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Nantes la bien chantée : La barque de trente matelots


Sans l’avoir totalement occulté, le répertoire traditionnel n’assume que très modestement le rôle de porteuse de mémoire sur des faits historiques majeurs. Si quelques exceptions peuvent relativiser ce constat, force est de constater que ce monde n’est pas le principal objet de préoccupation de la chanson folklorique, à plus forte raison lorsqu’il s’agit des pages les plus sombres de l’histoire.

Nantes, dans le texte

À titre exceptionnel, cette chronique s’attardera sur une chanson qui ne mentionne pas Nantes, ni un quartier ou une personnalité locale. Elle vous est proposée parce qu’il s’agit, à ma connaissance, de la seule chanson folklorique évoquant l’un des chapitres les plus tragiques de l’histoire de la ville : la traite.

Un thème abordé que très récemment

L’évocation de la traite, au 11e couplet, est certes modeste mais permet, en parlant d’une chanson, d’aborder l’histoire qu’en l’occurrence il ne me parait pas raisonnable d’affubler d’un autre « grand H » que celui de la Honte. Quelque observateur pointilleux pourrait remettre en cause le fait qu’il est bien question du commerce négrier et pas d’une autre forme de traite, mais certains termes qui suivent celui-ci abondent pourtant en ce sens : pays lointains, sauvages, fièvre…

Il n’est pas étonnant que ce thème soit absent du répertoire traditionnel qui, lorsqu’il aborde les motifs du marin, du voyage ou de la navigation, privilégie les récits épiques, voire héroïques, les tempêtes, l’éloignement de l’être aimé, la vie des matelots et autres sujets plus flatteurs pour la société ordinaire. C’est sans doute l’une des raisons qui expliquent l’apparition tardive, notamment à la fin du siècle dernier, d’un certain nombre de chansons qui ont pris le sujet comme on dit à bras-le-corps. Parmi ces chansons, il me semble opportun de citer Esclaves de Jean-Paul Ferrec, Les anneaux de la mémoire de Jean-François Salmon et bien-sûr la composition de Jean-Christophe Jehanne Le bois d’ébène, sans doute la plus belle réussite sur ce sujet. Mais comme ces chroniques n’ont pas vocation à donner un cours d’histoire, parlons plutôt chanson.

« La barque de trente matelots » ?

Pour bien saisir ce qui suit, il me semble judicieux de proposer ici une version disons standard de la chanson type La barque de trente matelots (Version recueillie à Ligné, Loire-Atlantique, le 11 août 2002, auprès de Gilbert Fonteneau) :

La belle s’y promène tout le long d’son jardin
Elle aperçoit une barque de trente matelots
Le plus jeune des trente chantait une chanson
Que ta chanson est belle, je voudrais la savoir
Monte dedans ma barque, puis je te l’apprendrai
Quand elle fut dans la barque, elle se mit à pleurer
Qu’avez qu’avez, la belle, qu’avez-vous à pleurer
Je pleure l’avantage que vous m’avez volé
Ne pleurez pas, dit-il, car je vous le rendrai
Ça n’se rend pas, dit-elle, comme de l’argent prêté.

Dans une très grande majorité des cas, cette chanson type est affublée d’un refrain qui a fait souche dans la région (et pour cause !) :

… Sur les bords de la Loire
… Sur le bord du ruisseau, tout près du vaisseau
Charmant matelot !

Mais en fait de chanson folklorique, la version commentée ici semble plutôt une adaptation de la chanson type La barque de trente matelots (Coirault N° 01317 / Laforte I, K-05). La version consignée par Abel Soreau est probablement le résultat d’un remaniement, du fait de l’auteur ou de son informateur Emmanuel de Boceret. Si le texte respecte la situation de départ et certains personnages de la version initiale, le récit se développe sur une toute autre intention thématique que celle des Trente matelots, que Conrad Laforte nomme L’embarquement de la fille aux chansons. Entre autres éléments conservés, la scène de départ : un navire de trente marins dont l’un brille par ses talents de chanteurs, talents qui lui permettent de lier conversation avec le personnage féminin. À partir de là, le récit s’engage vers autre chose et la scène de l’enlèvement qui définit le scénario type est totalement occultée au profit d’une lamentation amoureuse, que l’on inscrirait davantage dans la catégorie des Traverses (chansons dans lesquelles les amants sont séparés malgré eux) que dans celle des Rapts, motif qui constitue le principal élément d’identification de la chanson-type.

Plusieurs indices semblent attester le fait que nous ne sommes pas en présence d’une chanson traditionnelle mais d’un assemblage de stéréotypes empruntés à diverses chansons. Cela dit, le récit proposé, qu’il soit folklorique ou non, est assez plausible en cela que, précisément, il reprend plusieurs stéréotypes présents dans bien d’autres chansons, ce qui est somme toute assez courant : pleurs de la fille séparée de son amant, promesse de fidélité, vœux de choisir le couvent en cas d’absence définitive, etc.

La principale, et peut-être la seule, maladresse de « l’auteur » est de ne pas avoir respecté la coupe de la chanson initiale, du moins quant à l’assonance, car sa (re) création eut sans doute été beaucoup plus heureuse si elle s’était tenue à une assonance unique, comme la chanson-type La barque de trente matelots : alexandrins, assonancés en « é ».

Le couvent

Parmi les stéréotypes ré-agencés dans cette version, on retrouve celui de la belle qui, comme une forme de promesse solennelle de fidélité, affirme en fin de récit que si elle ne revoit pas son amant, elle entrera au couvent plutôt qu’en chercher un nouveau. Elle déclare pouvoir attendre encore quatre ans, ce qui porterait l’attente à dix ans ! Ce stéréotype se retrouve, entre autres, dans une chanson maritime, plutôt bien attestée sur notre littoral, L’arrivée des navires (Coirault 01710 / Laforte I, N-02), qui se conclue souvent sur ces vers :

Pendant sept ans, je l’attendrai, jusqu’à ce qu’il arrive
Si dans sept ans ne revient pas, me ferai ursuline

Au vu du nombre de complaintes maritimes amoureuses mais aussi de la réalité historique, force est de déduire qu’il fut une époque où les couvent devaient être pleins de jeunes filles aux amours déçues…
Hugo Aribart
Dastum 44
2023

[Forme]

Il était une barque de trente matelots – Bis
De trente matelots, sur l’bord de l’eau, sur l’bord de l’île
De trente matelots, sur l’bord de l’eau, proche d’autres bateaux

Le plus jeune des trente commence une chanson – Bis
Commence une chanson, sur l’bord de l’eau, sur l’bord de l’île
Commence une chanson, sur l’bord de l’eau, proche d’autres bateaux

[Texte]

Il était une barque de trente matelots
Le plus jeune des trente commence une chanson
Il parle d’un jeune homme qui sur mer est parti
Que depuis six années on n’a pas ‘core revu
Voici que sur la rive, une fille se prom’nait
Entendant la complainte, elle s’est mise à pleurer
Est-ce ma chanson, la belle, qui peut vous chagriner ?
Avez-vous perdu votre père ou l’un de vos parents ?
J’ai point perdu mon père, ni l’un de mes parents
Je pleure un brick goélette, parti il y a six ans
Est parti pour la traite avec mon bon Fernand
J’avons point r’çu d’nouvelles, s’il est mort ou vivant
Trois s’maines avant qu’il parte, nous étions fiancés
Aujourd’hui sans nul doute, nous serions épousés
Hélas, y’a tout à craindre dans les pays lointains
Les sauvages et la fièvre et mille autres dangers
Je l’attendrai encore, je l’attendrai quatre ans
Si plus longtemps il tarde, j’entrerai au couvent.

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En savoir plus

Version sonore

Recueillie par Emmanuel de Boceret à Pontchâteau (Loire-Atlantique), le 21 avril 1909 et communiquée à Abel Soreau

Enregistrement

Jean-Noël Griffisch (réponse : Jean-Louis Auneau, Alain Monneron et Nicolas Pinel), à Nantes, le 11 mars 2023

Tags

Activité portuaire Musique Nantes dans la chanson Traite négrière

Contributeurs

Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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