Magnolia
Julien Lanoë (Nantes, 1904 – Nantes, 1983)

Ce n’est pas faire injure à Nantes d’affirmer que son nom est associé à la conserve ou au  biscuit, aujourd’hui à la Folle Journée et aux Machines de l’Île, plus souvent qu’à la littérature. Tout au plus citera-t-on à son propos Jules Verne, qui y naquit, parfois le surréalisme – la formule de Breton : « peut-être avec Paris la seule ville de France où j’ai l’impression que peut m’arriver quelque chose qui en vaut la peine » étant en passe de devenir un lieu commun équivalent à ce qu’est la « douceur angevine » pour la province voisine. Or Nantes est une ville dont on a écrit, où l’on a écrit, où l’on écrit et publie encore, et les rapports qu’elle entretient avec la littérature valent beaucoup mieux que ces clichés.

Écrivains voyageurs

Écrivains voyageurs, touristes ou passants ont laissé de Nantes des images précieuses, qui racontent l’évolution de la ville vers celle que nous connaissons et nous permettent de l’appréhender dans son épaisseur chronologique. Mérimée visite surtout la ville en responsable des monuments historiques : ses descriptions visent à dresser un état des lieux, non à rendre une atmosphère. Mais d’autres laissent parler leur subjectivité. Madame de Sévigné, en route pour ses chers Rochers, ne trouve à Nantes qu’à s’ennuyer. Stendhal s’y plaît, aime les cafés, les places et les boulevards de cette ville un peu triste, mais tranquille et régulière. Le plus drôle est assurément l’insolent Flaubert, qui visite la ville à vingt-cinq ans avec son ami Du Camp et, déjà friand de traquer la Bêtise en ses gîtes, brocarde les feuilles de vigne de fer-blanc, « pudique immondicité » dont le bourgeois local munit les statues du musée. La ville intéresse plus qu’elle ne séduit, enthousiasme peu ; cependant tous, Stendhal, Hugo, Flaubert, Mérimée, Henry James signalent avec faveur dans la cathédrale le tombeau de François II, « admirable chose » selon Victor Hugo.

 

Enfances

Si le regard aigu d’un observateur extérieur nous donne de Nantes une image souvent juste, une autre vérité de la ville se rencontre chez ceux qui y ont vécu et qu’elle a façonnés, vérité marquée par la nostalgie ou par le ressentiment, par l’adhésion ou le rejet, moins exacte si l’on veut, mais infiniment plus frappante. Les années d’enfance et d’adolescence sont, à cet égard, essentielles.
Ainsi, pour Jules Verne, Nantes reste la ville des rêves d’aventure, ouverte sur l’océan : chaque navire qui s’engage dans l’estuaire est une promesse et un appel, l’île Feydeau le prototype d’une Ville flottante ou d’une Ile mystérieuse. Mais Vallès ou Gracq donnent à leur enfance des couleurs beaucoup plus sombres.

La liste est longue des écrivains qui connurent les rudes bancs du lycée de Nantes : Vallès, Corbière, Schwob, Vaché, plus près de nous Gracq, Cadou, Chevillard. La plupart d’entre eux y trouvèrent le double avantage d’une solide formation classique et, indirectement, d’un appétit de fantaisie, de liberté ou de révolte favorisé par un univers perçu comme étouffant – « Voilà la prison » disait Vallès à Léon Séché devant le lycée de Nantes. Et René Guy Cadou : « Je ne me reconnaîtrai jamais pour l’obligé de ces maîtres qui ont mis toute leur science à me faire oublier ce qui était au fond de moi depuis l’enfance » – est-il interdit de penser que son travail poétique consistera, pour une part, à rechercher avec ferveur ce que ses maîtres lui avaient fait oublier ?

Julien Gracq, élève du lycée de 1921 à 1928, s’y montra particulièrement brillant. Expérience guère heureuse, cependant, si l’on songe aux descriptions du « grand pensionnat triste », du « séjour lugubre »  inspiré par le lycée dans Un beau ténébreux : la ville, la vie n’y sont perçues que par leur absence, dans le retranchement d’une cour sinistre. La Forme d’une ville développera cette sensation de « réclusion », les regards jetés depuis la cour sur « la cime des magnolias du Jardin des Plantes » ; la ville se devine à une rumeur, à des parfums, et surtout s’imagine – La Forme d’une ville confrontant la Nantes ainsi rêvée à celle que l’auteur découvrit après les années de lycée. Des pages lumineuses, pourtant, se rapportent à ces années : celles qui racontent les promenades dominicales à la Colinière, l’ « avant-goût de grandes vacances [qui] montait aux narines avec l’odeur sucrée, surchauffée de la sève de juin. »

Tout un pan de l’œuvre de Michel Chaillou, tantôt romanesque, tantôt autobiographique, part à la recherche de son enfance nantaise, que son écriture précieuse et colorée peuple de personnages touchants ou merveilleux, mère séduisante, oncle fantasque, célébrités de la rue nantaise – quand elle n’évoque pas « la stupeur, l’immense stupeur » répandue sur la ville par les bombes du 16 septembre 1943 autour d’un enfant de treize ans.

Enfin, parmi les sources du surréalisme français, on trouve les quatre potaches scandaleux du lycée de Nantes, les Sârs : Jean Bellemère, futur Jean Sarment, Pierre Bisserié, Eugène Hublet, et Jacques Vaché ; leur fantaisie et leur irrévérence firent brièvement souffler sur la presse et la bourgeoisie locales le vent d’une salubre inquiétude… La rencontre à Nantes de Vaché sera, pour Breton, capitale. Fasciné par ce jeune homme flamboyant qui faisait œuvre de sa vie même, il ne pouvait interpréter la mort de Vaché, d’une surdose d’opium, que comme le geste volontaire qui couronnait cette œuvre largement immatérielle : refus définitif de la société, de ses convenances, de sa raison, et apothéose dans une illumination rimbaldienne.

 

Nantes réinventée

Si la littérature commence là où s’achève le constat, la description sèche et cadastrale, ce que l’on peut en attendre est moins une évocation de la ville qu’une recréation. Grâce à Pieyre de Mandiargues, le Passage Pommeraye se pare des prestiges du fantastique, et l’on verrait bien des scaphandriers se mouvoir dans ses « teintes opalines et glauques » ; Paul Louis Rossi, dans Nantes, Le Buisson de datura, ou La Voyageuse immortelle réveille le regard du promeneur dans des lieux qu’il croyait connaître, lui découvre leur part d’étrangeté. On multiplierait les exemples.

Parmi les visions de Nantes que proposent les écrivains, le lecteur est ainsi invité à choisir la sienne, ou plutôt à enrichir la sienne de tant d’approches contradictoires. S’il s’attendait, comme Vallès, à découvrir en Nantes une ville maritime, des « faces de corsaires » et des « parfums de mer », il partagera sa désillusion, même s’il n’y rencontre plus de ces « paysans aux cheveux longs et rares, tristes et laids » qui désespéraient Jacques Vingtras. Une humeur amère trouvera elle aussi un écho dans l’admirable évocation de Nantes par Paul Nizan à la fin d’Antoine Bloyé : « une ville où le commerce de mer, les banques, les usines, les faces blanches des femmes dévotes, la mort et l’inquiétude sont les éléments mystérieux d’une vie que nulle autre ville française n’impose à ses habitants ».

Autre source de déception : le comblement de la Loire et de l’Erdre, dans lequel bien des auteurs voient comme le suicide de la « Venise de l’Ouest ». La déploration du poète Yves Cosson ne manque pas d’énergie : « La Venise de l’Ouest / A bouché ses canaux / Remisé ses gondoles / Les îles sont mortes / Et ta porte océane / Bat lamentable / Sur un ciel sale ». Marc Elder stigmatise les « ingénieurs arrogants » à qui l’on doit cette « œuvre misérable et puérile ». Et il faut à Paul Louis Rossi quelque volontarisme pour retrouver, par la grâce d’une vitrine, d’un parfum de vanille, d’une brume ou d’une chanson, un peu des « prestiges anciens » d’une ville évanouie. Mais la nostalgie ne peut durer indéfiniment… Il faudra bien que la ville qui se transforme sous nos yeux rencontre les auteurs qui lui rendront justice, et l’on imagine volontiers un Patrick Deville – Nazairien de l’œuvre duquel Nantes n’est pas absente – soumettre les quartiers nouveaux à son regard de coloriste, sensible à tous les signes de la modernité, et mieux qu’un autre apte à sentir dans l’estuaire un appel du large inaltéré.

Mais il est fréquent, aussi, que la littérature mette l’accent sur le visage heureux de Nantes :  Cadou chante Nantes en octobre (« sa meilleure saison ») et ses petits matins piquants, l’île Feydeau demeure un réservoir de rêveries (Paul Louis Rossi, Paul Morand), Gracq évoque puissamment le quartier Graslin comme « le vrai point d’ignition de la ville » ; la Cigale, les jolis quartiers de Chantenay ou Trentemoult, la Butte Sainte-Anne, le Quai de la Fosse, le port, bien sûr, et pour ceux qui l’ont connu le célèbre pont transbordeur, ont pour beaucoup des charmes puissants ; on note l’animation des marchés, le goût des Nantais pour les spectacles de la rue et le carnaval ; sans oublier, jusque chez Nizan, la beauté des Nantaises… Au long des lectures le portrait de Nantes se précise, se complique, ville bourgeoise et bigote, ouvrière et révoltée, de tradition blanche ou bleue, ville de la traite ou de l’Édit ; rues calmes et grises jusqu’à l’ennui, ou souffle et marées venus de l’océan : peu à peu, et c’est heureux, la ville devient irréductible à l’idée que nous nous en faisions.

 

Aujourd’hui

Aujourd’hui, la littérature prend à Nantes des formes foisonnantes. Une jeune génération d’auteurs y travaille. Il est difficile encore de savoir si des écrivains comme Éric Pessan ou  Ophélie Jaësan s’imposeront comme des auteurs majeurs, mais des éditeurs importants leur ont ouvert leur catalogue. Journaliste et critique, Daniel Morvan est l’auteur d’une œuvre littéraire personnelle, au sein de laquelle on retiendra le très remarqué Lucia Antonia, funambule : le roman d’un deuil y prend la forme de fragments fragiles, baignés de lumière et de grâce.  La mort brutale de Lisa Bresner a interrompu prématurément une œuvre prometteuse. Jean Rouaud est entré en littérature par une description de la pluie nantaise, mais ses romans ultérieurs sont souvent revenus visiter la ville : qu’on se souvienne, par exemple, de l’évocation habitée des bombardements de 1943 dans Des hommes illustres. Même s’il répugne à se voir qualifié d’écrivain nantais, Philippe Forest, qui enseigne à Nantes et y publie chez Cécile Defaut une partie de son travail théorique, construit à partir d’un deuil inguérissable une œuvre maîtrisée, nécessaire, magnifiquement consciente de ses objectifs et de ses moyens. Et l’on espère pour la littérature qu’il y aura encore dans cent ans des lecteurs capables de recevoir l’écriture de Pierre Michon, lui-même lecteur d’exception, écrivain de haut style, admirable d’exigence et de profondeur, qui poursuit à Nantes son œuvre rare et patiente.

La Bibliothèque municipale, l’Université permanente, la Maison de la poésie ou Impressions d’Europe ne contribuent pas peu à la vie littéraire nantaise – en organisant des expositions, des lectures-débat, à travers des publications ou une « Nuit de la poésie », ou encore en invitant à Nantes des écrivains européens qui, naguère au Lieu Unique, aujourd’hui au Grand T, rencontrent une assistance nouvelle ou déjà conquise, mais toujours abondante et passionnée. Avec une autre sensibilité, l’Académie littéraire de Bretagne et des Pays de la Loire contribue elle aussi au rayonnement de la ville par des « après-midi littéraires », la publication de Cahiers, et les prix qu’elle décerne.

Nantes est aussi une ville d’éditeurs et de libraires. Joseph K, Joca Seria, Le Petit Véhicule, L’Atalante, MeMo, Cécile Defaut élaborent patiemment des catalogues remarquables malgré des conditions économiques parfois précaires. Outre les quotidiens locaux, des revues comme Encres de Loire naguère, Mobilis aujourd’hui, et Place publique rendent largement compte des publications nantaises ou d’auteurs nantais, et 303 ou La Nouvelle revue Nantaise leur consacrent dossiers et numéros spéciaux. Dernier et indispensable maillon de la chaîne, des libraires passionnés ont résisté, grâce à la richesse de leur fonds et à la compétence de leurs collaborateurs, aux assauts des grandes chaînes : tous les lecteurs nantais connaissent les librairies Coiffard, Durance, Vent d’Ouest, pour ne citer que les plus anciennement établies.

Cette activité multiple fait que le passionné de lecture trouve à Nantes maintes occasions de sacrifier à son vice impuni. Ainsi, à l’occasion de la manifestation nationale « À vous de lire », on a pu voir au Musée des Beaux-arts une foule se presser sous le regard de Madame de Senonnes, pour entendre un violoniste dialoguer avec Marina Tsvetaeva lue par la comédienne Anna Mouglalis. Et c’était bien à l’invitation de la littérature que s’étaient réunis, pour un moment de plénitude, la musique, le théâtre, la peinture et la poésie.


Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d’auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Bibliothèque municipale de Nantes, Pas à page : regards sur Nantes et la Loire-Atlantique, Ville de Nantes, Nantes, 1993

Chaillou, Michel (préf.), Balade en Loire-Atlantique, Alexandrines, Paris, 2008 (coll. Sur les pas des écrivains)

Guichard, Thierry, « Lire en ville : Nantes », Le Matricule des anges, n°99, janvier 2009

Locmant, Patrice, Nantes dans la littérature, Coiffard, Nantes, 2006

Paumier, Jean-Yves, Guide littéraire de Loire-Atlantique, Siloë, Laval, 2010

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Jean-Louis Bailly

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