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Grands Moulins de Loire

Ville de fond d’estuaire, ville-pont, ville port, Nantes est née de l’eau. Sa géographie, son climat, son histoire, sa physionomie en procèdent, tout comme ce qu’on se hasardera à nommer son âme.

Une ville d'eau douce et d'eau salée

Bien avant la construction des ponts de Saint-Nazaire et de Cheviré, Nantes a été le dernier point de franchissement de la Loire avant l’océan. Ville-pont ? Mieux vaudrait dire ville-gué, où d’île en île, à l’aide de pieux plantés en travers du courant, on pouvait traverser, presque à pied sec, sur deux kilomètres, le fleuve morcelé en cinq bras. Les passerelles, puis les ponts, ne furent, semble-t-il, édifiés que vers l’an mil. Et jusqu’en 1966, Nantes ne compte qu’une seule ligne de ponts routiers. Mais c’est bien à cette position de fond d’estuaire que la ville doit d’avoir été construite ici plutôt qu’ailleurs. L’eau, comme obstacle franchissable.

Au fond de cet estuaire, c’est au confluent de la Loire et de l’Erdre que Nantes commence à s’édifier dès l’époque gauloise. Longtemps, la ville à l’abri de ses remparts, entre fleuve et rivière, se résume à ce quartier où se dressent encore aujourd’hui son château, sa cathédrale. Ce confluent est le plus notable. Mais le site, placé au cœur d’une étoile hydrographique, compte d’autres cours d’eau: outre l’Erdre au nord, et la Sèvre au sud, toutes deux navigables, il faut ajouter ces gros ruisseaux que sont le Cens, la Chézine, le Gesvres, l’Aubinière, la Jaguère.

L'eau du ciel

L’eau tombe aussi du ciel, poussée par les vents de l’Atlantique : 790 millimètres de pluie en moyenne par an. C’est plus que sur le littoral, qu’à Angers (646 millimètres) ou qu’à Rennes (630 millimètres). C’est moins qu’à Brest (1 120 millimètres), qu’à Biarritz (1 480 millimètres) et même qu’à Nice (870 millimètres). Mais c’est assez pour que nul ne s’étonne d’entendre Barbara entonner : « Il pleut sur Nantes» ou ne s’offusque de lire dans Les Champs d’honneur, le premier roman de Jean Rouaud : «La pluie est une compagne en Loire-Inférieure, la moitié fidèle d’une vie. »

Voilà pour la géographie. L’histoire de Nantes en est indissociable : celle d’un port. Quand est-il né? On l’ignore. Ratiatum, l’ancêtre de l’actuelle Rezé, au sud du fleuve, semble avoir été un port de commerce plus notable jusqu’au 2e siècle. Et rien ne prouve que Corbilo, présentée deux siècles avant notre ère par l’historien grec Polybe comme une cité portuaire majeure – mais déjà éteinte à l’époque de César – puisse se confondre avec le site où s’est édifiée Nantes. On sait simplement que l’estuaire et ses abords furent dès l’âge du Bronze une étape sur les routes commerciales, terrestres, mais aussi fluviales et maritimes où circulaient l’or, les armes, le plomb, le sel.

Reflets dans la Loire

Reflets dans la Loire

Date du document : 05-09-2012

Un port fluvial au Moyen Âge

Jusqu’à la fin du Moyen Âge, le port de Nantes est avant tout un port fluvial, somme toute peu concerné par l’Océan tout proche, sinon pour le sel venu de la baie de Bourgneuf, un produit apprécié dans tout l’immense arrière-pays que constitue le bassin hydrographique de la Loire. Les idées nouvelles aussi circulent par voie d’eau, comme le christianisme qui descend le fleuve avec les missionnaires venus de Tours. Les marchandises, elles, sont déchargées à Richebourg, à proximité de l’actuel Jardin des plantes, et à Port-Maillard, entre le château et le Bouffay. 

Estampe, <i>Régates sur la Loire</i>

Estampe, Régates sur la Loire

Date du document : 1861

Ces aménagements portuaires dérivent vers l’aval à mesure que le trafic maritime se développe, à la fin du Moyen Âge, lorsque les ducs de Bretagne signent des accords commerciaux avec l’Angleterre, la Hanse d’Allemagne, la ville de Bayonne. Le Port-au-Vin (actuelle place du Commerce) se situe au-delà de l’embouchure de l’Erdre pour ne rien dire de la Fosse, où l’on bâtit des entrepôts à vin, des entrepôts à sel, les salorges, et qui est appelée à devenir le site portuaire majeur de Nantes.

Dans l’histoire de Nantes, l’eau salée l’emporte progressivement sur l’eau douce. La ville entend l’appel du large, devient le premier port de France au 18e siècle, assoit sa fortune sur le coton, le café, le tabac, l’indigo, mais surtout sur le sucre, et sur le trafic d’esclaves arrachés à l’Afrique pour cultiver la canne à sucre dans les Antilles françaises. Le fruit de cette prospérité se reflète dans les eaux de la ville dont les quais s’ornent de somptueuses bâtisses de granit et de tuffeau.

Sous le patronage de Neptune

Au siècle suivant, quand se développe le port industriel, le fleuve et son estuaire demeurent la matrice du développement nantais. D’autant que les voyageurs continuent d’arriver à Nantes en bateau, tel le jeune Jules Vallès dont le père est nommé au lycée en 1845, et qui s’exclame : « Nantes, c’est la mer ! Je verrai les grands vaisseaux, les officiers de marine, la vigie, les hommes de quart, je pourrai contempler les tempêtes. » Mais, à l’arrivée, la déception est cruelle: « Tous mes rêves de tempêtes tombés dans l’eau douce, car c’était de l’eau douce. »

La fontaine monumentale dressée place Royale en 1865 manifeste l’omniprésence de l’eau à cette époque. Au sommet de l’édifice, trident à la main, comme Neptune, une statue de pierre blanche personnifie Nantes. Elle domine des tritons juchés sur des dauphins tandis qu’à la base du monument, une statue de femme est assise sur une coquille : la Loire, entourée de quatre autres statues allégoriques qui figurent quatre affluents: le Loiret, le Cher, l’Erdre et la Sèvre.
Mais ce symbolisme pesant est aveugle au changement d’époque. Depuis 1851, la ville est desservie par le train dont la ligne suit de près le cours du fleuve. Rapidement le chemin de fer supplante le chemin d’eau et signe la fin de la marine de Loire.

Les comblements : un sacrifice à la modernité

Les comblements sont une suite logique. Le fleuve ne rattache plus la ville au reste du pays. Dès lors pourquoi ne pas enfouir sous des tonnes de sable certains de ses bras ? Les arguments ne manquent pas : les inondations, l’insalubrité de l’Erdre, la gîte d’immeubles anciens, la voie ferrée qu’il faudrait enterrer en partie, l’apparition de l’automobile… À partir de 1926, les pouvoirs publics comblent les bras de la Loire qui baignaient les îles Feydeau et Gloriette et détournent l’Erdre qui passe désormais sous un tunnel. Née du fleuve, la ville le chasse de son cœur. Celle qu’on a appelée, tardivement et pompeusement, la Venise de l’Ouest sacrifie l’imbrication intime de la terre et de l’eau qui, depuis l’origine, faisait la singularité de son site. On continue à regretter ce sacrifice: comment expliquer sinon que les Nantais continuent de parler de quais et d’îles pour désigner des lieux que le fleuve a cessé de caresser depuis bientôt un siècle ?

À ce moment-là toutefois, la ville n’a pas encore complètement fini de raturer son passé. Il faut attendre 1987, et le départ du Bougainville, le dernier navire sorti des chantiers navals nantais. C’est la fin d’une activité séculaire qui avait modelé le paysage et l’imaginaire nantais. Le port dont les activités majeures ont depuis longtemps dérivé vers l’aval, vers Donges et Saint-Nazaire, n’est plus qu’un «port pour mémoire» au centre de Nantes, à peu près vide de trafic. La nostalgie est à son comble. Se crée une association comme Nantes la Bleue qui rappelle aux Nantais leur passé fluvial et maritime. Ses espoirs sont déçus en 1991 quand un concours international d’architecture retient le projet de Bruno Fortier et d’Italo Rota pour aménager le cours des Cinquante-Otages où coulait jadis l’Erdre : non, on ne recreusera pas le lit de la rivière.

Eau-forte représentant le canal Pelloutier

Eau-forte représentant le canal Pelloutier

Date du document : 1920

Quais de la Loire

Quais de la Loire

Date du document : 27-01-2008

Une grande ville au bord de l'eau

C’est pourtant dans cette ultime décennie du dernier siècle que Nantes s’en convainc : elle n’est plus vraiment un port, mais elle peut redevenir une grande ville au bord de l’eau. Avant la Loire, elle redécouvre l’Erdre, rivière de loisir après avoir accueilli les tanneries et les bateaux-lavoirs. On y pratique la voile et l’aviron; les péniches habitées se multiplient, amarrées aux quais ; depuis la gare fluviale, des bateaux proposent des excursions avec vue imprenable sur les rives peuplées de châteaux ; les berges aménagées peuvent être parcourues sur des kilomètres à pied ou à vélo au milieu des canards et des hérons cendrés. Une bonne part de l’intelligence nantaise profite des agréments du site : au début des années 1960, le campus universitaire s’installe sur la rive droite; une vingtaine d’années plus tard, les grandes écoles et les entreprises high-tech s’implantent sur l’autre rive. Et chaque premier week-end de septembre, les Rendez-vous de l’Erdre attirent des dizaines de milliers de spectateurs pour écouter du jazz et flâner devant de vieux gréements.

Moins spectaculaire, la Sèvre offre la possibilité d’une promenade le long de l’eau depuis le village de Portillon, à Vertou, jusqu’au Pont-Rousseau, à Rezé. À la chaussée des Moines, une digue construite il y a 1 000 ans, on peut louer des bateaux. C’est un exemple de plus du réseau bleu et vert qui irrigue discrètement l’agglomération: près de 250 kilomètres de promenades aménagées.

Les retrouvailles avec la Loire

Mais le plus important se passe sur l’Île de Nantes, dont l’aménagement est marqué par la redécouverte de la Loire, le fleuve en partie comblé qui paraissait s’être absenté de la cité. L’attention sourcilleuse portée au site a probablement permis  à Alexandre Chemetoff d’être retenu en 1999 pour redessiner ce quartier fondamental pour l’avenir de Nantes. Des berges interdites redeviennent accessibles, descendant en pente douce vers le fleuve. Pour mettre en valeur une pile de l’ancien pont transbordeur, une promenade est créée sur une passerelle de métal. L’ancien site des chantiers navals se mue en parc tout entier tourné vers le fleuve. Le quai des Antilles, qui conduit à la pointe de l’île, là où le fleuve prend des allures marines, est devenu une promenade urbaine, jalonnée des Anneaux conçus par Daniel Buren. En face, un navibus fait la navette entre la station de tram « Gare maritime » et le port de Trentemoult, indice encore timide d’un nouvel usage de l’eau. Contestée, une barge dessinée par l’architecte Olivier Flahault accueille notamment un restaurant, premier signe d’une utilisation récréative du fleuve en un lieu jadis dévolu au travail. Une association propose la construction d’une version contemporaine du pont transbordeur. D’autres militent pour donner une nouvelle place à la plaisance au cœur de la ville. Le fleuve et l’estuaire sont redevenus un tremplin pour l’imagination collective et la Loire a fait l'objet, en 2015, d'un vaste débat citoyen.

Comme une sirène

Certes, depuis quelques années, beaucoup d’autres villes redécouvrent la chance qu’elles ont d’être édifiées autour d’un fleuve. Disons qu’à Nantes les retrouvailles avec l’eau sont d’autant plus spectaculaires qu’une relation ancestrale avait été violemment rompue. Au-delà de la géographie, de l’histoire, de l’urbanisme, cela conduit à se demander s’il n’existe pas une relation consubstantielle entre cette ville et l’eau. Si l’on accorde quelque crédit à la vieille rêverie sur les quatre éléments, l’eau, l’air, la terre et le feu, il y aurait, par leur site et par leur ambiance, des villes de feu (Marseille ?), d’air (Brest ?), de terre (Lyon ?) et des villes d’eau. C’est le sens qu’il faut attribuer au titre d’un livre déjà ancien de l’association Nantes-Histoire : Du sentiment de l’histoire dans une ville d’eau, Nantes. Quand il compare Nantes à une sirène, Julien Gracq marque bien, lui aussi, l’ambiguïté, la fluidité de cette ville, difficile à saisir. Maurice Fourré fait naître un de ses personnages quai de la Fosse, dans « cette belle ville […] aux beaux quais penchés devant une double Loire ». Un roman récent de Marie-Hélène Prouteau, Les Balcons de la Loire, chante « cette ville aux doigts de pluie, ouverte sur l’Océan ». Il arrive que l’intuition des poètes pour dire le génie du lieu rejoigne le savoir des géographes, des historiens et consonne avec les grandes transformations urbaines.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Fontaine place Royale, détail

Fontaine place Royale, détail

Date du document : 04-09-2012

Reliure d'un exemplaire de <i>Nantes en dix neuf cent</i>

Reliure d'un exemplaire de Nantes en dix neuf cent

Date du document : 1900

En savoir plus

Bibliographie

Archives et Bibliothèque municipales de Nantes,  Mémoires de l’eau à Nantes (exposition), Ville de Nantes, Nantes, 1991

Archives départementales de Loire-Atlantique, « Visages d'eaux : des récits, des archives, une histoire » (exposition), Liens d'archives, n°spécial, mars 2010

Guidet, Thierry, Renard, Jean, Nantes : une histoire au fil de l'eau, Château des ducs de Bretagne, Musée d'histoire de Nantes, Nantes, 2007

Musée du château des ducs de Bretagne, Nantes au fil de l’eau du 18e siècle à nos jours (exposition), Musée du château des ducs de Bretagne, Nantes, 1982

Péron, André, Nantes et son fleuve, Ressac, Quimper, 1997

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Rédaction d'article :

Thierry Guidet

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