S’il est simple de définir le féminisme comme un mouvement politique, social et culturel visant à promouvoir les droits des femmes et à abolir toutes les inégalités et discriminations dont elles sont victimes, il est plus complexe d’en déceler la manifestation dans des actions et revendications dont il n’est parfois qu’une dimension seconde ou inexprimée. 

Des personnalités et des actions isolées

Au-delà de personnages marginaux dont il est bien difficile d’analyser le comportement, à l’exemple de Julienne David et Louise Antonini, femmes « corsaires » du 18e siècle, au-delà aussi de revendications sociales de travailleuses dans des métiers exclusivement féminins, à l’exemple des blanchisseuses ou des poissonnières, des femmes parviennent au 19e siècle à faire reconnaître la spécificité de leur condition et à s’imposer pour faire triompher des aspirations spécifiques. Le cas le plus évident est celui des ouvrières de la Manufacture des tabacs, qui représentent, en 1865, 90% de la main-d’œuvre de l’entreprise : elles imposent la création d’une crèche (1861) et d’une société de secours mutuel dont les ouvrières sont sociétaires, et sont représentées à parité dans les commissions syndicales. 

La rareté de ces prémices tient peut-être à la moindre apparition des femmes dans les sources mais, même pour des personnalités exceptionnelles, la démarche n’est jamais exclusivement nantaise et féministe. Clémence Royer, figure majeure du féminisme et de la libre pensée du 19e siècle, philosophe et femme de sciences connue pour avoir traduit et introduit en France les idées de Darwin dès 1862, est certes née à Nantes, mais n’y reste que quelques années de sa première enfance : elle vaut donc surtout comme symbole. Floresca Guépin crée en 1869 un atelier-école pour jeunes filles, ancêtre du lycée professionnel, contribuant ainsi à donner à Nantes un rôle pionnier dans la formation secondaire et professionnelle des jeunes filles, mais elle agit conjointement avec son époux Ange Guépin et avec Prosper Vial. 

Les premiers signes forts

Ces exemples n’en sont pas moins les prémices de ce qui se passe à Nantes dans les deux premiers tiers du 20e siècle : des luttes sociales et parfois politiques dans lesquelles émergent des revendications à coup sûr féminines, et peut-être féministes pour certaines. Le contexte n’est cependant pas aussi favorable qu’on l’imagine parfois en raison du rôle des femmes dans la production pendant la Première Guerre mondiale, à Nantes comme à l’échelle nationale, dans la mesure où ce bouleversement s’estompe largement dès la fin de la guerre et ne s’accompagne pas d’une réelle évolution des idées. 

Il n’est pas sûr ainsi que « L’entr’aide nantaise », active de la fin des années 1920 jusqu’en 1959 pour accompagner et soutenir les femmes dans leur travail et leur vie quotidienne, se dégage réellement d’une action simplement sociale voire caritative. Il n’y a aucun doute en revanche dans le cas du Groupe féministe universitaire créé en 1907, éphémère, mais relayé en 1927 par le Groupe féministe de l’enseignement de la Loire-Inférieure, qui compte 230 membres et se soucie essentiellement de la parité entre instituteurs et institutrices. Des mouvements nouveaux émergent à la même époque. Ainsi des réunions de militants socialistes nantais se tiennent en 1933 et 1936 sur le droit de vote et le travail des femmes, mais ces débats se confrontent en interne à des réticences, notamment sur le recrutement du personnel féminin, perçu comme une concurrence entraînant une baisse des salaires. En 1936 pourtant, la grève de la Société parisienne de confection, menée à plus de 50% par des femmes grévistes, est un succès en termes de revendications salariales. Dans l’entre-deux-guerres également émerge la personnalité de Lucy Schwob, connue sous son nom d’artiste asexué, Claude Cahun, qui la libère de l’opposition codifiée homme/femme, tout comme sans doute son homosexualité affichée : photographe – aujourd’hui reconnue à l’échelle internationale – et poète liée au mouvement surréaliste, elle dépasse et traverse les genres traditionnels. Elle est probablement, à Nantes, la première à vivre son féminisme, même si c’est à l’échelle de l’individu. 

Le véritable tournant intervient à la Libération, en même temps que les femmes obtiennent le droit de vote, les premières étant élues dès 1945. Cette révolution civique prolonge l’engagement dans la Résistance de fortes personnalités, comme Claude Cahun réfugiée à Jersey et surtout, à Nantes, des femmes comme Josette Bocq, Madeleine Hervé, et Marcelle Baron qui fonde dès novembre 1944 la section nantaise de l’Union des femmes françaises, née du regroupement des comités féminins de la Résistance et devenue, en 1998, Femmes solidaires. Un autre signe du changement tient dans l’engagement d’hommes dans des causes relevant du féminisme, ainsi quand le conseiller municipal communiste Maurice Garand intervient en mars 1946 pour obtenir la fermeture des Maisons dites de tolérance, une lutte victorieuse grâce au vote de la loi Marthe Richard. 

Non-Autoris�

Le grand mouvement social de l’été 1955 indique bien où en sont alors les idées. Les épouses des grévistes de la métallurgie organisent une manifestation spécifique de soutien, souvent accompagnées de leurs enfants, montrant ainsi un engagement social et féminin, plus que féministe. Et l’opposition des ouvrières de l’usine Guillouard à la reprise du travail, en août 1955, est moins un affrontement avec les hommes votant la reprise qu’un désaccord entre ouvrières spécialisées d’une part, ouvriers qualifiés et agents de maîtrise de l’autre. 

Une révolution à partir des années 1970 ?

En deux ou trois décennies, les organisations et les luttes féministes se structurent et se traduisent, concrètement, par des luttes sociales parfois spectaculaires – mais aussi très diverses dans leurs objectifs –, par une expression culturelle spécifique – dans le théâtre, le cinéma, la vidéo –, par la revendication de l’intégrité physique et évidemment de l’égalité entre femmes et hommes, ce qui aboutit à la naissance d’un premier lieu d’accueil (1980) regroupant les principales associations issues d’un véritable bouillonnement. 

La traduction sociale de ces luttes est particulièrement importante car elle mobilise, ou affecte, le mouvement syndical. Ainsi, dès 1968, les « filles des chèques postaux » obtiennent la fin des discriminations dans l’accès au grade d’inspecteur, et le samedi libre. En milieu ouvrier, plusieurs conflits de la périphérie nantaise ont un retentissement très large, le plus emblématique étant celui des « filles de Chantelle », qui se mobilisent de novembre 1993 à décembre 1994 contre la délocalisation de leur usine de Saint-Herblain. 

L’aspiration au respect et à la liberté dans la maîtrise de leur corps conduit des femmes de plus en plus nombreuses à s’engager contre le viol, les violences conjugales, pour la liberté de la contraception puis de l’avortement. Dès les années 1970 naissent ainsi des « groupes », femmes Nantes-nord, femmes de la Bugallière, de la rue du Drac, femmes alternatives, femmes PTT, femmes travailleuses en lutte, etc., aux côtés d’associations plus anciennes et nationales comme le Mouvement français pour le planning familial, dont l’action est sans doute plus difficile à Nantes dans une culture encore marquée par l’emprise catholique. La création en 1978 de SOS-femmes, association de soutien aux femmes victimes de violences conjugales, participe également fortement à la structuration du mouvement. Une autre originalité nantaise tient à l’ancienneté (1973) et à l’importance des groupes lesbiens. Ce foisonnement se poursuit jusqu’à nos jours, même si la tendance est nette depuis les années 1990 à agir plus collectivement, ce que traduit la création en 1989 de l’Espace Simone de Beauvoir, installé depuis 2001 quai de Versailles. 

Des personnalités féministes émergent dans cette période, à l’exemple de Mado Aoustin, une habitante des Dervallières, syndicaliste, conseillère municipale dès 1989 et première femme présidente nationale de la Confédération syndicale des familles, de Renée Broustal, militante syndicale et socialiste, déléguée régionale des droits des femmes puis, de 1991 à 1995, première présidente de l’Espace Simone de Beauvoir, ou de la deuxième présidente Maryse Guerlais, référence théorique dans l’univers féministe. 

La reconnaissance du mouvement féministe est désormais suffisante pour qu’une nouvelle génération prenne le relais de ces figures historiques. 

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Croix, Alain, Douard, Christel (dir.), Femmes de Bretagne. Images et histoire, Rennes, 1998

F comme Femmes à Nantes. Femmes de Nantes, Ville de Nantes, Nantes, 2003

« Les femmes en mouvement », Cahiers de l'Institut Kervégan, 2006

Loiseau, Dominique, « Associations féminines et syndicalisme en Loire-Atlantique (des années 1930 aux années 1980) », Clio, n°3, 1996

Loiseau, Dominique, Marre d'être sages !, Centre d'histoire du travail, Nantes, 2008

Scilbo, Pascale (dir.), De fil en aiguille, quelques histoires de la rue du Drac, Association Arlene, Nantes, 2007

Pages liées

Claude Cahun et Marcel Moore

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Rédaction d'article :

Florence Rambaud-Greslier