Cimetière de la Chauvinière
Square Daviais

Héritier des jardins encore entretenus dans la ville intra-muros au 17e siècle et surtout des jardiniers nombreux dans les faubourgs, le maraîchage nantais fondé au 19e siècle est à l’origine du bassin de production actuel, remarquable par son étendue, 5 000 hectares, sa puissance économique, 200 millions d’euros de chiffre d’affaires – 20% de celui de l’agriculture départementale alors que le maraîchage n’occupe que 1,2% de la surface agricole utile –, son rayonnement en France et en Europe, et les 4 000 emplois qu’il procure.

La matrice du 19e siècle

Pour approvisionner la population nantaise qui double en un siècle et ravitailler les bateaux, le nombre des jardiniers augmente près de Graslin et sur les rives de l’Erdre, de la Chézine, de la Loire, et après 1820, à Saint-Jacques et au Clos-Toreau. Ils adoptent et améliorent graines, plantes, techniques propagées depuis 1828 par la Société nantaise d’horticulture. Ces professionnels – 200 jardiniers de maison noble ou bourgeoise et 243 maîtres-jardiniers en 1851 – se spécialisent sur de petites surfaces, moins de dix ares pour un jardin, quelques dizaines pour une tenue, terme qui désigne le jardin clos de murs puis l’exploitation maraîchère. Le travail se fait à la main, en famille, parfois avec des journaliers et des domestiques. Le savoir-faire des Nantais est reconnu à l’Exposition universelle de Paris où ils remportent en 1856 la médaille d’or des maraîchers. Ils produisent également plants et graines pour les cultivateurs-jardiniers des villages proches ou pour des fermiers-légumiers.

L’arrivée du chemin de fer, en 1851, ouvre le marché parisien, et des conserveries industrielles sont installées entre 1860 et 1870. Les jardiniers profitent de facteurs naturels favorables (climat « tempéré », sols d’alluvions légers et drainants, profonds et frais, eau et sable abondants), mais leur succès à partir des années 1880 est lié à l’orientation vers les primeurs, légumes et fruits produits, grâce au châssis, de manière intensive et précoce, et à une organisation professionnelle structurée avec l’aide de l’Église. La corporation Saint-Fiacre à Saint-Donatien constitue l’« âme de la profession » ; elle est créée en 1884, année où naît le premier syndicat des jardiniers-maraîchers de Nantes, suivi d’une société d’exportation, puis de mutuelles et de la Caisse rurale des enfants nantais, devenue le Crédit mutuel. Ce temps est encore aussi celui des charrettes partant chaque matin vers les marchés nantais comme celui de la place de la Duchesse Anne, ouvert en 1866…

Vallée de l’Erdre, et la chaussée de Barbin à l’horizon

Vallée de l’Erdre, et la chaussée de Barbin à l’horizon

Date du document : 1869

La croissance du 20e siècle

À la fin du 19e siècle et durant la première moitié du 20e, le système est renforcé par une stratégie d’achats fonciers dans le territoire resté rural et d’alliances familiales, en particulier dans les quartiers nord-est et à Doulon, où une « banlieue » maraîchère de tenues entourées de murs, d’où n’émerge que la citerne surélevée, est marquée par le rôle social, économique et politique des familles maraîchères. Pour produire et vendre toujours plus et mieux, les maraîchers continuent à innover : la culture forcée commence dans les châssis chauffés, des variétés sont sélectionnées pour accélérer les rotations. La tenue devient une exploitation, de plus en plus équipée – rails pour les wagonnets qui apportent sable et fumier, serres, canalisations souterraines pour amener l’eau, tourniquets pour l’arrosage automatique – et donc plus grande. L’habitat maraîcher, souvent modeste, est modifié pour abriter le nouveau matériel de culture et de conditionnement, et bientôt le camion pour les livraisons. La production, très variée, atteint 104 000 tonnes en 1933, six fois plus qu’en 1912 : carottes précoces, navets et laitues de printemps, choux-fleurs et melons, petits pois et haricots font la renommée nantaise, avec bien sûr le muguet et les chrysanthèmes.

Tenue maraîchère, rue Pitre-Chevalier

Tenue maraîchère, rue Pitre-Chevalier

Date du document : sans date

Après la Première Guerre mondiale, les expéditions reprennent vers l’Angleterre, mais la multiplication des groupements de producteurs fragilise la profession soumise à la concurrence. La réponse est une Fédération des groupements des maraîchers nantais (1928), un comité d’exportation (1929), et en 1930 la marque MN : inscrite en vert sur les cageots, elle symbolise l’unité de la profession et garantit la qualité des produits. Au Champ-de-Mars qui remplace la Duchesse Anne depuis 1903, un nouveau marché de gros, couvert, est construit en 1938 : jusqu’en 1969 et l’ouverture du marché d’intérêt national, tout le quartier vit au rythme de cette activité commerciale.

Après la période difficile de la Seconde Guerre mondiale – bombardements de 1943, restrictions imposées par les Allemands et méfiance voire hostilité des Nantais à l’égard de ceux qui ont profité de la situation de pénurie –, le plan de reconstruction et d’aménagement de Nantes établi en 1948 conduit les maraîchers à adapter leur stratégie foncière à l’avancée de la ville au-delà des boulevards extérieurs. Au nord-est de la ville en particulier, le jeu, souvent spéculatif, sur l’écart entre le prix du mètre carré de terre vendu à la Ville ou aux promoteurs privés et celui de l’hectare de terre agricole acheté, permet de résister puis de s’éloigner en s’agrandissant. Ainsi les tenues transférées au début du 20e siècle près de la ceinture des boulevards extérieurs, entre Erdre et Loire, ou à Doulon, se replient en s’agrandissant de 1949 à 1979, vers Carquefou, Sainte-Luce, Thouaré et le Val nantais. Après 1990, les expropriations liées à une nouvelle et forte poussée urbaine font disparaître les tenues et les maraîchers nantais.

Affiche de promotion des maraîchers nantais

Affiche de promotion des maraîchers nantais

Date du document : 1975

La production maraîchère a donc quitté Nantes, et ses tunnels et grands abris en plastique créent un nouveau paysage, au sud de la Loire surtout. Mais l’empreinte de la ville reste forte : la carotte « nantaise » en est le fleuron jusqu’au début des années 1990, la marque Maraîchers « nantais » reste garante de qualité, les puissantes organisations de producteurs conservent l’adjectif nantais dans leur nom, et une identification géographique protégée est obtenue en 1999 pour la mâche « nantaise »… Il reste de ce long épisode une histoire assez bien connue, au moins pour Doulon, mais le patrimoine maraîcher – outils et plus encore savoir-faire – a quitté Nantes en même temps que le groupe social ou, pour ce qui est des fêtes spécifiques et des chansons, a disparu : le projet d’un Musée du maraîchage au Grand Blottereau, lancé dans les années 1980, a échoué en raison, notamment, du manque d’intérêt d’une profession plus soucieuse de produire que de laisser trace, et qui doit désormais répondre au défi de l’environnement.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
(droits d'auteur réservés)
2018

En savoir plus

Bibliographie

Barré, Nathalie, « Des tenues maraîchères aux jardins familiaux de la Contrie », dans Archives municipales de Nantes, De la Contrie à la Durantière, Ville de Nantes, Nantes, 2011 (Quartiers à vos mémoires), p. 18-27

Cailleteau, Jacques, « Les maraîchers nantais : entretien avec Philippe Retière, président de la Fédération départementale des maraîchers nantais », 303, la revue culturelle des Pays de la Loire, n°103, hors série novembre 2008, p. 259-263

Chupin, Olivier, « Place et évolution du maraîchage nantais en Loire-Atlantique », Méditerranée [En ligne], tome 95, n° 3-4, 2000, « Dynamiques spatiales des cultures spéciales », Durbiano, Claudine (dir.), p. 43-50 [Consulté le 7 juin 2018], disponible à l'adresse :
https://www.persee.fr/doc/medit_0025-8296_2000_num_95_3_3174

Guillet , Noël (dir.), Les maraîchers du Pays nantais, du jardinage au maraîchage, Doulon-Histoire, Nantes, 2009

« Nantes Sud, un quartier de tenues maraîchères », Nantes Sud entre mémoire et histoire, n°2, juin 2009, p. 3-11

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Rédaction d'article :

Nicole Croix

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