Nantes est située en fond d’estuaire, à la confluence entre la Loire et l’Erdre et à la hauteur d’un chapelet d’îles qui facilite la traversée du fleuve. Dans son Nantes au 18e siècle, Pierre Lelièvre souligne comment la position de la première de ces îles, celle de la Sauzaie, impose une tête de pont située à l’angle sud-ouest de l’enceinte gallo-romaine qui épouse elle-même la confluence. D’où la jonction des grands axes est-ouest (Angers-Nantes- Vannes) et nord-sud (Bretagne-Poitou) sur la place du Change, dans le prolongement des voies franchissant l’Erdre et la Loire. Tardivement urbanisées, ces îles ont ainsi joué un rôle, non seulement dans le choix du site, mais aussi comme élément générateur du plan urbain.

Des îlots aux îles

Si une seule île, celle de Versailles, subsiste aujourd’hui sur l’Erdre, la rue du Marais rappelle le temps où le cours insalubre de la rivière était parsemé d’îlots comme cela apparaît, entre le pont des Petits Murs et le Port-Communeau, sur le plan dressé par Georges-Louis Le Rouge en 1766. C’est aussi l’année où est approuvé le projet conçu par Jean-Baptiste Ceineray pour la canaliser.

Sur la Loire également, Nantes ne possède plus aujourd’hui qu’une seule île, mais elle est à l’échelle du fleuve et de son ancien archipel modelé par les crues, les marées et les hommes. Au 15e siècle, de nombreux actes du duc Jean V concernent les baux d’îles nouvellement formées. Le 10 juillet 1443, le duc accorde au seigneur de Goulaine la jouissance d’un « petit ysleau vis-à-vis environ du bourg de Saint-Sébastien », moyennant une paire de gants à lui fournir tous les ans. C’est l’occasion pour le duc de rappeler qu’il est, de droit, propriétaire de toute île récemment constituée. Au 17e siècle, plusieurs campagnes d’inventaire sont réalisées pour recenser les atterrissements dépendant du domaine royal.

Les îles occupent une place de « premier plan » dans les gravures anciennes qui, telle la vue cavalière de Tassin (1632), ne mettent en scène leurs vastes étendues inondables que pour mieux valoriser la masse compacte d’une ville enserrée dans ses murailles et hérissée de clochers. Le cours sinueux des boires est coupé par la « route des ponts » dont le tracé stylisé dit le défi vaillamment relevé par celle-ci pour franchir les cinq îles et les six bras du fleuve séparant les deux rives. Ces cinq îles sont recensées, en 1636, par le voyageur Dubuisson-Aubenay : « Île de la Saulsaie, prairie de la Madeleine, faubourg de Grande Biesse, faubourg de Petite Biesse et faubourg de Vertais.»

Une occupation progressive

Ces « faubourgs » s’échelonnent à proximité de la route en levée qui condamne souvent à l’anonymat les îles qu’elle traverse en les scindant en « prairies » portant des toponymes distincts, telles celles d’Amont et d’Aval. Ces prairies servent de pâturage au bétail et d’exutoire aux crues de la Loire. Maisons, moulins, auberges, boutiques, ateliers, établissements religieux (chapelle Notre-Dame de Bon Secours, prieuré de la Madeleine, aumônerie de Toussaint et couvent des récollets)… s’étirent en un ruban qui deviendra en s’étoffant le « quartier des ponts ». À la fin du 17e siècle, une raffinerie de sucre s’établit à la Grande Biesse. À la paroisse de Sainte-Croix qui s’étend sur l’île de la Sauzaie et sur les prairies de la Madeleine et de Biesse, succède, vers Pirmil, celle de Saint-Sébastien-d’Aignes.

Si l’hôpital établi sur la rive gauche de l’Erdre est transféré, en 1662, sur l’île Gloriette, c’est au siècle suivant seulement que la vieille ville, encore enserrée dans ses murailles, se tourne vers les îles avec le lotissement de l’île de la Sauzaie désormais appelée Feydeau. La soixantaine d’années séparant le projet initial (1720) des dernières constructions (1770-1780) témoigne des problèmes rencontrés, dont celui d’asseoir les fondations des maisons dans un sol instable. La difficulté à exproprier les communautés religieuses et la menace représentée par les crues achèvent de dissuader Ville et particuliers de poursuivre la conquête des îles malgré les plans de Pierre Vigné de Vigny (1755), Pierre Rousseau (1760) et Jean-Rodolphe Perronet (1778) qui conçoivent une urbanisation de l’île Gloriette. La vieille ville s’ouvre cependant largement sur le fleuve grâce à l’arasement de ses remparts à partir de 1755.

Dans la seconde moitié du 18e siècle, le devenir des îles est subordonné aux exigences de la navigation. En 1753, l’ingénieur de la Marine Nicolas Magin se voit confier la mission de réguler le cours du fleuve de Nantes à l’Océan. Il s’en acquitte à Nantes en établissant des digues entre les îles des faux bras pour renforcer le courant et privilégier la navigation dans les bras nord de la Loire qui desservent l’espace portuaire. La configuration de l’archipel s’en trouve modifiée : des îles se rapprochent (Prairie-au-Duc et île Cochard, par exemple), d’autres apparaissent, tel l’embryon de la future île Sainte-Anne. Deux arrêts du Conseil d’État (1758 et 1762) accordent à la Ville la maîtrise foncière des espaces ainsi gagnés sur la Loire. Ces comblements suscitent la protestation des propriétaires de tanneries, mégisseries, corroieries, chamoiseries, manufactures d’indiennes… installés sur des îles qui leur offrent, outre l’espace nécessaire à leur activité, un accès direct à l’eau et des facilités de rejets.

Un foyer d’activités

Au 19e siècle, les îles attirent plusieurs raffineries de sucre et jouent un rôle important dans la reconversion industrielle de la ville de négoce en quête d’un nouvel espace portuaire. Propriété des Hospices de Nantes avant la Révolution, vendue par lots en 1795, la Prairie-au-Duc est aménagée à partir de 1838 pour freiner le glissement de la ville, de ses chantiers navals et de son activité industrielle vers Chantenay, hors des limites de l’octroi. Malgré l’échec de l’ambitieux projet de la Société des docks et bassins du port de Nantes (1842), inspiré des ports anglais de fond d’estuaire, l’installation des chantiers navals, confortée par celle de la gare de l’État (1887), suscite le développement de nombreuses industries. L’extension de la gare s’accompagne du rattachement de l’île Sainte-Anne à la Prairie-au-Duc en 1902 et préfigure la construction du quai Wilson. Cette année là, l’île Mabon est supprimée pour faciliter l’accès au port. À défaut d’une véritable seconde ligne de ponts, l’axe Feydeau – pont Haudaudine (1877) – Pirmil relie, par le nord, la Prairie-au-Duc à la Bourse et au Sud- Loire, tandis que le pont transbordeur la relie, en 1903, au quai de la Fosse.

Dans la première moitié du 20e siècle, les îles subissent le contrecoup des travaux d’approfondissement autorisés dans la Basse-Loire par les programmes de 1903 et 1913. Ces dragages intensifs provoquent une baisse importante du niveau d’étiage et déstabilisent les fondations des quais et des ponts. La décision est prise de combler les deux bras nord de la Loire et le cours urbain de l’Erdre qui sera détourné par un souterrain. Le cœur de la ville-port est mutilé pour maintenir un port de mer. L’île Feydeau et l’île Gloriette perdent leur insularité tandis que le reste de l’archipel est transformé en une seule île d’environ 337 hectares et 5 kilomètres de long par le comblement de ses boires et de ses derniers canaux bientôt utilisés comme voies routières.

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Des îles urbaines

Dans la seconde moitié du 20e siècle, la partie amont de l’île est urbanisée avec la création de la Zup Beaulieu-Malakoff dans les années 1960, « nouvelle ville dans la ville », et de la Zac Beaulieu (1980). Une seconde ligne de ponts y est ouverte en 1966. La partie aval connaît aussi une mutation radicale avec, en 1987, la fermeture des chantiers navals, point d’orgue d’un processus de tertiarisation. En quittant l’île, les usines laissent, au cœur de l’agglomération, des friches industrielles offrant un intérêt urbanistique majeur. Mais ce nouveau centre de gravité est mal identifié, comme le révèle une toponymie brouillée : l’île unique produite par les comblements reste sans nom, tandis que les toponymes « île Beaulieu » et « île Sainte-Anne » s’appliquent à des espaces flous qui ont perdu leur insularité. Nommer l’île, telle sera l’une des propositions faites par Dominique Perraut et François Grether chargés, en 1991, d’une étude sur son devenir. Et c’est sous le nom d’« Île de Nantes » qu’elle entre dans le 21e siècle. Cette appellation réveille le souvenir de la métaphore insulaire fréquemment utilisée, du voyageur Arthur Young au 18e siècle à Julien Gracq en passant par André Siegfried, pour caractériser l’isolement voire l’opposition de la ville avec son arrière-pays.

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Le concours d’architecture de 1990, «Une nouvelle centralité pour Nantes », met à l’étude la requalification et l’articulation des espaces comblés : cours des Cinquante Otages et abords de l’île Feydeau. Le projet retenu (Thierry Bloch, Bruno Fortier, Italo Rota) propose d’enserrer celle-ci dans une « coulée verte ». Et tandis que l’Île de Nantes, encore tout imprégnée de son passé mouvant d’archipel, se cherche une unité en revendiquant son insularité, l’île Feydeau, affranchie de ce souci par sa silhouette en forme de carène et par la « houle pétrifiée de ses maisons bâties sur pilotis » (Julien Gracq), ancre durablement dans la mémoire collective le souvenir magnifié d’un fleuve aux bras et aux îles innombrables.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2013
(droits d'auteur réservés)

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En savoir plus

Bibliographie

Bertrand, Anne-Marie (dir.), Îles de Loire, catalogue d'exposition, Bibliothèque municipale, Nantes, 1987

Denizeau, Maurice, Nantes, le fleuve, les îles, le port, CNDP, Nantes, 1980

Fleury, Didier, « La cartographie de la Loire au 18e siècle : 1665-1765 : un siècle d'évolution des îles de Nantes ; les cartes, vraies ou fausses ? », Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, n°134, 1999, p. 182-186

« Naissance des îles à Nantes : une Loire maritime devenue fluviale », 303 : arts, recherches, créations, n°149, novembre 2017, p. 144-151

Peyon, Jean-Pierre, « Nantes, ponts et rivières : composantes du site urbain », Cahiers nantais, n°44-45, 1996, p. 163-170

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Rédaction d'article :

André Péron