Affluent de rive droite de la Loire, l’Erdre naît à La Pouëze (Maine-et-Loire) ; longue de 105 kilomètres, elle prend une direction nord-sud à partir de Niort, s’élargit alors en vastes « plaines », traverse Sucé, longe Carquefou et La Chapelle, rejoint le confluent après un parcours nantais d’une dizaine de kilomètres. 

Une réputation de longue date

Sa réputation est ancienne : en 1820, Édouard Richer consacre le début de son Voyage pittoresque dans le département de la Loire-Inférieure à la description de « la rivière d’Erdre, célèbre à Nantes pour les sites pittoresques qu’elle présente, par le commerce des denrées du nord du département et par les promenades qui s’y font tous les jours. C’est l’un des premiers objets que l’on désigne à la curiosité des étrangers ». La vallée suscite aujourd’hui encore admiration et étonnement face à la pérennité de la qualité de ses paysages – la plus belle rivière de France selon la mythique remarque attribuée à François Ier –, alors qu’elle est étroitement liée au développement nantais et aménagée depuis près de quinze siècles.

Malgré l’urbanisation, la vallée offre une succession de points de vue où l’aspect « naturel » est préservé : passages resserrés entre des collines boisées, larges ouvertures envahies de roseaux au débouché des ruisseaux. Le charme demeure lorsqu’on longe les rives engazonnées, les parcs à l’anglaise et les châteaux de belles propriétés, les petits ports et mouillages, et même après le pont de la Tortière – l’Erdre est alors presque entièrement corsetée par les quais – lorsqu’on apprécie le contraste entre la rivière le plus souvent paisible et les voies proches animées, les perspectives sur la ville ancienne et, partout, les effets de miroirs, les jeux de lumière. La rivière est brutalement stoppée, formant une petite gare d’eau devant le monument édifié en 1951 en hommage aux Cinquante otages. 

Au-delà, une large voirie remplace l’Erdre et le confluent naturel devant l’île Feydeau ; la rivière déviée passe en tunnel sous les cours Saint-André et Saint-Pierre, perd son identité en empruntant le canal Saint Félix près du Lieu Unique, et atteint la Loire au bout de 500 mètres.

« Suspendue » au-dessus de la Loire

Depuis 1932, une écluse contrôle la nouvelle confluence et règle le niveau des eaux, ce qui rappelle le caractère artificiel de la rivière aménagée dès le 6e siècle pour éviter les irrégularités dues aux crues, aux sécheresses et à la marée, supprimer les marécages insalubres et faciliter la navigation. La chaussée de Barbin, construite près de l’actuel pont de La Motte Rouge à l’initiative de l’évêque Félix – on lui doit aussi le creusement du canal – permettait d’ennoyer la vallée et de maintenir l’eau à 4,65 mètres à l’étiage ; l’Erdre est alors, et jusqu’au 19e siècle, le principal axe de communication vers le nord, d’où arrivent bois, peaux et produits agricoles.

Au 19e siècle, la construction du canal de Nantes à Brest entraîne la destruction de la chaussée remplacée par un pont, et une écluse est réalisée en 1828 à 260 mètres de la confluence : tous les travaux contribuent à maintenir l’Erdre suspendue de plus de trois mètres au-dessus de la Loire, situation favorable au développement économique de la vallée dont la partie aval constitue, jusqu’au 17e siècle, le principal axe d’expansion de la ville.

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Insalubrité et développement urbain

Hors de la « ville historique » établie dès l’époque gallo-romaine sur la colline protégée au sud par la Loire, à l’ouest et au nord par le coude de son affluent marécageux, se sont développés le faubourg Saint-Nicolas, protégé à partir du 13e siècle par des murs entourés de douves alimentées par l’eau de l’Erdre, et le quartier du Marchix. Jusqu’au 17e siècle au moins, l’Erdre sert aussi d’égout à ciel ouvert…

Mais à partir du 18e siècle les inconvénients pèsent sur le développement de la ville contrôlé par des plans d’urbanisme : les inondations fréquentes sont dangereuses pour les hommes et leurs activités, et en période de sécheresse la vallée devient marécageuse, ce qui augmente encore l’insalubrité due aux tanneries. Mais surtout, la communication avec la Loire, le long de laquelle se fait désormais l’expansion nantaise, est très difficile. Les murailles sont détruites, les chaussées des Halles et du Port-Communeau remplacées par des ponts, mais c’est seulement durant la construction du canal de Nantes à Brest que les quais bordés d’immeubles et les cales sont achevés, et que cinq ponts, dont un portant l’écluse, sont reconstruits.

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Au 20e siècle, la rivière canalisée et l’activité qu’elle génère deviennent à leur tour incompatibles avec le développement urbain, l’hygiène publique est menacée, la circulation entre les deux rives embouteillée et, malgré l’écluse, les inondations persistent. Les travaux pour détourner l’Erdre commencent en 1929 et l’ample courbe de la vallée remblayée en 1938 est occupée par le cours des Cinquante Otages, terminé en 1945 et longé par des allées qui gardent le nom des quais.

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La construction de la ligne 2 du tramway en 1992, puis de la ligne 3 – un aiguillage place de l’Écluse permet la bifurcation vers la place de Bretagne – en 2000, entraîne des travaux pour réduire la fracture provoquée par le flot des véhicules entre le quartier Decré et celui de Graslin, selon le projet des architectes Bruno Fortier et Italo Rota. Le cours est ouvert aux piétons, de larges trottoirs pavés et plantés de magnolias remplacent les allées latérales et la circulation automobile est limitée. Cette évolution est poursuivie en 2012 lorsqu’une zone à trafic limité, dédiée aux circulations douces et aux transports en commun, est installée dans la partie sud du cours. Celui-ci, bordé d’immeubles sans intérêt – un seul immeuble du 19e siècle classé, allée Cassard –, est banalisé au sein du Coeur de Nantes malgré quelques « gestes architecturaux » (hôtel La Pérouse, îlot Boucherie, îlot Orléans).

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L’Erdre urbanisée : une rivière marchande

L’extension de la ville vers le nord a longtemps été bloquée par les marais qui s’étendaient jusqu’à la chaussée de Barbin, au milieu d’un vaste territoire rural : champs, vergers et vignes occupent alors les coteaux de Saint-André, de Saint-Donatien ou du Mont-Goguet près de Barbin, les prés sur les rives en pente douce servent aux blanchisseuses pour étendre le linge, et près de la ville, les tenues et jardins sont nombreux. Seul le village de Barbin s’est développé, accueillant toute une population qui vit et travaille grâce à la rivière et au port où sont déchargés les bateaux. Mariniers et charretiers, blanchisseuses et propriétaires de bateaux-lavoirs, loueurs de canots, cafetiers et pêcheurs côtoient cultivateurs et artisans, et les conflits éclatent souvent à propos des embouteillages et surtout du niveau de l’eau.

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La canalisation de la rivière accélère l’urbanisation des deux rives en amont du pont Morand, qui remplace la chaussée du Port-Communeau en 1775. Le quartier de Versailles bénéficie du déplacement des tanneries du Marchix, des menuiseries du Port-Communeau, et des activités liées au trafic commercial : Nantes reliée à toute la Bretagne exporte sable et chaux venus par la Loire, engrais, reçoit grès réfractaires, fers forgés, charbon, matériaux de construction, et toujours du bois et des produits agricoles.

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Les marais sont remblayés au débouché du Gué Moreau où est créée l’île artificielle de Versailles en 1831, puis sur l’actuelle place de la Bonde ; des quais en pierres sont construits. Rive droite, le quai de Versailles remplace en 1837 la chaussée vétuste, rive gauche le quai de Barbin, aujourd’hui devenu Henri Barbusse, est créé avec de larges cales pavées. En quelques années, la circulation entre les deux rives est améliorée : passerelle de Versailles devenue pont de Saint-Mihiel (1875), ponts de laTortière (1878), de Barbin, actuel pont de La Motte Rouge, raccordé par une rampe au quai de Versailles (1881), puis prolongé jusqu’à la Tortière par le boulevard Van Iseghem en 1903.

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Une rive naturelle dans la ville

Après la Seconde Guerre mondiale, chantiers navals, bateaux-lavoirs, entrepôts, ateliers et fabriques disparaissent au profit d’activités de service, et la fonction résidentielle banalise les deux rives, surtout après les années 1980 où elle change de rythme et de forme. Une barre d’immeubles presque continue borde la partie aval du quai de Versailles, processus en cours plus en amont. Le pire a cependant été évité puisqu’en 1972 le projet d’une pénétrante autoroutière traversant Nantes du nord au sud le long de la rive gauche de l’Erdre est abandonné après une vigoureuse contestation. Miraculeusement, entre La Motte Rouge et la Tortière, la vallée a conservé sa rive naturelle encombrée de roseaux, son versant verdoyant à peine touché par l’urbanisation près du pont de la Tortière (rue des Bateaux-Lavoirs) et le long de quelques voies (rue du Port-Garnier) : l’équipement tardif en réseau d’assainissement et surtout l’absence de voirie le long de l’Erdre ont permis de conserver cet isolat au milieu de la ville, situation dont l’évolution mérite d’être contrôlée.

Le trafic commercial s’est effondré à cause de la vétusté des écluses et de la faiblesse des charges autorisées, moins de 200 tonnes sur l’Erdre canalisée, et les derniers dépôts de sable ont disparu du quai de Versailles en 1979 : des péniches sont aujourd’hui devenues habitations flottantes ou crêperie.

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Un cours d'eau d'agrément

La navigation de plaisance et les promenades sur l’eau connaissent un bel essor. La société Le Ruban Vert loue des bateaux électriques à partir de l’île de Versailles, aménagée en parc urbain d’inspiration japonaise (1987), et les Bateaux Nantais installés depuis 1992 dans la gare fluviale construite place Waldeck Rousseau ont repris l’armement Lebert-Buisson déjà là en 1950. Même en tenant compte de la pratique sportive de l’aviron, nous sommes très loin de l’animation qui régnait encore au 20e siècle, quand se côtoyaient chalands, péniches, remorqueurs, bateaux de passagers, bateaux à coque métallique appartenant aux industriels nantais et toute une flottille de « blins », canots, yoles et périssoires. La tradition de construction navale s’est elle aussi éteinte, avec les chantiers familiaux Vandernotte, Rondet, Aubin, tous disparus. Ce patrimoine est célébré de manière conviviale lors des Rendez-vous de l’Erdre, manifestation culturelle alliant jazz et belle plaisance, proposée aux Nantais depuis 1986 le dernier week-end des vacances d’été.

La coulée verte préservée

En amont de la Tortière, l’Erdre coule librement, s’épanouit, la végétation l’emporte sur les constructions parmi lesquelles se distinguent les petits ports et les belles demeures échelonnés le long de la rivière.

Si l’ennoiement de la vallée pour la navigation est à l’origine de cette coulée verte qui continue jusqu’à Sucé, sa pérennité s’explique par la structure de la propriété et l’absence de voirie longeant les rives. Dès le 18e siècle et surtout au 19e, les rives sont « colonisées » par des domaines avec châteaux, parcs, embarcadère, résidences de détente pour des Nantais enrichis par le commerce et l’industrie ou habitations de familles nobles, entourées de fermes et parfois de tenues maraîchères. Le seul accès libre à la rivière se fait par les chemins qui mènent aux ports, anciens villages agricoles animés par la navigation commerciale puis de plaisance.

Jusqu’aux années 1960, il y a donc une réserve foncière exceptionnelle en amont de la rivière qui est utilisée par les pouvoirs publics pour mettre en place une politique de zonage : le besoin nantais de terrains à bâtir se fait pressant, et les propriétaires sont tentés par d’autres rivages.

Site classé

Dès 1961, une zone universitaire est équipée sur 120 hectares en bordure de la rive droite, utilisant trois propriétés bourgeoises contiguës (Lombarderie, Houssinière, Tertre), de la Tortière jusqu’à l’ancien village-port de la Jonelière délaissé par les amateurs de « dimanches au bord de l’eau ». Un effort est fait pour restaurer les châteaux, dissimuler les nouveaux bâtiments dans les parcs, aménager en promenade publique la rive mais, depuis, la multiplication des bâtiments a conduit au dépècement des anciennes propriétés tandis que la fonction résidentielle est développée jusqu’à la Jonelière.

Sur la rive gauche étirée sur plus de sept kilomètres jusqu’à Gachet, l’urbanisation reste discontinue, en raison du maintien de domaines agricoles – les La Tullaye possèdent encore en 1970 près de 100 hectares à l’Éraudière –, de résidents secondaires aisés qui gardent leur château au bord de l’eau comme l’industriel Guillouard à la Trémissinière, et plus en amont, jusqu’en 2012, de maraîchers. Cette situation permet aussi de créer le parc des expositions et floral de la Beaujoire, d’ouvrir au public le parc et la ferme de la Chantrerie. Une promenade est aménagée pour les piétons et cyclistes après un combat associatif pour récupérer un passage libre tout au long de la rivière, combat devenu plus complexe en amont après le classement de la vallée comme site «Grand Paysage » en 1998, puis site sensible Natura 2000.

La coulée verte nantaise est aujourd’hui protégée par le programme Neptune qui valorise le patrimoine naturel et paysager de Nantes Métropole, mais la vallée, présentée au Musée de l’Erdre ouvert à Carquefou en 2009, n’est souvent qu’un simple décor pour le développement nantais, décor fragilisé par la densité croissante des constructions et par la fréquentation parfois excessive des rives.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

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En savoir plus

Bibliographie

« Affluents de la Loire : morceaux choisis. L'Erdre », 303 : arts recherches, créations, n°130, avril 2014, p. 198-213

Brégeon, Jean-Armand, De l’Erdre au Marchix [15 lithographies], Nantes, 1928

Croix, Nicole, « Nantes et la vallée de l’Erdre », Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéologie de Bretagne, n° 61, 1984, p. 367-376

« L’Erdre de la Chapelle-sur-Erdre à Saint-Félix », Annales de Nantes et du Pays nantais, n°210, 1983

Mémoires de l’eau à Nantes, exposition, Archives et Bibliothèque municipales, Nantes, 1991

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Chantiers de construction navale sur les rives de l’Erdre

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Rédaction d'article :

Nicole Croix