Évocation de Nantes dans les romans de Jules Verne
Architecture

Les noms des rues de Nantes… Édouard Pied, dans ses Notices sur les rues […] de la ville de Nantes, ne parle pas de la rue Henri-Cochard, et pour cause : son précieux ouvrage date de 1906, avant que ne commence à apparaître ce nom de rue. Plus récemment, Jean-Pierre Rault et Jacques Sigot ont édité Les noms des rues de Nantes (1996). L’ouvrage posait à ses lecteurs de nombreuses questions : « Nous n’avons pas, à ce jour, trouvé de notice biographique relative à la personne évoquée par cette rue. Appel est fait au lecteur… » qui n’a apporté aucune réponse dans L’Additif paru trois ans plus tard.

Pas d’Henri Cochard dans les registres nantais des recensements ; pas d’Henri Cochard dans les listes électorales ; il ne vote pas à Nantes. Pas d’Henri Cochard dans les registres de l’état-civil ; il n’est pas né à Nantes, ne s’y est pas marié, n’y est pas inhumé. Pas d’attribution officielle du nom d’Henri Cochard à une rue nantaise dans les délibérations du Conseil municipal… Bizarrement, pour trouver la clé du mystère, on va passer par l’histoire des égouts nantais !

Une situation sanitaire déplorable

Dans les dernières années du 19e siècle, la situation sanitaire de la ville donne de sérieuses inquiétudes. Le réseau d’égouts est très insuffisant, en mauvais état. Chaque immeuble devrait être muni d’une fosse régulièrement vidangée ; il est tellement plus économique de la laisser déborder, ou fuir dans le sous-sol par quelque fissure plus ou moins volontairement ignorée ! Le service d’eau communal en est à ses premiers balbutiements, on s’approvisionne en eau « potable » aux fontaines et aux puits, alimentés par une nappe phréatique souillée et aussi par les caniveaux voisins. La partie urbaine de l’Erdre est dans un état qu’on n’imagine guère aujourd’hui. Les égouts font partie de ses affluents.

Rive droite, le ruisseau du Gué-Moreau prend sa source dans la propriété de la Sauzinière (près du boulevard Lelasseur actuel), et se déverse dans l’Erdre au niveau de la rue de Bouillé ; sur son parcours, il a drainé les déjections et les alluvions des quartiers riverains, rue de Rennes, rue de la Carterie, Mont-Goguet ; à son embouchure, il arrive que l’amas de vase bouche le bras de Versailles et rende la navigation et l’abordage difficiles, et même impossibles. Les buandiers se plaignent : s’ils arrivent à s’accommoder de la vase et des déjections, leur linge souffre des effluents de la teinturerie Durand-Gasselin qui, un peu plus haut, utilise le ruisseau pour se débarrasser de son surplus de couleurs.

Rive gauche, la situation est aussi appétissante. Lorsque la chaussée de Barbin qui barrait la rivière jusqu’à l’ouverture du canal de Bretagne a été coupée (1831), le niveau amont du lac s’est abaissé d’une soixantaine de centimètres, et le niveau aval s’est élevé d’autant ; au bas de la rue Sully ; entre le quai de Barbin et les coteaux voisins, s’étale un abominable marécage qu’on tente d’isoler de la rivière au moyen d’une « bonde », une sorte de porte à bascule dont le rôle serait d’empêcher l’eau des crues d’inonder un peu plus la fondrière. Le marécage en question est alimenté par quelques rus, dont celui qui sert d’égout au quartier Saint-Clément. Le moulin militaire à vapeur voisin tente de trouver l’eau dont il a besoin dans un petit canal parallèle à la rivière, un canal généralement obstrué par les immondices. Mais il ne faut pas toucher à cette « fons merdosa », comme la décrit un conseiller municipal : elle produit les plus beaux légumes de la région !

Un nouveau projet d'aménagement pour assainir la ville

En 1896, l’alimentation en eau de la ville s’améliore ; les pompes qui alimentent les réservoirs de la rue d’Auvours puisaient l’eau au bas du quai Richebourg, entre le Château et la gare, au débouché d’un égout ; elles sont déplacées sur la Prairie de Mauves. Mais dans les premières années du 20e siècle, les épidémies sévissent toujours, typhoïde, gastro-entérite, diphtérie ; elles atteignent même les beaux quartiers, puisqu’en 1906, on enregistre plusieurs décès dans le quartier Graslin. A-t-elle maintenant davantage de moyens financiers ? La ville se décide à agir. Un projet traînait depuis 1827 : établir sur les rives deux égouts parallèles à l’Erdre, qui dans un premier temps se déverseront dans la Loire, et ensuite dans des bassins d’épuration, au Buzard dans le bas de Chantenay. Après de longues tergiversations, le projet est enfin réalisé, de 1906 à 1909.

En 1908, on ouvre une nouvelle rue entre Saint-Donatien et l’Erdre ; elle aura le grand avantage de faire disparaître le cloaque de la rue Sully. Nommée d’abord « rue Saint-Rogatien prolongée », ses tronçons deviendront plus tard, du haut en bas, la rue François-Farineau (un professeur du lycée Clemenceau adjoint du maire), rue Henri-Lasne (fondateur du Syndicat d’Initiatives de Nantes et du centre d’audiophonologie de la Persagotière), rue François-Joseph-Talma (célèbre acteur au temps de Napoléon 1e), rue Pitre-Chevalier (journaliste, écrivain, né à Paimbœuf en 1812). Depuis, le marais disparu est devenu l’îlot Sully ; la place de la Bonde a conservé son nom, probablement grâce au café du même nom qui a été longtemps un point de rencontre bien connu des Nantais.

Plan de la ville de Nantes, détail autour de la rue Henri-Cochard

Plan de la ville de Nantes, détail autour de la rue Henri-Cochard

Date du document : Vers 1895

Sur les traces de Monsieur Cochard

C’est à ce moment qu’apparaît Henri Cochard dans les délibérations du Conseil municipal qui organise ces grands travaux. Une grande partie du marais de Barbin appartenait à un nommé Allégret, la bête noire des Ponts et Chaussées, qui l’accusaient d’être un opposant systématique aux moindres travaux qui auraient pu le gêner. Le terrain passe ensuite, par héritage, à une famille parisienne, les Brillaud de Laujardière, qui charge un certain Henri Cochard d’en faire un lotissement.

Ce n’est pas le seul secteur nantais où l’on trouve Henri Cochard : il participe au lotissement de la vaste friche industrielle laissée par la manufacture Loyant-Péan, dans le quartier Toutes-Joies-Monselet ; à un autre lotissement dans le quartier de la rue Noire... Une délibération cite, plus précisément, Louis-Marie-Henri Cochard, propriétaire, 5 rue Ménage à Angers. C’est donc à Angers qu’il faut le chercher. Les Archives municipales d’Angers nous apportent des précisions sur le personnage. Louis-Marie-Henri Cochard est né le 15 mai 1863 à Noyant, chef-lieu de canton du Maine-et-Loire situé entre Baugé et Le Lude. Son père, Henri Cochard, y est notaire, et maire de la commune ; sa mère, Héloïse-Marguerite Jahan, a 32 ans à la naissance de son fils. En 1901, Louis-Marie-Henri Cochard se déclare clerc de notaire ; il habite 5 rue Ménage, à Angers ; de 1907 à 1911, des annuaires et le recensement de 1911 le situent 2 rue Montauban, avec sa domestique Françoise Gicquel, puis 42 rue des Arènes en 1913. Les trois rues sont voisines de l’Hôtel de Ville d’Angers.

Henri Cochard et les transformations urbaines des bords de l'Erdre

Les lotissements permis par le prolongement de la « rue Saint-Rogatien » et le comblement du marécage ont besoin de rues. C’est ainsi qu’Henri Cochard, en collaboration avec la Mairie, fait ouvrir une voie, privée, entre l’école de la rue Saint-André et la rue Saint-Rogatien ; la Ville y enterre un égout. Dès 1908, le Conseil municipal lui-même commence à parler de « la rue Henri Cochard ». Cochard fait céder à la Ville une parcelle destinée à agrandir l’école ; échange de bons procédés : la rue va bientôt devenir une rue communale tout en conservant son nom d’usage, sans décision officielle du Conseil municipal.

L’école publique de la rue Saint-André, devenue rue du Préfet-Bonnefoy, s’est longtemps nommée « école de la rue Henri-Cochard » puis, lorsque le quartier a été réaménagé, elle est devenue, comme l’école maternelle voisine, l’école publique Sully. Quant à l’Erdre, l’usine à gaz du quai des Tanneurs continue à polluer le quartier, ses effluves visqueux bouchent les conduites, empestent le voisinage. Encore quelques années, et la belle rivière disparaîtra du centre-ville pour se cacher dans un sombre tunnel.

2018

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Rédaction d'article :

Louis Le Bail

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