La Juste
Barbara (Paris, 1930 – Neuilly-sur-Seine, 1997)

À Nantes comme ailleurs, la grève est sans doute aussi ancienne que le travail. Jusqu’au 18e siècle, elle prend des formes indirectes comme l’appel d’un compagnonnage à boycotter la ville en cas de conflit avec les maîtres, ou encore les actions fortes des portefaix (ancêtres des dockers) pour faire respecter leur monopole du travail sur les quais.

Un contexte longtemps difficile

En 1791, la loi Le Chapelier interdit aux travailleurs de faire grève mais aussi, logiquement, de se « coaliser ». Il faut attendre 1864 pour que le délit de coalition soit abrogé (remplacé par ceux d’atteinte à la propriété et d’entraves à la liberté du travail) et vingt ans de plus pour que soit reconnu le droit de se constituer en syndicat. La loi de 1884, dite Waldeck-Rousseau, ne fait que légaliser un état de fait.

À Nantes, jusqu’en 1880, les grèves sont rares et bien souvent réprimées. Peu d’ouvriers y participent activement, la majorité d’entre eux se repliant dans la campagne ou allant chercher embauche ailleurs, en attendant le résultat des négociations, quand négociations il y a. Après cette date, les ouvriers en colère peuvent s’appuyer sur des syndicats qui, sans être puissants, reposent sur des militants combatifs pour qui la grève est une arme indispensable à l’émancipation du prolétariat. Certains, comme les syndicalistes révolutionnaires d’inspiration anarchiste, la veulent générale et expropriatrice, seule façon non militaire d’abattre le capitalisme et l’État ; d’autres, influencés par le marxisme, la considèrent comme un moyen immédiat de défense des intérêts ouvriers, l’essentiel étant que les exploités participent de façon active à la vie politique nationale et conquièrent le pouvoir.

Anarchistes et socialistes de toutes tendances travaillent ensemble au sein de la Bourse du travail de Nantes malgré leurs divergences. On les retrouve dans les conflits nombreux qui émaillent cette période, de la grève générale de 1893 à celles des ouvriers du port de 1905. Les grèves sont dures et la répression s’abat volontiers sur les militants les plus actifs. L’échec de la grève des dockers en 1907, durant laquelle un ouvrier est tué par la police, sonne le glas des espoirs libertaires nantais.

La grève au cœur de la ville

Après la Première Guerre mondiale et la scission syndicale en 1921, la situation évolue. Pour la CGT, majoritaire et dominée par les éléments réformistes, le dialogue social doit prendre le pas sur la grève.

À l’inverse, les minoritaires de la CGT Unitaire font de la cessation du travail un élément central de leur stratégie syndicale : c’est par elle que les travailleurs s’affirment, contraignent le patronat à satisfaire leurs revendications et préparent le renversement du pouvoir. Dans les chantiers navals ou chez les dockers, la CGTU se lance dans des grèves dures qui connaissent rarement le succès.

Le mouvement ouvrier vit des heures noires. Il faut attendre 1936 pour qu’il relève la tête. À la grève s’ajoute l’occupation des lieux de travail. Aux Batignolles, les grévistes occupent l’entreprise et l’ouvrent même, le temps d’un week-end, à leurs familles, au grand dam d’un patronat qui ne se sent plus maître chez lui.

En 1946, le droit de grève prend place dans la nouvelle Constitution. Le mouvement ouvrier nantais, bien que fragmenté en trois organisations syndicales d’importance (CGT, CGT-FO et CFTC), y recourt régulièrement et de façon unitaire. Pour toute une génération militante, les grèves de la métallurgie et du bâtiment en 1955 sont les plus marquantes.

Grévistes à bicyclette

Grévistes à bicyclette

Date du document : 08-1955

Du fait de l’emplacement des Chantiers de Bretagne et de la Loire au cœur de la ville, la grève, et non plus seulement la manifestation, se déroule sous les yeux de la population. Ce conflit social est l’un des plus impressionnants par sa durée (plus de deux mois), son intensité (plusieurs journées d’émeutes, endeuillées par le meurtre d’un jeune ouvrier par les forces de l’ordre) et l’inventivité par le recours à la grève perlée, chaque corporation faisant tour à tour grève une heure, bloquant ainsi la production en évitant de trop lourdes retenues sur salaire. Grève singulière encore, puisqu’à la grève ouvrière répond celle des patrons, autrement dit le lock-out, et son corollaire, l’occupation des chantiers par les forces de l’ordre. Dans tous ces conflits sociaux, les métallurgistes sont en pointe. Leur nombre et leur engagement font qu’ils incarnent, symboliquement, l’ouvrier nantais, voire l’image même de la grève, dont le film de Jacques Demy (Une chambre en ville, 1982) consacre le passage au mythe, mais d’une manière crédible. Demy souligne, ainsi, un aspect de la grève rarement public : la longueur du conflit de 1955 conduit les épouses des métallurgistes à manifester elles aussi dans la rue, avec leurs enfants, signe éloquent de leur soutien mais aussi des répercussions des luttes sociales sur le quotidien des familles ouvrières. Tout cela fait que nul ne peut ignorer le caractère ouvrier de la Cité des ducs. Le développement des zones industrielles réduit cette visibilité et marque à cet égard un tournant essentiel.

Manifestation des femmes des métallurgistes en grève

Manifestation des femmes des métallurgistes en grève

Date du document : 27-09-1955

Acteurs, formes et lieux nouveaux

D’autres corporations, notamment les cheminots et certaines catégories de fonctionnaires (postiers, enseignants…) n’hésitent pas non plus à recourir à la grève, mais celles de mai-juin 1968 bouleversent les organisations syndicales qui se voient chargées de tous les maux par une nouvelle génération militante qui critique leur modération et leur bureaucratisation. Dans les années 1970, les syndicalistes d’extrême gauche redonnent de la vigueur aux débats parcourant depuis un siècle le mouvement ouvrier, qu’ils concernent le rôle de l’action directe ou la place des non-syndiqués dans la grève. Mais la crise de la métallurgie, dans les années 1970-1980, fait disparaître les bastions ouvriers les plus revendicatifs.

Dans le privé, notamment le tertiaire, la grève est devenue l’arme du dernier recours. Il n’y a guère que dans la fonction publique qu’elle demeure le moyen de lutte à privilégier pour se faire entendre.

Plusieurs phénomènes peuvent expliquer ce reflux de la grève : la fragmentation du salariat (contrats à durée déterminée, intérim…), le chômage de masse, la discrimination syndicale, le fléchissement du militantisme partisan, le management individualisant des ressources humaines…

Mais ce reflux apparent de la grève ne signifie pas mécaniquement une baisse de la conflictualité sociale. La grève n’en demeure pas moins, comme par le passé, qu’une de ses formes, paroxystique sans doute, mais non unique.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d’auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Bourrigaud, René, « Les grèves de mai-juin 1968 à Nantes », Les Cahiers nantais, n°33-34, 1990, p. 85-105

Guiffan, Jean, « "Une chambre en ville" : la grande grève de l'été 1955 à Nantes », dans Croix, Alain (dir.), Nantes dans l'histoire de la France, Ouest Éd. Nantes, 1991, p. 216-226

Guin, Yannick, « Quand Nantes vote la grève générale », dans Croix, Alain (dir.), Nantes dans l'histoire de la France, Ouest Éd., Nantes, 1991, p. 148-162

Le Madec, François, L'aubépine de mai, chronique d'une usine occupée : Sud-Aviation Nantes 1968, CDMOT, Nantes, 1988

Patillon, Christophe (coord.), « Les grèves de 1955 à Saint-Nazaire et Nantes », Agone, n°33, 2005

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Rédaction d'article :

Christophe Patillon

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