulins-bateaux demeure stationnaire, mais il arrive qu’ils soient déplacés à un meilleur emplacement. En période d’étiage des eaux (lorsque le niveau de l'eau atteint son point le plus bas), ils se rangent le long des berges pour révision.
Les inconvénients des moulins-bateaux
Parmi les nombreux défauts que présent le moulin-bateau, rapportons un accès difficile (passerelle, échelle ou barque) et leur rendement estimé inférieur à celui des moulins à eau fixes. Mais ils ont comme inconvénients majeurs de gêner la circulation fluviale, d’encombrer les berges, de détériorer les piles de ponts et d’être à l’origine de nombreux accidents et naufrages de bateaux naviguant sur les cours d’eau. En effet, les moulins-bateaux se placent à l’endroit où le courant est le plus rapide, là où désirent passer les gabares et trains de bois. Ceux-ci subissent souvent des retards, ils doivent attendre des heures pour obtenir le libre passage.
Selon les Ponts et Chaussées à Nantes en 1830, « ils contribuent pour beaucoup à augmenter la cataracte [chute d’eau] qui se forme à l’amont des arches et à donner par conséquent lieu à de nouveaux affouillements au pied des piles ». Ces affouillements qui creusent la berge ou le lit de la Loire sous l’effet du courant et des remous, augmentent les risques d'effondrement du pont.
Lors des crues du fleuve, les amarres qui les retiennent peuvent se briser et le bateau part à la dérive, tapant les piles de pont ou le quai, ou heurtant un navire.
Les riverains se plaignent également de la présence de ces moulins qui provoquent des nuisances sonores, perturbent leurs déplacements et encombrent les berges : « il est inutile Monsieur le Préfet de vous parler des incommodités éprouvées par les habitants de ce quartier de la présence de ces moulins ».
Terminons ce chapitre des inconvénients en relevant que la présence des moulins-bateaux sous les ponts porte aussi un préjudice notable aux revenus des pêcheries affermées par la communauté de Nantes et situées à proximité des ponts en réduisant l’espace de pêche et perturbant les poissons.
La disparition des moulins-bateaux
En 1834, une correspondance des Ponts et Chaussées adressée au préfet de Nantes dresse liste les moulins à nef ou sur bateaux existants sur les divers bras de la Loire à Nantes.
Pont de Belle-Croix en aval :
- Un moulin à farine rive droite appartenant à une société de boulangerie,
- Un moulin à tan que possède Cheguillaume,
- Un moulin à farine rive gauche appartenant à Bosset.
Pont de La Madeleine : un moulin à farine sur la rive droite, situé au niveau de la deuxième arche, détenu par Maillard.
Toujours d'après les Ponts et Chaussées, « ces 4 moulins à nef sont les seuls qui existent sur la Loire dans l’étendue du département ».
En 1836, il ne subsiste plus à Nantes qu’un moulin sur la Loire à Belle-Croix, qui n'existe plus en 1838.
Après plusieurs siècles d’activité, les moulins-bateaux disparaissent définitivement à Nantes. Leur plus grand mérite est d’avoir permis de pallier les difficultés d’implantation des moulins à eau fixes sur la Loire et d’assurer un service quand les moulins à vent ne tournaient plus. Mais les inconvénients réels des moulins-bateaux ont causé leur perte.
Jacques Puzenat
2026
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Rédaction d'article :
Jacques Puzenat
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