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Maraîchage à Doulon

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Au 19e siècle, de nouvelles pratiques agricoles transforment le paysage doulonnais : les terres labourables et les prairies laissent peu à peu place à des tenues maraîchères.

Au début du 19e siècle, le recensement cadastral montre une césure très nette entre l’est et l’ouest du village : l’ouest – depuis le gué Robert jusqu’à une ligne droite entre le Landreau et le Blottereau – est entièrement couvert de « jardins » ou tenues maraîchères ; l’est au contraire est dominé par les terres labourables au milieu desquelles on trouve majoritairement des prairies, des vignes ainsi que quelques parcelles de jardin.

Cette vision comptable de l’utilisation du sol rapporté par les inspecteurs du cadastre va de pair avec le recensement des habitants de Doulon qui, en 1840, sont de plus en plus à se qualifier de jardiniers. Ce tournant agricole est en lien avec le développement démographique et économique de Nantes ainsi que l’extension de ses quartiers orientaux qui se fondent peu à peu avec celui de Toutes-Aides.

Les murs de clôture, marqueurs de l’évolution de l’agriculture doulonnaise

Du Moyen Âge à la Révolution, le paysage doulonnais se compose de champs dont les limites sont le plus souvent marquées par des fossés ou par des haies. Elles sont donc « encloses » bien avant le mouvement français des « enclosures » au 18e siècle. En revanche, les premiers murs semblent apparaître tout d’abord autour des maisons peut-être parallèlement au déploiement du phénomène d’enclosure. L’aveu de la tenue de Bontour située à l’arrière du presbytère, en 1739 précise que la tenue consiste en un logis composé d’une salle basse avec cuisine, d’une chambre haute avec grenier cour, jardin au derrière et à côté, le tout clos de murs. Quarante ans plus tard, l’aveu rendu à Guillaume de Seigne pour le château des Caves indique que le logis, la cour, le jardin et les bâtiments utilitaires sont « fermé[s] de murailles du côté des deux chemins ».

Si les logis nobles sont entourés de murs dans le courant du 18e siècle, la construction de murets autour des terres commence sans doute dans le second quart du 19e siècle après la nouvelle répartition des terres engendrées par la Révolution et la reprise économique consécutive à l’effondrement du Premier Empire.

Mur de clôture de la rue des Petites-Rues

Mur de clôture de la rue des Petites-Rues

Date du document : 11-01-2021

En 1842, la société nantaise d’Horticulture relate que « ces vastes enclos appelés tenues, autrefois si nombreux à Nantes, maintenant divisés en petits lots par des murs qui sillonnent dans toutes les directions, témoignent de l’empressement que chacun met à vouloir posséder au centre de la ville un coin de terre, une treille, pour y cultiver des fleurs, fruits et légumes ». Si la dynamique du maraîchage encourage les paysans et non-paysans à enclore les parcelles, leur emmurement a nécessité beaucoup d’énergie, d’argent et de temps.

Il semble d’ailleurs n’avoir été réservé qu’aux terrains qui le nécessitaient tels que les enclos proches des maisons et aux terrains transformés en tenues maraîchères : les zones inondables conservèrent les fossés d’écoulement, les haies subsistèrent sur les parcelles dédiées à l’élevage ou aux labours.

Ancien fossé du chemin du Bas à Doulon

Ancien fossé du chemin du Bas à Doulon

Date du document : 12-01-2021

Le début des tenues maraîchères

Toutes les bourdries possédaient des parcelles de jardin expressément citées dans les baux et les aveux au même titre que les terres labourables et les pâtures. Elles étaient dédiées à la pratique du potager pour la subsistance des ménages tout autant qu’à la vente des légumes lors des marchés nantais puisque Doulon ne possédait pas de marché avant le 19e siècle. Il est néanmoins difficile compte-tenu des lacunes historiques de connaître précisément la part d’activité que représentait la production de légumes destinée aux marchés nantais avant la fin du 18e siècle.

L’expression « tenue maraîchère » découle de la « tenure » médiévale, terme qui fait référence au fait qu’un seigneur concède la jouissance précaire d’une terre à une personne non noble. Les tenues sont fréquemment citées dans les archives mais ne sont nullement dédiées à la production de légumes. Ainsi, en 1643 la tenue « vulgairement appelée la tenue des Caves », proche du gué Robert, est « partie en terre labourable et partie en vignes ». Cent-cinquante ans plus tard, les vignes de cette tenue ont été arrachées et transformées en terre labourable. Au 18e siècle, le mot « tenue » recouvre sur Doulon la même réalité que celles des bourdries. Ainsi en 1757, le sieur Berthelot transforme les vignes du Petit Blottereau en « une tenue ou bordrie ».

Le terme de « tenue » va être conservé dans le langage courant du pays nantais au-delà de la Révolution. Au début du 19e siècle, il désigne toujours les anciennes terres labourables. Puis, il est transposé quand le morcellement des terres des anciennes bourdries soutenu par l’emmurement des parcelles va recomposer le paysage agricole. La tenue désigne alors chaque nouvelle parcelle créée dans les anciens champs ouverts. Celles-ci étant généralement des lieux de production maraîchère, l’expression « tenue maraîchère » devient une nouvelle expression du lexique agricole local.

Des laboureurs aux jardiniers

Les recensements de population mettent en évidence un tournant agricole dans les années 1840 : les laboureurs disparaissent au profit des « jardiniers », lesquels seront qualifiés de maraîchers à partir de 1883. Les années 1840 sont également un tournant technique pour la production de légumes dans la région nantaise : la société d’Horticulture stimule l’innovation grâce à l’importation de matériel anglais et hollandais et René Colbart installe les premiers châssis dans le quartier Saint-Jacques. Les jardiniers utilisent leurs nouveaux murs de clôtures pour installer de petites serres et des arbres en espalier.

Pour parfaire leur installation, les nouveaux jardiniers ont besoin d’eau. Le territoire de Doulon en offre beaucoup sous la forme de ruisseaux, rivières, mares, puits. Mais les nouvelles cultures développées autour de 1840 demandent un peu plus de techniques : les melons cantaloup ne supportent pas le choc thermique. Les maraîchers ont donc l’idée de monter dans la seconde partie du 19e siècle des tours maçonnées sur lesquelles ils installent des réservoirs en acier riveté récupéré auprès de la compagnie de chemin de fer. Les réservoirs sont remplis avec l’eau du puits, chauffent au soleil et permettent des irrigations à température ambiante. Doulon se couvre de ces petites constructions caractéristiques qui signalent la spécialité du paysan et dont la construction va de pair avec la disparition des mares qui existaient dans presque tous les lieux dits en 1834. Plusieurs d’entre eux sont encore visibles sur l’ancienne tenue Tessier boulevard Penaud, à la ferme Saint-Médard, à celle du Perray et à celle de la Louëtrie.

Maraîchage et architecture agricole

Le développement du maraîchage au début du 20e siècle entraîne une modification de l’architecture agricole. Les petits bâtiments successifs sont remplacés par un hangar unique dont le volume varie en fonction de la réussite de l’exploitation. Ce phénomène est déjà en œuvre en 1913 lorsque la famille Praud reconstruit sa ferme au croisement de la rue des Perrines et du boulevard Penaud. Il s’intensifie à partir des années 1930 comme à la ferme de l’Ecusson, rue de la Papotière. Cette méthode persiste après la Seconde Guerre mondiale avec la reconstruction de la ferme sise au 376, route de Sainte-Luce ou la ferme du Bois des Anses.

Ferme de l'Écusson, rue de la Papotière

Ferme de l'Écusson, rue de la Papotière

Date du document : 17-12-2020

Le développement du maraîchage fait la fortune de certaines familles qui manifestent leur enrichissement par la construction de nouvelles fermes. Les maisons sont alors cossues, avec des dispositions en phase avec la mode du temps ; un hangar et un réservoir leur sont adjoints. Deux témoins de cette métamorphose du logement des maraîchers sont encore visibles au 22, rue de la Papotière et au 251, route de Sainte-Luce.

Ancienne maison de maraîchers, rue de la Papotière

Ancienne maison de maraîchers, rue de la Papotière

Date du document : 17-12-2020

Après la Seconde Guerre mondiale, des réservoirs en béton armé remplacent les anciennes constructions. Cylindriques, ils sont érigés sur des pieux de béton d’environ 10 mètres de hauteur. Deux d’entre eux sont visibles rue de la Papotière.

Réservoir de la Louëtrie, rue de la Papotière

Réservoir de la Louëtrie, rue de la Papotière

Date du document : 17-12-2020

Enfin, la diversification des productions, la métamorphose de la demande incitent également les maraîchers à couvrir les anciennes terres labourables de serres dont l’utilisation se fait parallèlement au maintien des techniques de culture sous châssis. Leur impact dans le paysage ne cesse de grandir entre les années 1960 et 1983.

Fermes urbaines, le futur de l’agriculture à Doulon

Après dix années de crise systémique dans ce secteur agricole et un exceptionnel orage de grêle qui en juillet 1983 détruit les serres et les châssis de Doulon, beaucoup de maraîchers abandonnent la profession. Avec l’adoption du POS (Plan d’Occupation des sols) en 1985, la désignation des terrains agricoles en terrains constructibles leur offre la possibilité d’une nouvelle carrière. Les fermiers vendent peu à peu leurs terres à des promoteurs qui les recouvrent de lotissements entraînant la disparition rapide de plusieurs millénaires d’histoire agricole.

Murs et ruines d'une ferme au chemin du Bas à Doulon

Murs et ruines d'une ferme au chemin du Bas à Doulon

Date du document : 12-01-2021

Aujourd’hui Doulon est un quartier en pleine expansion urbaine et les derniers terrains maraîchers auront bientôt disparu. Pour ralentir cette disparition la Ville de Nantes a choisi de conserver quelques fermes et d’y faciliter l’installation de nouveaux maraîchers et fermiers : les fermes du Bois des Anses, de Saint-Médard et de la Louëtrie sont les premières qui témoignent de cette volonté de maintenir une production modeste mais réelle et de réhabiliter un patrimoine lié à l’histoire agricole du quartier. Le choix a aussi été fait de conserver les anciennes terres de la Rivière, de la Ragotière, de la Clardière et de la Noë Garreau en réserve foncière pour une vingtaine d’années afin que les projets d’aménagement mûrissent.

Ces secteurs offrent aujourd’hui les derniers petits bouts d’une campagne millénaire dans un quartier en pleine mutation.

Julie Aycard
Dans le cadre de l’inventaire du patrimoine du quartier de Doulon
2021

En savoir plus

Bibliographie

Association Doulon-Histoire, Les maraîchers du pays nantais, du jardinage au maraîchage, 2009

Maheux Hubert, « Champs ouverts, habitudes communautaires et villages en alignements dans le nord de la Loire-Atlantique : des micro-sociétés fossilisées dans l’Ouest bocager », In Situ [En ligne], 2004 [Consulté le 20 octobre 2021], article en ligne disponible ici

Le Bœuf François, « Les enjeux d’une approche chronologique de la maison paysanne dans les Pays de la Loire  », In Situ [En ligne], 2008, [Consulté le 20 octobre 2021], article en ligne disponible ici

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Julie Aycard

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