Jacques Demy (Pontchâteau, 1931 – Paris, 1990)
Royal de Luxe

Ce terme générique désigne les pièces de textiles importées des Indes par les compagnies de commerce à monopole fondées au 17e siècle. Il ne rend compte ni de la variété de la production ni de la diversité de l’utilisation de ces toiles imprimées qui envahissent les pays européens à l’époque moderne. Il est ensuite utilisé pour nommer une production de fac-similés européens qui finit par trouver son propre style.

Au sens premier du terme, une indienne est une pièce de coton imprimée et pinceautée, réalisée en Inde, généralement dans les régions du Gujarat, du Bengale et de la côte de Coromandel. Les modèles achetés par les Européens au 17e siècle sont relativement simples, parfois même monochromes. Ils sont essentiellement destinés à être échangés contre d’autres produits dans les pays qui ne connaissent pas la monnaie, d’où leur place importante dans le cadre du commerce de captifs car les négriers africains les apprécient particulièrement. Simultanément, des indiennes plus travaillées commencent à gagner la faveur des classes privilégiées européennes, notamment dans les ports de la façade atlantique qui sont, comme Nantes jusqu’en 1733, des comptoirs de vente de la Compagnie des Indes. Ainsi, les deux secteurs privilégiés de diffusion des indiennes se mettent en place.

Indienne <i>L’Accordée de village</i>

Indienne L’Accordée de village

Date du document : sans date

Le goût européen

La qualité de ces cotons éveille rapidement la crainte d’une concurrence inégale chez les producteurs textiles européens. En France, dès 1686, leur importation et leur production sont interdites. Dès lors, n’entrent plus sur le territoire que des toiles de coton blanches et les mousselines, qui rencontrent un véritable succès car elles peuvent recevoir des incrustations de fils d’or et d’argent. En 1759, la production de toiles peintes est autorisée et toutes les conditions se trouvent réunies sur le sol national pour tisser le coton et réaliser les teintures, dites « bon teint », les indienneurs français ayant enfin découvert les techniques du mordançage et de la réserve que seuls les Indiens maîtrisaient jusque-là.

À Nantes, de grandes manufactures d’indiennes voient le jour, à l’initiative des familles protestantes, originaires de Suisse, qui se sont installées dans le port : la production d’indiennes, interdite en France, était autorisée en Suisse. Les huguenots français réfugiés y étaient à l’origine de la création de manufactures d’indiennage dès 1690, et en 1720 on en dénombrait déjà sept à Genève. Les familles Gorgerat, Petitpierre, Favre, puis Jean-Ulrich Pelloutier, André-Gottlieb Kuster, Benoît Bourcard, Henri Roques, Augustin Simon, sont les principaux acteurs de cette implantation nantaise. Ils font venir des ouvriers et des techniciens originaires des mêmes villes et cantons qu’eux, imposant un style directement issu de la production suisse.

Leur implantation à Nantes est facilitée par la forte demande de toiles imprimées pour la décoration des intérieurs et la réalisation de vêtements, et par les relations étroites unissant Nantes à Bâle et à Neuchâtel, dont sont issues plusieurs familles d’armateurs nantais ayant des intérêts communs dans le commerce colonial.

Indienne tissée par la manufacture Favre, Petitpierre et Cie

Indienne tissée par la manufacture Favre, Petitpierre et Cie

Date du document : fin du 18e siècle

Dès les années 1760, les familles Langevin, Gorgerat, Petitpierre, Davies, Pelloutier, De Vries, Dubern créent des entreprises solides, qui placent Nantes parmi les grandes villes de l’indiennage français. En 1775, certaines de ces manufactures réalisent plus de 15 000 pièces par an, soit une production équivalente à celle de la manufacture Oberkampf de Jouy. Aux toiles blanches venues des Indes, qui restent relativement chères, les indienneurs nantais préfèrent rapidement celles importées de Suisse puis celles qui sont produites en France même.

Dans les collections patrimoniales, il reste essentiellement des toiles imprimées destinées à la décoration intérieure, « les toiles pour meubles », mais l’essentiel de la production destinée au marché européen servait à la production de vêtements, et notamment de robes aux motifs floraux alors particulièrement en vogue.

D’un point de vue technique, la production d’indiennes s’inscrit dans le processus de mécanisation de l’industrie propre à la seconde moitié du 18e siècle dans les pays qui connaissent déjà la première révolution industrielle. Dans les indienneries, la hiérarchie est forte. Les dessinateurs des planches et les graveurs ont un statut particulier. Ils ne sont pas pour autant toujours considérés comme des artistes et très rares sont ceux qui sont autorisés à signer leurs motifs. Au bas de l’échelle, les ouvriers et notamment les ouvrières, principalement les pinceauteuses, dont le travail consiste à rehausser les toiles imprimées par l’ajout de couleurs à la main, sont les moins bien rémunérées. Dans toutes les manufactures, la main-d’œuvre est nombreuse car les tâches sont multiples et les étapes de fabrication parfois longues, notamment pour la préparation des toiles avant teinture. Généralement, les salaires sont faibles, alors que les journées de travail sont épuisantes : elles peuvent durer près de seize heures.

Nantes est célèbre au 18e siècle pour la variété des motifs qui ornent les toiles produites. Elles se distinguent notamment par l’aspect très travaillé de la plupart des scènes, souvent en relation directe avec l’actualité littéraire, artistique ou politique de l’époque. Ainsi, certaines toiles participent à la construction de l’imagerie louis-quatorzienne, napoléonienne ou révolutionnaire. D’autres illustrent des romans, des opéras ou des pièces de théâtre alors courues. Ainsi, Nina ou la folle par amour, un opéra-comique de Dalayrac, créée à Paris en 1786, inspire une toile imprimée à la manufacture Gorgerat en 1790. Panurge dans l’île des lanternes, de Charles Grétry, adapté en 1785 par Morel et le comte de Provence à partir de l’œuvre de Rabelais, donne lieu à une toile très marquée par le goût chinois de la manufacture Petitpierre, vers 1785-1790.

La complexité des compositions, la diversité des plans, la qualité des dessins et de la gravure, qu’elle soit à la planche de bois, de cuivre ou au cylindre, font de Nantes un centre de première importance dans l’indiennage français.

Si les manufactures nantaises produisent encore de très belles indiennes vers 1810-1815, elles connaissent un irréversible déclin à partir des années 1820-1830, du fait d’un changement dans le goût populaire.

Le goût africain

À côté de la production destinée aux marchés français, européen et colonial, celle réservée aux côtes africaines a longtemps été oubliée. Pourtant, c’est bien à la traite des Noirs qu’une partie de la production des toiles nantaises est destinée. Constituant une « grande marchandise », les toiles imprimées comptent pour 50% au moins de la valeur de la cargaison de traite.

Si les premières toiles envoyées en Afrique sont bien de véritables indiennes, repérables dans les archives sous le nom principal de « guinées », elles sont supplantées dès les années 1770 par les productions françaises. Ainsi, à Nantes, certaines manufactures, dont Petitpierre, mettent en place une production spécifique, avec des motifs et des coloris dans le goût des populations locales.
 
Mais ces toiles ne sont pas les seules à gagner les côtes africaines. Les descriptions de l’ameublement de certaines résidences habitées par les rois ou les ministres en charge de la traite, données par les voyageurs dès 1720, attestent clairement la présence en Afrique de toiles dans le goût européen.

L’interdiction de la traite puis de l’esclavage en France met un terme à l’activité textile qui soutenait jusque-là l’économie du système esclavagiste. Nantes ne conserve aucun exemplaire de sa production textile négrière, mais des bois gravés et une quarantaine de planches imprimées, conservés au Musée d’histoire de Nantes, témoignent aujourd’hui de ce qu’elle fut.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Bruignac, Véronique de, « Nantes, réserve d'indiennes », 303 : arts, recherches et créations, n°46, 1995, p. 24-37

Cousquer, Céline, Nantes : une capitale française des indiennes au 18e siècle, Coiffard, Nantes, 2002

Guicheteau, Samuel, « Les indiennes nantaises dans la seconde moitié du 18e siècle, les enseignements d’une comparaison », dans Du lin à la toile :  la proto-industrie textile en Bretagne, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2008, pp. 215-229

Indiennes de traite à Nantes : d'après un livre d'empreintes du 18e siècle de la manufacture Favre-PetitPierre et Cie conservé au Musée du château de Nantes : trente planches imprimées sur presse typographique, Memo, Nantes, 1993

Roy, Bernard, Une capitale de l'Indiennage : Nantes, Musée des Salorges, Nantes, 1948

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Rédaction d'article :

Krystel Gualdé

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