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Nantes la bien chantée : Marv Pontkaleg

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Miracles de saint Agapit


Bien avant que l’on songe à édifier l’usine des Batignolles, il existait à son emplacement un domaine, dit de Saint-Georges. On y vénérait saint Agapit, jeune chrétien mort en martyr sous le règne de l'empereur romain Aurélien.   

Le domaine de Saint-Georges et ses saints

Au début de la Révolution, on voyait encore au domaine Saint-Georges une ferme, une chapelle dédiée à saint Georges et les ruines d’une autre chapelle si ancienne qu’on en avait oublié le nom. À proximité, le bois de Saint-Georges avait été en 1793 un des points chauds de l’attaque de Nantes par les contre-révolutionnaires. La chapelle, dont le clocher avait servi d’observatoire aux Chouans, avait été partiellement démolie. En 1814, le domaine appartenait à un sieur Rousseau, rue Fénelon, qui louait la ferme à Simon Dupé.

Les habitants du domaine vénéraient également saint Agapit, un saint bien oublié aujourd’hui, bien qu’on lui ait consacré une des chapelles de l’église Saint-Donatien, qu’il ait donné son nom à une ville québécoise et qu’il soit utilisé comme vocable par plusieurs paroisses françaises. Agapit, jeune garçon de 15 ans, avait été martyrisé par ordre de l’empereur Aurélien, battu, pendu la tête en bas au-dessus d’un feu, ébouillanté, jeté aux fauves qui refusèrent le repas, décapité enfin vers le 18 août 257.

Village et chapelle de Saint-Georges

Village et chapelle de Saint-Georges

Date du document : 21-02-2013

Un culte interdit

Il y a 200 ans, pendant les étés 1804 à 1806, un culte, populaire mais pas très catholique, mit en émoi les autorités civiles et religieuses qui éprouvèrent le besoin de faire placarder autour de Saint-Donatien des affiches menaçant de graves sanctions les contrevenants : « Le commissaire général de police, informé par Monsieur l’évêque de Nantes, qu’une masure en ruine, située sur la ferme du sieur Dupé, dans la paroisse de Saint Donatien, était le but de rassemblements superstitieux, qui pouvaient compromettre le respect dû aux cérémonies religieuses légalement instituées, et devenir l’occasion de lever, sur la piété mal éclairée, des contributions dont la destination et l’emploi n’étaient pas connus […] ordonne : Article premier. Il est défendu à toutes personnes de se rassembler, sous le prétexte de pèlerinage, ou par tout autre motif, auprès du bâtiment en ruines, connu précédemment sous le nom de Chapelle Saint-Georges, et sous l’invocation de Saint-Agapit, situé dans l’arrondissement de Nantes (extra muros) sur la paroisse de Saint Donatien. » Le propriétaire devra en interdire l’entrée au public, en ôter tout ce qui pourrait faire croire qu’il est consacré au culte catholique, éventuellement finir de le démolir. S’il en est besoin, on installera à l’entrée un poste de gendarmerie, ou même de troupe de ligne.

Entête d’une ordonnance du commissariat général de police

Entête d’une ordonnance du commissariat général de police

Date du document : 7-09-1804

Les premières mesures de police

À la demande des marguilliers de Saint-Donatien et de l’évêque, le commissaire de police du quartier enquête. Le 18 août 1804, jour de la fête de saint Agapit, et pendant la semaine qui suit, constate-t-il, une foule considérable se rassemble autour des vestiges de la chapelle Saint-Georges : des personnes « des deux sexes, de toutes les classes et de tous les âges, il y est venu environs dix mille âmes. ». « Le Saint Agapit est le grand fétiche de cette chapelle, quoiqu’elle porte le nom de chapelle Saint-Georges, ce dernier ne tient que le second rang. Dimanche il y a 8 jours, un homme assez bien vêtu (sûrement payé) y vint en pèlerinage, à l’aide d’une béquille et boitant bien bas : après avoir invoqué Saint Agapit, cria au miracle, disant qu’il était guéri, pria que l’on attache sa béquille à l’autel, qu’il n’en avait plus besoin (ce que le peuple s’est empressé de faire) et s’en fut marchant. »

Le commissaire confisque un tronc, ainsi que quatre sacs chargés de pièces de monnaie soigneusement comptées : ils contiennent une somme assez importante pour l’époque, une bonne centaine de francs. Il suggère que le curé de Saint-Donatien aille en procession « s’emparer des saints aux miracles, pour leur donner un asile dans sa boutique [sic], (il en retirerait les aubaines) tel que l’on a fait à la Madone de Bon Secours lorsqu’on la transféra de la chapelle de Bon Secours dans l’église de Sainte-Croix, sa paroisse. » Ils sont bien misérables, les « saints aux miracles » que l’on vient saisir : « Une Vierge toute mutilée ayant sur ses genoux un Christ sans bras ni jambes et une autre statue représentant sainte Anne et son enfant, toutes les deux en pierre de tuffeau sculpté et peint ». Bien que l’entrée en ait été condamnée, les pèlerins s’obstinent à entrer dans les ruines de la chapelle, en escaladant les murs « au péril de se rompre le cou ». Le 19 septembre, une équipe de maçons, sous la protection de quelques agents, achève la démolition de la chapelle Saint-Georges.

Une dévotion qui perdure malgré les sanctions  

Un an plus tard… Le dimanche 2 septembre 1805, le commissaire, accompagné de deux agents, constate que la maison de Simon Dupé est « remplie de monde qui buvaient et mangeaient. » Il note « dans la cour de la ferme un rassemblement considérable de gens qui allaient et venaient, les uns à une petite fontaine qui est dans cette cour, où ils puisaient et buvaient de l’eau ; une fille d’assez mauvaise tournure (qui sûrement était payée) ventait la vertu de cette eau, disant que depuis dix ans elle ne s’aidait pas de son bras droit et que depuis qu’elle l’avait trempé dans cette eau elle y avait plus de force que dans l’autre. » Et bien sûr, près de cette fontaine, il y a une assiette pour collecter les offrandes. Quelques pierres de la ruine ont servi à dresser une sorte d’autel sur lequel on voit « une image de la Vierge en plâtre, sale et mutilée ; son bras droit cassé et attaché à son cou avec un cordon, aussi à son cou une croix en bois dont le Christ est en cuivre, une autre espèce de médaille, une jambe, un bras et un petit bonhomme en cire ; devant elle deux cierges non allumés dans deux chandeliers plats de fer blanc et une assiette de faïence pour recevoir les offrandes. » Les policiers emportent tout cet attirail et promettent à Simon Dupé qu’il va se retrouver devant un tribunal malgré ses protestations d’innocence. Il va vraiment falloir envoyer « un atelier d’ouvriers, protégés par la force armée pour raser ras terre le restant de ces murs.»

Avril 1806. Comme chaque année, dans le cimetière de Saint-Donatien, on fête bien officiellement saint Georges et saint Agapit. La foule habituelle de mendiants, qui implore « d’une manière bruyante et scandaleuse la charité publique », a été éloignée ; seuls ont droit de mendier ceux qui portent « la plaque de permission », et encore, à condition qu’ils se tiennent à distance respectueuse des portes de l’église et de la chapelle du cimetière. Mais, déplore le commissaire de police, « le peuple ne peut oublier l’endroit où était l’ancienne chapelle de Saint Georges » ; les pèlerins y sont bien plus nombreux qu’à Saint-Donatien. Ne l’avaient-ils pas promis ? « Quand même l’on ferait disparaître le peu de vestiges qui restent de cette chapelle, ils viendraient prier sur le terrain ou environ. »

Château de Saint-Georges

Château de Saint-Georges

Date du document : sans date

La fin du culte

Un pèlerinage qui sentait l’arnaque à plein nez, refusé par l’Église officielle, et qui pourtant attirait les foules… Quand donc a-t-il cessé ? Probablement quelques années plus tard, lorsqu’un nouveau propriétaire a fait aménager un parc et bâtir un petit château, celui qui sera détruit en 1917 pour laisser place à l’usine des Batignolles.

2018

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Rédaction d'article :

Louis Le Bail

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