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Chapelle de l'Oratoire

Compagnie des Indes

A

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Nantes ne s’intéresse guère à la Compagnie des Indes orientales fondée par Colbert en août 1664, avec monopole d’État sur le commerce dans l’océan Indien. Même si la désignation de Port-Louis comme port d’installation en juin 1666 paraît favoriser Nantes comme relais de redistribution, les marchands nantais, en pleine reconversion de leurs trafics en direction des îles d’Amérique, laissent les ventes se fixer au Havre puis à Rouen jusqu’en 1692.

Les dernières guerres de Louis XIV favorisent le déplacement des ventes vers Nantes à cause de l’insécurité frappant la Manche, même si la chute inexorable vers la faillite d’une structure réorganisée en 1685 et 1698 oblige le pouvoir royal à s’en remettre aux grands marchands malouins en 1708 afin de relancer le commerce sous licence, les seules obligations étant une commission de 10% et des retours à Lorient, ce qui maintient le rôle nantais. 

Affiche de vente publique des produits de la Compagnie des Indes

Affiche de vente publique des produits de la Compagnie des Indes

Date du document : 24-09-1714

Liste des marchandises de la vente publique de la Compagnie des Indes

Liste des marchandises de la vente publique de la Compagnie des Indes

Date du document : 09-1726

Les ventes à Nantes

Le subdélégué-maire Gérard Mellier profite de la réorganisation de la Compagnie des Indes en septembre 1720, après l’effondrement du système de Law, pour faire désigner sa ville comme seul lieu de vente des marchandises des Indes, privilège maintenu jusqu’en 1733. Ceci conduit à l’édification d’un hôtel et magasin en 1726, en remplacement d’un entrepôt insuffisant élevé en 1709, en utilisant trois des lots initialement prévus par l’ingénieur Delafond pour un lotissement dans les marais de Chézine. Disparu sous les bombes de 1943, cet ensemble ne doit pas être confondu avec l’hôtel Durbé, le seul visible aujourd’hui. Selon le témoignage du subdélégué-maire Védier en 1732, la vente s’opère dans une grande salle dotée d’une tribune où prennent place les syndics et directeurs de la compagnie, avec en face une série de bancs formant amphithéâtre à destination des négociants. 

Hôtel de la Compagnie des Indes, 70 quai de la Fosse

Hôtel de la Compagnie des Indes, 70 quai de la Fosse

Date du document : 21-08-2012

Nantes devient ainsi pendant quarante ans le principal centre de redistribution des produits d’Orient : épices, soieries et cotonnades très diversifiées, café d’Arabie mais surtout thé, porcelaine et meubles laqués de Chine, pour beaucoup produits de luxe ayant favorisé le succès de l’orientalisme et des « chinoiseries », ce dont témoignent encore les belles collections du Musée d’histoire de Nantes et de particuliers, ou la place essentielle sur le marché des antiquités. Les toiles peintes ou indiennes ne devaient que transiter dans les ports français afin de protéger les manufactures traditionnelles de soie, de lin et de laine. Une partie de ces indiennes forme l’essentiel des cargaisons négrières car elles sont très demandées par les royautés et les élites africaines comme produit principal d’échange dans le commerce des esclaves. Les archives nantaises illustrent l’importance de la contrebande, soutenue par une vive demande entraînée par l’élite urbaine. La levée de l’interdiction en 1759 favorise la naissance d’une puissante industrie de l’indiennage à Nantes. 

 

Les liens avec Lorient

En 1720, la Compagnie des Indes a intégré les monopoles de traite négrière, ce qui fait problème dans une ville qui a largement profité des permissions pour imposer son hégémonie à l’échelle française et qui a profité avec quatre autres ports du régime de liberté octroyé en janvier 1716. Toute la période 1722-1733 est marquée par des oscillations liées aux variations de la compagnie quant au degré d’utilisation de son monopole. Il faut attendre le recentrage sur l’océan Indien pour refonder solidement les licences laissant le champ libre aux négriers nantais sur l’essentiel des côtes d’Afrique, à l’exception de la Sénégambie.

Soucoupe et tasse en porcelaine de Chine

Soucoupe et tasse en porcelaine de Chine

Date du document : 18e siècle

La Compagnie des Indes est alors une puissance considérable, disposant d’une flotte importante et d’une véritable armée. La proximité géographique, l’importance du réseau ligérien pour l’approvisionnement des chantiers navals et la puissance des réseaux d’affaires nantais entretiennent des liens très étroits entre Nantes et Lorient. L’apogée est atteint au milieu du 18e siècle grâce au rôle d’intermédiaire joué par le réseau d’affaires Bernier-Michel qui multiplie les connexions avec de nombreux autres grands négociants. Gabriel Michel (1702-1765) agit comme l’un des huit directeurs de la compagnie à Paris et son frère François-Augustin (1713-1778) comme correspondant à Nantes de 1748 à 1769, ce qui en fait le plus gros constructeur de navires sur le site lorientais. Comme François-Augustin Michel s’est associé à Jean-Baptiste Grou pour former une des plus importantes affaires de l’époque qui déporte un peu plus de 10 000 Noirs entre 1749 et 1755, on imagine assez bien la circulation des capitaux et l’interpénétration des affaires. Nantes se trouve ainsi placée, de manière assez particulière pour le 18e siècle, au cœur de la grande lutte des réseaux financiers nationaux dans une phase spéculative sur le commerce des esclaves. La société de Guinée au capital de 2,4 millions, appuyée sur la société Grou-Michel et financée par les Michel et des fermiers généraux derrière Dupleix de Bacquencourt, soutient victorieusement la concurrence de la société d’Angola, au capital de 1,6 million de livres, soutenue par le réseau du financier Paris de Montmartel et appuyée sur le négociant nantais d’origine irlandaise Antoine Walsh. 

Victime des défaites de la guerre de Sept Ans et des critiques des physiocrates convertis au libéralisme économique, la Compagnie des Indes est liquidée le 13 août 1769 par suppression de son privilège. Il n’est pas surprenant de voir que Georges Richard, l’un des négociants nantais les plus engagés dans ce nouvel espace ouvert, a antérieurement travaillé comme capitaine de navire pour la compagnie Grou-Michel. Le nouvel horizon n’intéresse guère le grand négoce nantais, à l’exception des Luynes, ce qui n’évite pas leur faillite retentissante en 1788. Une recréation par le contrôleur général Calonne en 1785, avec monopole pour les Indes, l’Indonésie et la Chine, ne survit pas au déclenchement de la Révolution (1790). Elle n’émeut guère les Nantais, lancés plus que jamais dans l’exploitation de Saint-Domingue.


Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
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