Jean Chabot (Cerizay, 1914 – Nantes, 2015)
Habitat des bords de Loire : les évolutions des 19e et 20e siècles (2/3)

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Ancienne halle au blé


Blé, sel et vin sont les trois denrées d’importance commercialisées dans le port de Nantes depuis le Moyen Âge. Le blé est essentiellement amené à Nantes par voie d’eau. Il provient le plus souvent des campagnes proches mais également du pays d’amont (Angers) et des ports bretons.

Le commerce du blé à Nantes

Quand le blé vient à manquer, la ville en fait venir de nombreuses régions françaises : en 1529, elle demanda l’intercession du duc de Chateaubriand auprès du roi pour le blé de Normandie et de Picardie dont il y avait grand besoin.

Le blé est avant tout une denrée de consommation quotidienne destinée au marché local. Pour autant, à partir du 15e siècle, le blé amené à Nantes est également exporté vers la péninsule ibérique.

Au début du Moyen Âge, il existe un Port-au-Blé, installé sur la rive du Seil de Rezé. Si sa toponymie a été conservée, il est vraisemblable que ce port se colmate assez tôt. Au 17e siècle, le vicomte de Rezé abandonne définitivement les droits de péage qu’il avait sur les charrettes (et non les bateaux) venant décharger au Port-au-Blé. Il est difficile de savoir si au début du Moyen Âge des entrepôts sont organisés au Port-au-Blé ou si la céréale est transportée ensuite dans Nantes.

En revanche, au 15e siècle, le duc possède dans Nantes une cohue (ou halle) au blé « joignant la poterne et port de Nantes le long de la muraille ». Le blé débarqué sur le Port-Maillard ou Port Lorido y est directement entreposée. En 1483, le duc François II décide qu’abattre la halle et que « le lieu mis à chemin et voye publicque ». Cette démolition s’accompagne d’un déplacement de la cohue qui est « mise et assignée sur le cail d'Erdre, en une place froste et avironnée de vieilles murailles, appellée des greniers d'Erdre, qui est lieu propre et convenable pour ladite cohue, et à y recuillir les marchans et veturiers y aportans blez. » À cette fin, le duc fait réparer la muraille contre laquelle pourra être construite la nouvelle halle mais les fortifications rendent impossible le passage à pied ou en voiture vers la halle : une tour est donc abattue pour permettre le passage. 

Le long de la halle, des cales perpendiculaires à l’Erdre sont mises en place. Les gabarres doivent passer le rateau entre l’Erdre et la Loire pour pouvoir débarquer à l’abri de cette grille protectrice. Dans l’attente de la construction de cette nouvelle halle, les marchands sont invités à entreposer et vendre leur blé dans une « maison » voisine de l’église Sainte-Catherine. 

Halle en bois couverte d’ardoises, le nouvel édifice est vraisemblablement bâti par le charpentier Jehan Le Coart et couvert par Pierre Hestore. Pour faire des économies de chantiers, l’ardoise est en partie récupérée sur l’ancienne cohue et sur la tour à abattre. Les travaux sont terminés en 1484.

Ce bâtiment protégé par les murailles de l’Erdre et directement accessible par bateau a sans doute été utilisé pendant presque un siècle. Puis, à la fin du 16e siècle, un déplacement de la halle est à nouveau envisagé : l’édifice est ramené à son emplacement originel, au revers de la muraille du Bouffay, proche de la porte de la Poterne qui communique avec le Port-Maillard et le Port Lorido. Ce nouveau déplacement coïncide sans doute avec l’agrandissement et la construction du premier quai sur le Port-Maillard. Dans cette nouvelle halle des « boutiques » sont organisées ainsi qu’un magasin (entrepôt) pour les pauvres où est vendu un blé de moindre qualité. Pendant la construction, des ventes sont organisées directement dans les gabarres : le 8 janvier 1568, « l'on faict savoir à tous ceulx qui vouldront du bled seille à 64 soulz le septier, auront à soy trouver à la poterne en la barque de François Sernic. Ils trouveront le marchant qui leur en fera la raison ; et ce dedans sabmedi prochain. Est permys audit marchant enlever lesdits bledz le jour de sabmedi passé et en faire ce que bon luy semblera […]». 

Un premier projet édilitaire et structurant sur les quais

Le bâtiment, protégé par la muraille du Bouffay, est toujours en activité dans la première moitié du 18e siècle mais les réparations sont de plus en plus fréquentes. Les projets de création de quais le long du centre-ville entraîneront l’hypothèse de la destruction des murailles et stimuleront les propositions pour reconstruire le bâtiment.

En 1742, Nicolas Portail propose un premier projet : une double halle pour le blé et le poisson, adossée à la muraille le long du nouveau quai construit à la confluence de L’Erdre et de la Loire.

Plan d’élévation des halles au blé et au poisson et greniers à blé, quai Brancas

Plan d’élévation des halles au blé et au poisson et greniers à blé, quai Brancas

Date du document : 12-10-1742

Alors que la nouvelle Bourse de commerce symbolise la montée en puissance des échanges transatlantiques depuis le 17e siècle dans le port maritime de Nantes, Nicolas Portail propose de matérialiser par un bâtiment en front urbain l’importance du blé dans le commerce du port fluvial depuis le Moyen Âge. Ce bâtiment composé de deux ailes séparées par un portail en arc cintré aurait eu deux étages : une galerie d’arcade pour le commerce du poisson et le petit commerce de blé, un niveau percé de petites baies pour les greniers à blé. Devant l’édifice, le quai aurait été doté d’une cale double permettant le déchargement facile des denrées.

Plan de l’escalier de la halle au blé du quai Brancas conduisant à la Loire

Plan de l’escalier de la halle au blé du quai Brancas conduisant à la Loire

Date du document : 18e siècle

Approuvée par le maréchal de Brancas, l’Intendant de Bretagne et le Bureau de Ville, la construction du quai est adjugée à Étienne Briau, en novembre 1741, pour la somme de 60,000 livres. L’adjudicataire a trois ans pour construire son ouvrage et les travaux sont réceptionnés en 1744. 

En 1750, les autorités confient à l’ingénieur Abeille une mission d‘expertise pour s’assurer de la faisabilité technique du projet de halle pensé par Nicolas Portail. La construction est lancée et les travaux sont adjugés le 23 juillet 1750 à Pierre Desprées, entrepreneur à Nantes, pour 61 800 livres.

Plan d’élévation des halles au blé et au poisson, quai Brancas

Plan d’élévation des halles au blé et au poisson, quai Brancas

Date du document : 1750

Mais, en 1754, la Ville décide d’arrêter le projet et engage la destruction du bâtiment dont le premier niveau d’arcade était déjà élevé. Il est possible que les déboires que la Ville connaissait avec le bâtiment de la Bourse élevé trop rapidement sur des remblais mal stabilisés aient conduit à l’arrêt du chantier. Il également possible que l’avis que rend Vigné de Vigny sur la « beauté singulière de la situation » du quai « qui pouvaient être troublées par le mouvement et l'embarras inséparables de ces lieux publics » aie motivé cette suspension sans qu’aucun autre projet ne soit mis en œuvre sur le nouveau quai. 

Quais Brancas et Flesselles

Quais Brancas et Flesselles

Date du document :

Durant les travaux, l’ancienne halle avait continué son office mais elle était de plus en plus utilisée par des professions diverses pour la vente de tous types de produits. En 1767, la municipalité cède aux « propriétaires des maisons sises […] quai Flesselles ci-devant de la Poterne, des terrains situés en face de leurs demeures près du mur de ville, qu'ils démoliront à leurs frais et profit » tandis que la Communauté se chargera « de faire abattre la cohue au blé ». Après la destruction, le commerce du blé n’est donc plus localisé à un emplacement précis.

Un nouveau bâtiment inclus dans un front urbain

En 1786, le Maire rappelle que, depuis 1766, l'exécution de cette halle était arrêtée et que si des circonstances avaient jusque-là arrêté la création d'un établissement reconnu éminemment utile, le moment était venu de donner une solution à cette question d'intérêt public. La Ville demande un projet et un devis à Mathurin Crucy, son architecte. Pour financer le projet, une souscription est lancée auprès des négociants. Le projet est adjugé l’architecte Julien-François Douillard.

La nouvelle halle est élevé en retrait du front urbain, quai Brancas. C’est un bâtiment de type basilical avec un rez-de-chaussée et un étage. Comme tous les immeubles qui l’entourent, la nouvelle halle a un rez-de-chaussée ouvert par des arcades en arc cintré au front vitré et soutenue par des piliers d’ordre dorique. L’étage est également ouvert par des arcades en arc plein cintre favorisant l’aération de la halle.

Façade de la halle au blé, quai Brancas

Façade de la halle au blé, quai Brancas

Date du document : 1990

À l’intérieur, l’espace est divisé par deux enfilades de piliers. Au centre, des boutiques sont aménagées tandis que l’espace latéral est maintenu en galerie. 

Plan de coupe de la halle neuve au blé, quai Brancas

Plan de coupe de la halle neuve au blé, quai Brancas

Date du document : 16-01-1786

En 1807, la bibliothèque publique investit la partie supérieure du bâtiment. En 1867, le bâtiment est agrandi et un édifice lui est ajouté en façade. Ce bâtiment en pierre à la façade néo-classique remet l’édifice dans l’alignement du quai et participe entièrement à l’architecture du front urbain.

Bibliothèque de Nantes, quai Brancas

Bibliothèque de Nantes, quai Brancas

Date du document : 1878

Après avoir été transformé en Hôtel des Postes, le bâtiment fut détruit en 1987 et remplacé en 2021 par un édifice de verre qui en reprend le volume rectangulaire et accueille une galerie commerciale.

Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes / Nantes Métropole ; Service du Patrimoine, Inventaire général, Région Pays de la Loire
Inventaire du patrimoine des Rives de Loire
2021

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