Georges Prampart (Nantes, 1928 – Nantes, 2013
Confréries

À Nantes, les syndicats ou leurs équivalents sont nés bien avant la loi Waldeck-Rousseau de 1884 qui les légalise. Le plus ancien est l’Association typographique de Nantes, créée en 1833, qui mène une grève victorieuse de trois mois pour l’amélioration du « tarif ». D’autres chambres syndicales, profitant de la tolérance de Napoléon III à leur égard, se créent après 1868, dans un contexte économique marqué par l’essor de l’industrie (raffineries, construction navale, métallurgie, industries alimentaires et chimiques, manufacture de tabac…) et l’accroissement de la population ouvrière.

Après leur légalisation, au départ mal acceptée, les syndicats nantais se développent sous l’impulsion notamment du socialiste Charles Brunellière et grâce à la création de la Bourse du travail en 1893, dirigée par Désiré Colombe, également socialiste. La même année, une grève générale touche 110 établissements à Nantes, Chantenay, Couëron et Paimbœuf. Elle met en évidence les divergences entre socialistes et anarchistes qui ne réussissent pas à cette occasion à obtenir le contrôle de la Bourse du travail.

Les anarchistes jouent toutefois un rôle essentiel l’année suivante, lors du congrès de la Fédération nationale des syndicats qui plébiscite, à Nantes, l’idée de grève générale. Peu de syndicats nantais adhèrent à la Confédération générale du travail, créée en 1895, et préfèrent suivre les consignes d’indépendance de la Fédération nationale des Bourses du travail, dirigée par l’ex-Nazairien Fernand Pelloutier. Il faut attendre 1902, soit un an après le décès de ce dernier, pour voir la plupart des syndicats intégrer la CGT. La CGT nantaise crée son union locale en 1912. Entre 1911 et 1914, une série de grèves, dont les revendications portent sur le repos du samedi après-midi et le refus des heures supplémentaires, connaît un échec cuisant du fait de l’attachement des ouvriers aux heures supplémentaires.

Les bouleversements d’après 1918

En 1919, la Confédération française des travailleurs chrétiens voit le jour à partir du Syndicat des employés du commerce et de l’industrie. Surtout présente chez les employés, elle constitue cependant, au fil des ans, quelques noyaux militants dans la métallurgie, le livre, le bâtiment, chez les cheminots ou les municipaux. En 1921, à la suite du congrès de Tours et de la création du Parti communiste, les querelles entre révolutionnaires et modérés ont raison de la vieille CGT. Communistes et anarchistes s’en détachent pour former la CGT-Unitaire, animée localement par Charles Tillon.

La CGT s’affirme alors nettement réformiste et privilégie la négociation collective à la grève. Si ses dirigeants sont proches de la SFIO, leur souci d’indépendance par rapport au politique s’avère toutefois beaucoup plus fort qu’à Saint-Nazaire, peut-être parce qu’une partie de ses membres a gardé de sa jeunesse libertaire l’attachement à la Charte d’Amiens. Ses forces vives sont décimées en 1931 par le naufrage du Saint-Philibert dans lequel périssent 500 personnes, dont de nombreux syndicalistes. Deux ans plus tard, en pleine crise économique, elle réussit toutefois à organiser avec succès une « marche de la faim » entre Saint-Nazaire et Nantes.

1936 est une étape importante dans l’histoire des syndicats nantais. Réunifiée dès la fin 1935, la CGT joue un rôle considérable dans les grèves avec occupation qui touchent l’industrie et le commerce nantais, et dans la négociation des contrats collectifs. À la mi-juin, on dénombre près de 300 entreprises en grève et plus de 18 000 grévistes. Dans les entreprises en grève où la syndicalisation était rare, les salariés adhèrent quelquefois en bloc aux syndicats ; à la Société parisienne de confection (815 ouvrières), le taux de syndicalisation passe de 0 à 80%. Les effectifs de la CGT atteignent 35 000 au premier semestre 1937. La CFTC n’est pas en reste qui passe, à Nantes, de 1 000 adhérents avant 1936 à 3 500 en 1938.

La décennie difficile

Cette période faste se termine avec la grève générale du 30 novembre 1938. Lancée par la seule CGT sous la pression de son aile la plus radicale, elle est déclarée illégale par le gouvernement. 15 000 travailleurs cessent le travail ce jour-là à Nantes, et ils seront encore 7 000 le 7 décembre. Mais ce mouvement est un échec. En riposte, près de 5 000 grévistes nantais sont alors licenciés. 

Jusqu’à la Libération, le syndicalisme nantais connaît la période la plus noire de son histoire. En septembre 1939, les communistes sont exclus de la CGT. En novembre 1940, la CGT et la CFTC sont dissoutes par le gouvernement de Vichy, de même que d’autres organisations syndicales et patronales. Les syndicats qui, eux, ne sont pas dissous, deviennent fantomatiques. À la CGT, partagée entre partisans et adversaires de la Charte du travail, il y aurait 1 000 à 2 000 cotisants réels et dix syndicats encore en activité en mai 1941. Il n’y a plus qu’un seul permanent, Gabriel Goudy, résistant, membre de Libération-Nord comme son homologue de la CFTC Yves Bodiguel, et président du Comité départemental de Libération jusqu’au moment de sa déportation.

Un nouveau paysage syndical

Après la guerre, dans un contexte de Guerre froide et d’anticommunisme exacerbé, la CGT doit faire face à la scission de la CGT-Force ouvrière et au développement de la CFTC.

Sous l’impulsion de jeunes ouvriers et techniciens souvent issus de la Jeunesse ouvrière chrétienne, l’union nantaise CFTC obtient rapidement de très bons résultats aux élections professionnelles ; en 1948, elle a pour la première fois un élu dans la section industrie du Conseil des prud’hommes ; en 1950, elle est majoritaire aux différentes élections des organismes de Sécurité sociale ; la même année, elle détient plus de 30% des sièges de représentants du personnel dans les douze usines les plus importantes de la métallurgie nantaise. Par ailleurs, les effectifs explosent : les seuls syndicats affiliés à l’union locale de Nantes (il existe aussi des syndicats départementaux) comptent plus de 46 000 adhérents en 1957 (dont 21 000 pour la métallurgie). En 1964, c’est à une écrasante majorité que les syndicalistes chrétiens nantais décident, derrière Gilbert Declercq, de transformer la CFTC en Confédération française démocratique du travail.

Dès sa création en 1948, la CGT-Force ouvrière est dominée par la figure d’Alexandre Hébert, qui en est le secrétaire départemental jusqu’en 1992 avant de passer la main à son fils Patrick. Anarcho-syndicaliste très proche du courant trotskiste dit lambertiste, franc-maçon, il joue un rôle important sur le plan syndical mais aussi, dans l’ombre, sur le plan politique. Peu implantée dans l’industrie, exceptée à la SNCASO (future Snias, Aérospatiale et aujourd’hui Airbus), Force ouvrière est alors surtout présente dans les services publics et les organismes sociaux.

Bien que concurrencée par ces deux organisations, la CGT demeure la première organisation syndicale, notamment dans la métallurgie, et au sein de celle-ci, dans les secteurs les plus revendicatifs. Ses principaux dirigeants, qu'ils se nomment Gaston Jacquet, Roger Rousselot ou encore Georges Prampart, sont tous membres d'un PCF qui, bien que faiblement implanté sur Nantes, fait vivre dans les bastions ouvriers de nombreuses cellules d'entreprise. Cette position de force ne la pousse pas à négliger ses partenaires syndicaux. Elle fait de l'unité d'action son cheval de bataille ; et c'est à chaque fois dans l'unité que le mouvement syndical nantais affrontera l'État (comme en 1953 contre la réforme des retraites dans le secteur public ou en mai-juin 1968) ou le patronat (grèves de la métallurgie et du bâtiment en 1955). Elle se mobilise également sur des questions plus directement politiques, par exemple contre les guerres d’Indochine et d’Algérie.

Le syndicalisme d’après 1968

Les années 1970 sont marquées à la fois par la radicalisation d’une partie de la classe ouvrière, notamment les jeunes, par les espoirs en une victoire politique de la gauche, et par les crises économiques qui frappent durement l’industrie. Face à cela, les syndicats nantais, principalement la CGT et la CFDT, s’efforcent de lutter de façon unitaire. Mais cette situation ne résiste pas à la rupture de l’union de la gauche et à la réorientation tactique de leurs confédérations respectives qui s’en suit (politique dite du « recentrage » à la CFDT, ligne dure autour d’Henri Krasucki à la CGT).

Depuis la fin des années 1970, les syndicats nantais ont vu leurs effectifs fortement diminuer, conséquence notamment de l’effondrement de l’industrie locale (les chantiers navals ferment en 1987), et leurs divisions s’accentuer avec la création de nouvelles organisations issues des crises ayant secoué aussi bien la CFDT (création des syndicats Sud dans les PTT, les secteurs de la santé, le rail) que la Fen (dont l’éclatement provoque la création notamment de l’Unsa et de la FSU). La CFDT, pendant longtemps majoritaire aux élections prud’homales, a laissé la première place à la CGT aux dernières élections de 2008. Malgré cet éparpillement, les capacités de mobilisation des organisations syndicales restent fortes dès lors que l’unité d’action se réalise. L’importance des cortèges organisés contre le plan Juppé, le Contrat première embauche ou la réforme des retraites en 2010 en est le signe le plus visible.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Tampons des syndicats nantais

Tampons des syndicats nantais

Date du document : 1891

Manifestation du syndicat de l'Habillement

Manifestation du syndicat de l'Habillement

Date du document : années 1930

En savoir plus

Bibliographie

Geslin, Claude, Le syndicalisme ouvrier en Bretagne : jusqu'à la Première guerre mondiale, Espace-Ecrit, Saint-Hippolyte-du-Fort, 1990, rééd. Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2014

Guin, Yannick, Le mouvement ouvrier nantais : essai sur le syndicalisme d'action directe à Nantes et à Saint-Nazaire, Maspero, Paris, 1976

Palvadeau, Daniel, Le mai 1968 de la CFDT en Loire-Atlantique : " À l'Ouest, tout a commencé le 8 mai... ", Ed. Du CHT, Nantes, 2018

Patillon, Christophe (coord.),
« Le syndicalisme et ses armes », Agone, n°33, 2005

Tacet, Michel, Debout, camarades ! : les 1er mai en Loire-Atlantique (1890-2002), Éd. Du CHT, Nantes, 2018

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Rédaction d'article :

Jean-Pierre Le Crom

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