Christophe-Clair Daniel de Kervégan (Nantes, 1735 - Nantes, 1817)
Jansénisme

Le catholicisme a été, à Nantes, une religion et aussi une culture qui ont dominé la société, parfois dans tous ses aspects, du tout début du Moyen Âge au milieu du 20e siècle environ, mais il n’a été religion exclusive que pendant une période bien plus réduite, d’environ sept siècles, de l’époque carolingienne à la Renaissance – si l’on excepte une toute petite minorité juive exterminée en 1236. Son histoire est donc celle d’une domination – qui résiste à Nantes bien plus tard que dans la plupart des grandes villes –, mais aussi celle d’une confrontation avec le paganisme, puis le protestantisme, la libre pensée et, dans une moindre mesure, le judaïsme, et enfin avec un déclin qui banalise aujourd’hui largement son influence.

L’apparent triomphe médiéval

Nous savons bien peu des débuts nantais du christianisme – d’abord simple religion parmi d’autres – qui semblent se situer à la fin du 3e siècle : le martyre des saints Donatien et Rogatien date en tout cas du début du 4e, et un premier évêque, Clair, semble déjà en place avant 350. Les premiers édifices religieux qui aient laissé une trace archéologique sont sans doute édifiés entre le milieu du 5e siècle et le 6e siècle, et on peut considérer que l’époque de l’évêque Félix, entre 549 et 582, consacre une stabilisation, même si l’évêque Gohard paie de sa vie l’assaut des païens vikings en 843. 

Les sept siècles qui suivent sont ceux de la prise de contrôle de toute la société et de toute la culture, grâce à la mise en place des structures paroissiales, acquise pour l’essentiel au 11e siècle et achevée au 14e. Les couvents ne jouent à Nantes qu’un rôle longtemps mineur, car les Bénédictins de Doulon et de Pirmil vivent loin de la ville et s’investissent peu dans la vie laïque : il faut attendre l’installation en ville des Cordeliers, en 1246, et des Dominicains (aussi appelés Jacobins), l’année suivante, pour que la prédication atteigne une qualité et une audience réelles. Le christianisme de cette période, fortement vécu, reste cependant avant tout un ensemble de pratiques qui n’échappent pas toutes aux traces de rites païens, ce dont à peu près personne ne s’offusque dans un clergé sans formation solide et lui aussi soucieux avant tout de gestes. Les évêques, en outre, résident peu et se préoccupent au moins autant de leurs intérêts matériels ou de querelles de pouvoir parfois très vives avec les ducs de Bretagne, en particulier au temps de Pierre Mauclerc, entre 1212 et 1237. 

Si triomphe du christianisme il y a – et il est absolu –, il s’agit donc d’un christianisme de rites, sans réel contenu idéologique et encore moins théologique au niveau de l’immense majorité de fidèles. Mais certains se satisfont de moins en moins, au tournant du 16e siècle, des faiblesses de leur clergé. 

Médaillon en cuivre à l'effigie de l'empereur Constantin, de sa mère et de ses enfants

Médaillon en cuivre à l'effigie de l'empereur Constantin, de sa mère et de ses enfants

Date du document : 3e quart du 4e siècle

Des progrès lents mais réels

L’apparition à Nantes du calvinisme, au début des années 1530 sans doute, est un événement moins important qu’il n’y paraît : c’en est fini, certes, de l’unité du christianisme, mais les protestants restent une petite minorité – quelques centaines vers 1560 – et suscitent en outre un sursaut du catholicisme, inspiré par le concile de Trente, achevé en 1563. 

Concrètement, ce sursaut ne se manifeste guère avant la fin des guerres de Religion, même si l’évêque Philippe du Bec, arrivé en 1566, tente au début de son épiscopat d’introduire quelques-unes des mesures qu’il a contribué à faire adopter à Trente. Le catholicisme de cette période est bien plus marqué par une violente hostilité à des protestants pourtant chassés de la ville, hostilité encore avivée par la résistance politique au nouveau roi Henri IV: c’est le temps des prédicateurs fanatiques, dans une ville qui est la dernière dans le royaume à se soumettre au roi, en 1598, et dont l’anti-calvinisme est tel qu’il faut cacher à la population la signature de l’édit de Nantes, qui consacre pourtant l’interdiction de la pratique du culte protestant dans la ville.

Brique en terre cuite ornée d'un chrisme

Brique en terre cuite ornée d'un chrisme

Date du document : 6e siècle

Les véritables progrès catholiques interviennent au 17e siècle, en deux temps. Dans le premier tiers du siècle, deux évêques de qualité, Charles de Bourgneuf puis Philippe Cospeau, imposent par leur présence et leurs visites pastorales une remise en ordre et un fonctionnement régulier, même si la masse des fidèles n’est pas touchée par un renouveau spirituel qui s’impose non sans peine : l’installation des Carmélites en 1619 se réalise ainsi malgré l’opposition de la Ville. C’est le temps cependant des fondations d’une vraie réforme catholique : l’adoption en 1610 de la liturgie romaine marque bien la volonté de s’aligner sur la réforme générale de l’Église ; Nantes est alors, dans l’Ouest, la ville qui compte le plus de couvents, et l’arrivée en 1617 des Oratoriens, appelés par l’évêque, compte plus encore, dans la mesure où cette élite de  prêtres pédagogues assure désormais l’éducation des enfants des milieux aisés. 

Carte d'admission aux réunions de l'Association Notre-Dame de Bonne Garde

Carte d'admission aux réunions de l'Association Notre-Dame de Bonne Garde

Date du document : 28-07-1867

Le catholicisme populaire n’est cependant réellement affecté que dans un second temps, lorsque la formation du clergé paroissial est améliorée – le séminaire est créé en 1649 – et surtout lorsqu’à l’éducation religieuse très ponctuelle assurée jusque-là par la prédication se substitue peu à peu l’enseignement du catéchisme, dont une version nantaise est publiée en 1689. 

L’imprégnation plus profonde des fidèles, le bien meilleur niveau d’éducation du clergé trouvent leur expression dans un courant janséniste dont la force, dans la première moitié du 18e siècle, est une réelle originalité nantaise. Il n’empêche que dans la seconde moitié du siècle les couvents s’étiolent, et qu’une partie des élites sociales sont sensibles à la philosophie des Lumières. 

Nantes cléricale

La Révolution pose dès 1789 le principe de la liberté religieuse – « Nul ne peut être inquiété pour ses opinions, même religieuses » – et subordonne le religieux au politique par la Constitution civile du clergé acceptée par 29 des 81 prêtres nantais. Elle marque aussi un « seuil de laïcisation », selon la formule du sociologue Jean Baubérot, ce qui se traduit à Nantes par exemple par la spectaculaire diversification des prénoms et, comme partout, par la naissance de l’état civil. Cette fracture religieuse s’exprime avec violence en 1793, ce qui rend impossible, pendant plusieurs années, l’exercice du culte catholique et nourrit une mémoire blanche, qui subsiste au 21e siècle. Mais, dès 1800, des prêtres réfractaires officient à nouveau à Nantes. 

Le Concordat de 1801 offre à l’Église catholique les conditions pour retrouver sa puissance. Très symboliquement, les travaux de la cathédrale reprennent sous la monarchie de Juillet et l’inauguration a lieu en 1891. La reconstruction de l’église Saint-Nicolas marque le retour de l’Église triomphante, qui fait de l’enseignement et de la formation du clergé des enjeux majeurs. 

Ce processus d’encadrement social et d’extension du champ religieux se poursuit dans la seconde moitié du 19e siècle. L’évêque Alexandre Jaquemet, qui exerce son mandat de 1849 à 1869, s’efforce de ramener dans le giron de l’Église une partie de la bourgeoisie nantaise, qui s’était affranchie du cléricalisme, en créant de nombreux établissements scolaires catholiques. Il restaure la liturgie romaine, cherche à accroître la visibilité du catholicisme en suscitant des processions et en créant des pèlerinages locaux. Son successeur, Félix Fournier, impose dans les années 1870 une soumission absolue à Rome, développe les œuvres pieuses et charitables, la Société Saint-Vincent de Paul, incite aussi à marquer encore plus le territoire nantais d’une empreinte religieuse par de nouvelles constructions, par exemple l’église Saint- Donatien. 

Cette volonté de reconquête ne peut cependant rétablir la civilisation chrétienne d’avant la Révolution. L’influence du clergé catholique sur l’espace urbain – le diocèse compte un prêtre pour 624 habitants en 1901 – suscite des rejets ; le quasi-monopole des écoles congréganistes, le faste du diocèse, la mobilisation pour la survie des États pontificaux, la prétention à demeurer « la religion officielle » face aux protestants et aux juifs, l’anti-judaïsme qui nourrit l’antisémitisme sont dénoncés par une partie de la bourgeoisie nantaise.

Affiche du Congrès national de l'Association catholique de la jeunesse française

Affiche du Congrès national de l'Association catholique de la jeunesse française

Date du document : 1925

Alors que l’industrialisation pose une nouvelle question sociale, celle du prolétariat, non prise en compte par l’Église catholique, l’anticléricalisme s’exprime publiquement à partir de 1872, par exemple lors des premiers pèlerinages diocésains à Lourdes. L’affaire Dreyfus, marquée par des manifestations antisémites dans le centre de la ville, confirme la coupure entre les héritiers des Blancs et des Bleus. Malgré le ralliement à la République prôné par le pape, ce refus de prendre en compte la modernité sociale et politique conduit certains ouvriers à se détacher de la confession catholique. En revanche, la majorité nantaise estime, à la charnière du 19e et du 20e siècle, que la République « persécute » son Église en fermant les établissements congréganistes, en expulsant les religieux, en décidant la séparation des Églises et de l’État, en imposant les inventaires. Dans ces années de forte tension, Paul-Émile Rouard, évêque de 1896 à 1914, qui est un monarchiste convaincu, condamne les discours catholiques antisémites mais se pose en défenseur d’une forteresse qu’il estime assiégée. 

La Première Guerre mondiale fournit l’occasion d’une reprise de l’offensive par la hiérarchie catholique sur fond d’union sacrée. Dans une lettre pastorale de 1915, Eugène Le Fer de La Motte, évêque de 1914 à 1935, estime que la guerre engendre un « retour à Dieu » et l’aspiration de la France à «redevenir la nation chrétienne ». 

Mission de Saint-Joseph-de-Porterie

Mission de Saint-Joseph-de-Porterie

Date du document : 1930

La citadelle catholique

Nantes conforte son image de bastion d’un catholicisme intransigeant en organisant en 1925 une journée diocésaine qui réunit 80 000 manifestants contre la politique laïque du Cartel des gauches. Alors que l’évêque Le Fer de la Motte refuse, en opposition au pape, de condamner l’Action française, des prêtres et des laïcs cherchent à se rapprocher du monde tel qu’il est, en particulier de la jeunesse. Les patronages développent leurs activités sportives, le scoutisme catholique s’implante en 1925 contre l’avis de l’évêque, la première section de la Jeunesse ouvrière chrétienne nantaise voit le jour en 1931. Jean-Joseph Villepelet, homme de droite, prend, en 1936, la tête d’un diocèse partagé entre crispation et ouverture, confronté à la baisse de la pratique, à la désaffection de certains. Une sorte de partage pragmatique des rôles s’installe. L’évêque prend appui sur une bourgeoisie qui s’ouvre à la doctrine sociale de l’Église, tel Émile Decré, tandis que des prêtres, suivant l’exemple du vicaire général Joseph Guiho, tentent eux de retenir les fidèles des milieux populaires en renouvelant les formes de leur pastorale, en rapprochant très symboliquement les lieux de culte des cités ouvrières, comme à Saint-Joseph des Batignolles. 

La Seconde Guerre mondiale illustre la diversité des choix et donc la fin du magistère de l’Église. Alors que certains catholiques à Nantes entrent en Résistance, comme le frère Jean-Baptiste Legeay ou le jociste Yvon Bodiguel, l’évêque de Nantes défend les valeurs de la révolution nationale prônées par le maréchal Pétain et soutient le régime de Vichy jusqu’à la Libération. Jusqu’au milieu des années 1960, Jean-Joseph Villepelet incarne cette tentative de maintenir la coexistence entre des catholiques nantais qui font de l’héritage et de la tradition les piliers de l’Église et d’autres qui accompagnent les mutations du monde contemporain.

La difficile adaptation au monde présent

Le concile Vatican II ouvre, à partir de 1962, une période de « mise à jour » de l’Église et d’ouverture au monde. À Nantes, il contribue à cristalliser et à énoncer les divisions sous-jacentes entre partisans de la tradition et tenants d’une lecture progressiste des textes fondateurs. Ainsi, les militants du cercle Jean XXIII trouvent dans leur conviction religieuse la justification de leur engagement politique au sein de la gauche, alors que d’autres s’arc-boutent sur la défense de la liturgie pré-conciliaire ou de l’enseignement catholique.

Carte d'admission aux réunions de l'Association Notre-Dame de Bonne Garde

Carte d'admission aux réunions de l'Association Notre-Dame de Bonne Garde

Date du document : 28-07-1867

Procession à l'occasion du 13e Congrès eucharistique

Procession à l'occasion du 13e Congrès eucharistique

Date du document : 1947

Comme partout, depuis 1970, le recul est très sensible. Le vieillissement du clergé, la moindre emprise sur la ville, le départ de plusieurs congrégations religieuses, la baisse de la pratique dominicale en sont les signes les plus tangibles. Ce recul impose une réorganisation. Depuis 2002, la baisse importante de la pratique et du nombre de prêtres conduit à des regroupements de paroisses. Si l’enseignement catholique demeure important à Nantes, son caractère confessionnel tend à s’estomper par l’ouverture de son recrutement. À la manière dans l’espace public ; d’autres dissocient conviction religieuse intime et morale collective, sphère privée et sphère publique dans une laïcité affirmée.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Fresque murale, <i>La Sanctification du travail</i>

Fresque murale, La Sanctification du travail

Date du document : 1937

En savoir plus

Bibliographie

Beloeil, Dominique, Vatican II dans le diocèse de Nantes (1959-1965) : étude historique de l'information sur le concile et de la mobilisation des catholiques nantais, Opéra éd., Haute-Goulaine, 2000

« Catholiques, la fin d'un monde et après ? », Place publique Nantes Saint-Nazaire, n°60, novembre-décembre 2016

Chrétiens dans l’histoire du Pays nantais, 5 fasc., ADER, Nantes, 1984-1986

Launay, Marcel, L'Église de Nantes au 20e siècle : d'une terre de chrétienté à un catholicisme recomposé, Coiffard, Nantes, 2017

Waché, Brigitte (dir.), Militants catholiques de l’Ouest : de l’action religieuse aux nouveaux militantismes, 19e-20e siècles, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2004

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Rédaction d'article :

Alain Croix ,  Didier Guyvarc’h

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