LU
Métallurgie

Sud-Aviation, la première usine occupée en France, des étudiants grimpés sur la statue de la place Royale devenue la place du Peuple, un vélo perché sur le toit de la faculté des lettres, une éphémère Commune de Nantes : faits, images ou mythes confèrent une singularité nantaise à ce mouvement social, le plus grand qu’a connu la France depuis la Libération.

Arrivée des paysans, place du Commerce

Arrivée des paysans, place du Commerce

Date du document : 24-05-1968

Mai avant Mai

Au sein d’une université récemment créée, une génération nouvelle d’étudiants, gonflée par les effectifs du baby-boom et souvent issue des milieux modestes des villes et des campagnes, s’imprègne sur les bancs des facultés d’un esprit critique qui se nourrit du spectacle d’un monde qui sort à peine de la décolonisation, qui oppose les États riches du Nord au tiers-monde, qui, à l’Est, déçoit les idéaux progressistes. Le malaise étudiant se nourrit aussi des conditions de vie précaires. Le campus est dispersé, encore souvent constitué de bâtiments préfabriqués, mal relié à la ville.

Des petits groupes informels, révoltés par un monde brutal et hypocrite, impérialiste à l’Ouest ou stalinien à l’Est, s’emparent en mai 1967 du bureau de l’Agen-Unef. Yvon Chotard prend la tête de ce groupe attentif aux démarches des situationnistes de Strasbourg. Les leaders étudiants nantais sont marqués par un esprit libertaire ; ils critiquent la société spectaculaire et marchande, et s’attaquent aux idéologies, à la vie quotidienne aliénée qu’impose la modernité capitaliste. À la rentrée de 1967, la nouvelle Unef contrôle la Mutuelle nationale des étudiants de France (Mnef) et soutient en décembre l’occupation des cités universitaires pour obtenir l’assouplissement du règlement intérieur, c’est-à-dire la liberté politique dans les locaux et le droit à la liberté sexuelle dans les cités. Le 18 décembre, la police intervient et un mouvement de soutien s’organise autour de l’Unef, regroupant la CGT, la CFDT, la CGT-FO et le Snes.

La place Royale rebaptisée place du Peuple

La place Royale rebaptisée place du Peuple

Date du document : 24-05-1968

C’est dans cette atmosphère d’unité d’action que se produisent les sérieux incidents du 14 février 1968. Venus réclamer le paiement de leurs bourses, près de 1 500 étudiants envahissent le rectorat et le bureau du recteur. Les charges de CRS sont violentes. Dans le même temps, les organisations ouvrières et paysannes se rapprochent, les unes inquiètes des concentrations dans l’industrie, les autres des conditions de la production et la fixation des prix : elles signent le 13 mars un Programme d’action commun.

Affrontement le 24 mai 1968

Affrontement le 24 mai 1968

Date du document : 24-05-1968

Le Printemps de Mai

La tension monte encore d’un cran lorsque le préfet Vié demande au Conseil général de supprimer la subvention à l’Agen-Unef. Dès lors, l’agitation est permanente, au diapason des premiers incidents parisiens. Le 13 mai, plus de 50 000 manifestants, dont 20 000 à Nantes, répondent dans toute la Loire-Atlantique au mot d’ordre unitaire de la CGT, de la CFDT, de la Fen, de la CGT-FO et de l’Agen-Unef. Dans la soirée, des groupes d’étudiants s’attaquent à la préfecture. Les forces de l’ordre ripostent, mais semblent rapidement débordées. Le préfet demande même au ministre de l’Intérieur l’autorisation d’ouvrir le feu, ce qui lui est refusé. La situation dégénère. Le retrait des plaintes contre les meneurs étudiants et le rétablissement de la subvention apaisent les manifestants. Les ouvriers décident d’occuper l’usine Sud-Aviation à Bouguenais. Le 14 mai, le directeur est séquestré. Nantes a donné l’exemple : la grève s’étend. Un Comité central de grève se met en place, chargé de gérer au mieux le ravitaillement et la distribution du carburant. Le pouvoir paraît être dans la rue.

Tract du Comité intersyndical

Tract du Comité intersyndical

Date du document : 25-05-1968

Le paroxysme des affrontements est atteint le 24 mai. Ce jour-là les agriculteurs appellent à une journée d’action liée au mouvement de grève générale. Le leader Bernard Lambert remet en cause la société capitaliste et l’Europe libérale. Nantes connaît sa soirée des barricades et sa « nuit rouge ». La grève se poursuit, mais le rêve de la transformation sociale ou de la révolution s’éloigne avec l’annonce des négociations de Grenelle, appuyées par une manifestation de 40 000 personnes le 27 mai.

Regards sur la manifestation gaulliste

Regards sur la manifestation gaulliste

Date du document : 01-06-1968

Le lendemain les premières divisions apparaissent : la CGT et la CFDT se concentrent sur leurs revendications prioritaires, l’Unef et FO s’obstinent à rechercher les voies d’un nouveau pouvoir populaire. L’annonce par De Gaulle de la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue d’élections législatives marque le reflux du mouvement. Aux portes des usines se cumulent la colère et la désespérance, surtout quand les gendarmes interviennent pour accélérer les reprises. Sud-Aviation reprend le 13 juin, journée d’ultimes violences policières dans les rues de Nantes. À la fin juin, les urnes tranchent : la Loire-Atlantique donne une forte majorité aux candidats gaullistes.

 Tract du Comité de défense de la République, « Oui aux réformes, non à l'anarchie «

Tract du Comité de défense de la République, « Oui aux réformes, non à l'anarchie «

Date du document : 06-1968

Mai après Mai

En 2008, Nantes met en ordre ses souvenirs de mai 1968. Une exposition au Musée d’histoire de Nantes pose la question : «Peut-on liquider Mai 1968 ? » Pendant deux mois, les Nantais sont invités à déposer des documents, à parcourir la chronologie, à participer au débat sur l’héritage. Un film de Jacques Villemont fait de 1968 à Nantes L’autre mai, mettant en exergue les particularités locales d’un mouvement presque toujours appréhendé depuis Paris.

Quarante ans après les faits eux-mêmes, au moment où la ville se construit une image de dynamisme et d’ouverture, Mai 68 serait devenu un signe avant-coureur de la fin de la «Belle endormie », de la ville grise et engoncée.

Ce raccourci mémoriel peut sembler téméraire. Quelques jalons sont pourtant repérables. Les acteurs de Mai 68 ont joué un rôle important dans l’ouverture sociale et culturelle de la ville : les anciens partenaires, étudiants et ouvriers, se retrouvent treize ans plus tard pour créer le Centre de documentation du monde ouvrier et du travail, devenu le CHT. Des anciens de la mouvance situationniste sont à l’origine de la mise au jour du passé négrier nantais et de l’exposition des Anneaux de la mémoire entre 1992 et 1994 ; ils sont encore à l’oeuvre lors de l’exposition de 1995 sur Nantes et le surréalisme, dont le titre, Le rêve d’une ville, peut évoquer aussi les expérimentations nantaises de Mai 68.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Mai 68 en images

Appel de l'Association Générale des Etudiants de Nantes

14-02-1968

Le 14 février 1968 les étudiants sont chargés à leur sortie du rectorat. A l'appel de l'Association Générale...

Manifestation du 8 mai

08-05-1968

Sous la bannière "l'Ouest veut vivre" organisations syndicales ouvrières et agricoles manifestent à Nantes....

Manifestation du 13 mai, devant le CHU

13-05-1968

Les syndicats ont appelé à la grève générale pour le 13 mai. Les étudiants et les lycéens ont rejoint...

Manifestation du 13 mai, cours des 50 Otages

13-05-1968

Munis de drapeaux rouges et noirs, étudiants et lycéens prennent la tête du cortège.

Manifestation du 13 mai

13-05-1968

Henri Lafay (SNE-Sup) négocie avec le préfet, il va obtenir le rétablissement de la subvention à l'AGEN.

Usine Sud-Aviation de Bouguenais

14-05-1968

Le 14 mai, les ouvriers de Sud-Aviation décident d'occuper l'usine, la première en France.

Usine des Batignolles

17-05-1968

Le 17 mai, les ouvriers de l'usine des Batignolles rejoignent le mouvement national des occupations d'usine...

Usine des Batignolles

17-05-1968

Affiches et revendications ouvrières sont présentées sur le portail d'entrée de l’usine.

Manifestation du 24 mai

24-05-1968

Journée d’action nationale du syndicalisme agricole, les tracteurs défilent à Nantes. Ici rue d’Orléans....

Manifestation du 24 mai

24-05-1968

Prise de parole du président de la FDSEA Emmanuel Charriau au pied de la fontaine de la place Royale,...

Manifestation du 24mai

24-05-1968

Construction d'une barricade sur le cours des 50 Otages, étudiants et manifestants descellent les pavés....

Manifestation du 24 mai « la nuit rouge »

24-05-1968

Affrontements place du Port-Communeau.

Manifestation du 24 mai « la nuit rouge »

24-05-1968

Forces de l'ordre place du Port-Communeau.

Manifestation du 24 mai, place du Port-Communeau

24-05-1968

Alors qu’une délégation est reçue à la Préfecture, la tension se détend, manifestants et forces de l'ordre...

Solidarités paysans-ouvriers

1968

Les paysans ravitaillent les ouvriers qui occupent leur lieu de travail, ici du bois est apporté.

Manifestation du 27 mai

27-05-1968

Prises de paroles sur l'aubette de la gare routière place du Commerce.

Manifestation du 27 mai

27-05-1968

Les principaux leaders syndicaux, montés sur le toit de l'aubette de la place du Commerce, chantent l'Internationale....

Rassemblement étudiant devant le RU Ricordeau, le 28 mai

28-05-1968

Prise de parole de Yvon Chotard.

Organisation de l'approvisionnement : une station service gérée par le Comité central de grève

05-1968

Les grévistes organisent le ravitaillement, des bons d'essence sont distribués et des stations sont affectées...

Manifestation gaulliste du 1er juin

01-06-1968

Les membres des Comités de Défense de la République, à l'image de la manifestation parisienne de la veille...

Contre-manifestation du 1er juin

01-06-1968

Les étudiants se rassemblent sur les marches du théâtre Graslin à la fin de la contre-manifestation....

Les ouvriers de la métallurgie poursuivent leur lutte pour une nouvelle convention collective départementale

06-06-1968

Le 6 juin, les ouvriers des chantiers des ACB se rendent en cortège à la manifestation. La reprise du...

En savoir plus

Bibliographie

Bourrigaud, René, « Les grèves de mai-juin 1968 à Nantes », Cahiers nantais, n°33-34, 1989-1990, p. 85-105

« Ce printemps-là a cinquante ans », Place publique Nantes Saint-Nazaire, n°66, printemps 2018, p. 83-99

Guilbaud, Sarah, Mai 68 Nantes, Coiffard, Nantes, 2004

L’Ouest dans les années 68, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2012

Palvadeau, Daniel, Groupe Histoire de la CFDT 44, Le mai 1968 de la CFDT en Loire-Atlantique : "À l'Ouest, tout a commencé le 8 mai...", Ed. du CHT, Nantes, 2018

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Rédaction d'article :

Yannick Guin

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