Sud-Aviation, la première usine occupée en France, des étudiants grimpés sur la statue de la place Royale devenue la place du Peuple, un vélo perché sur le toit de la faculté des lettres, une éphémère Commune de Nantes : faits, images ou mythes confèrent une singularité nantaise à ce mouvement social, le plus grand qu’a connu la France depuis la Libération.

Non-Autoris�

Mai avant Mai

Au sein d’une université récemment créée, une génération nouvelle d’étudiants, gonflée par les effectifs du baby-boom et souvent issue des milieux modestes des villes et des campagnes, s’imprègne sur les bancs des facultés d’un esprit critique qui se nourrit du spectacle d’un monde qui sort à peine de la décolonisation, qui oppose les États riches du Nord au tiers-monde, qui, à l’Est, déçoit les idéaux progressistes. Le malaise étudiant se nourrit aussi des conditions de vie précaires. Le campus est dispersé, encore souvent constitué de bâtiments préfabriqués, mal relié à la ville.

Des petits groupes informels, révoltés par un monde brutal et hypocrite, impérialiste à l’Ouest ou stalinien à l’Est, s’emparent en mai 1967 du bureau de l’Agen-Unef. Yvon Chotard prend la tête de ce groupe attentif aux démarches des situationnistes de Strasbourg. Les leaders étudiants nantais sont marqués par un esprit libertaire ; ils critiquent la société spectaculaire et marchande, et s’attaquent aux idéologies, à la vie quotidienne aliénée qu’impose la modernité capitaliste. À la rentrée de 1967, la nouvelle Unef contrôle la Mutuelle nationale des étudiants de France (Mnef) et soutient en décembre l’occupation des cités universitaires pour obtenir l’assouplissement du règlement intérieur, c’est-à-dire la liberté politique dans les locaux et le droit à la liberté sexuelle dans les cités. Le 18 décembre, la police intervient et un mouvement de soutien s’organise autour de l’Unef, regroupant la CGT, la CFDT, la CGT-FO et le Snes.

Non-Autoris�

C’est dans cette atmosphère d’unité d’action que se produisent les sérieux incidents du 14 février 1968. Venus réclamer le paiement de leurs bourses, près de 1 500 étudiants envahissent le rectorat et le bureau du recteur. Les charges de CRS sont violentes. Dans le même temps, les organisations ouvrières et paysannes se rapprochent, les unes inquiètes des concentrations dans l’industrie, les autres des conditions de la production et la fixation des prix : elles signent le 13 mars un Programme d’action commun.

Non-Autoris�

Le Printemps de Mai

La tension monte encore d’un cran lorsque le préfet Vié demande au Conseil général de supprimer la subvention à l’Agen-Unef. Dès lors, l’agitation est permanente, au diapason des premiers incidents parisiens. Le 13 mai, plus de 50 000 manifestants, dont 20 000 à Nantes, répondent dans toute la Loire-Atlantique au mot d’ordre unitaire de la CGT, de la CFDT, de la Fen, de la CGT-FO et de l’Agen-Unef. Dans la soirée, des groupes d’étudiants s’attaquent à la préfecture. Les forces de l’ordre ripostent, mais semblent rapidement débordées. Le préfet demande même au ministre de l’Intérieur l’autorisation d’ouvrir le feu, ce qui lui est refusé. La situation dégénère. Le retrait des plaintes contre les meneurs étudiants et le rétablissement de la subvention apaisent les manifestants. Les ouvriers décident d’occuper l’usine Sud-Aviation à Bouguenais. Le 14 mai, le directeur est séquestré. Nantes a donné l’exemple : la grève s’étend. Un Comité central de grève se met en place, chargé de gérer au mieux le ravitaillement et la distribution du carburant. Le pouvoir paraît être dans la rue.

Non-Autoris�

Le paroxysme des affrontements est atteint le 24 mai. Ce jour-là les agriculteurs appellent à une journée d’action liée au mouvement de grève générale. Le leader Bernard Lambert remet en cause la société capitaliste et l’Europe libérale. Nantes connaît sa soirée des barricades et sa « nuit rouge ». La grève se poursuit, mais le rêve de la transformation sociale ou de la révolution s’éloigne avec l’annonce des négociations de Grenelle, appuyées par une manifestation de 40 000 personnes le 27 mai.

Non-Autoris�

Le lendemain les premières divisions apparaissent : la CGT et la CFDT se concentrent sur leurs revendications prioritaires, l’Unef et FO s’obstinent à rechercher les voies d’un nouveau pouvoir populaire. L’annonce par De Gaulle de la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue d’élections législatives marque le reflux du mouvement. Aux portes des usines se cumulent la colère et la désespérance, surtout quand les gendarmes interviennent pour accélérer les reprises. Sud-Aviation reprend le 13 juin, journée d’ultimes violences policières dans les rues de Nantes. À la fin juin, les urnes tranchent : la Loire-Atlantique donne une forte majorité aux candidats gaullistes.

Non-Autoris�

Mai après Mai

En 2008, Nantes met en ordre ses souvenirs de mai 1968. Une exposition au Musée d’histoire de Nantes pose la question : «Peut-on liquider Mai 1968 ? » Pendant deux mois, les Nantais sont invités à déposer des documents, à parcourir la chronologie, à participer au débat sur l’héritage. Un film de Jacques Villemont fait de 1968 à Nantes L’autre mai, mettant en exergue les particularités locales d’un mouvement presque toujours appréhendé depuis Paris.

Quarante ans après les faits eux-mêmes, au moment où la ville se construit une image de dynamisme et d’ouverture, Mai 68 serait devenu un signe avant-coureur de la fin de la «Belle endormie », de la ville grise et engoncée.

Ce raccourci mémoriel peut sembler téméraire. Quelques jalons sont pourtant repérables. Les acteurs de Mai 68 ont joué un rôle important dans l’ouverture sociale et culturelle de la ville : les anciens partenaires, étudiants et ouvriers, se retrouvent treize ans plus tard pour créer le Centre de documentation du monde ouvrier et du travail, devenu le CHT. Des anciens de la mouvance situationniste sont à l’origine de la mise au jour du passé négrier nantais et de l’exposition des Anneaux de la mémoire entre 1992 et 1994 ; ils sont encore à l’oeuvre lors de l’exposition de 1995 sur Nantes et le surréalisme, dont le titre, Le rêve d’une ville, peut évoquer aussi les expérimentations nantaises de Mai 68.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Mai 68 en images

Appel de l'Association Générale des Etudiants de Nantes

14-02-1968

Le 14 février 1968 les étudiants sont chargés à leur sortie du rectorat. A l'appel de l'Association Générale...

Usine des Batignolles

17-05-1968

Affiches et revendications ouvrières sont présentées sur le portail d'entrée de l’usine.

Manifestation du 24 mai « la nuit rouge »

24-05-1968

Affrontements place du Port-Communeau.

Manifestation du 24 mai, place du Port-Communeau

24-05-1968

Alors qu’une délégation est reçue à la Préfecture, la tension se détend, manifestants et forces de l'ordre...

Rassemblement étudiant devant le RU Ricordeau, le 28 mai

28-05-1968

Prise de parole de Yvon Chotard.

Les ouvriers de la métallurgie poursuivent leur lutte pour une nouvelle convention collective départementale

06-06-1968

Le 6 juin, les ouvriers des chantiers des ACB se rendent en cortège à la manifestation. La reprise du...

En savoir plus

Bibliographie

Bourrigaud, René, « Les grèves de mai-juin 1968 à Nantes », Cahiers nantais, n°33-34, 1989-1990, p. 85-105

« Ce printemps-là a cinquante ans », Place publique Nantes Saint-Nazaire, n°66, printemps 2018, p. 83-99

Guilbaud, Sarah, Mai 68 Nantes, Coiffard, Nantes, 2004

L’Ouest dans les années 68, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2012

Palvadeau, Daniel, Groupe Histoire de la CFDT 44, Le mai 1968 de la CFDT en Loire-Atlantique : "À l'Ouest, tout a commencé le 8 mai...", Ed. du CHT, Nantes, 2018

Pages liées

Ouvriers

Tags

Contributeurs

Rédaction d'article :

Yannick Guin