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Septembre 1894 : présentation du « Rapport sur l’exploitation de la femme » de Charles Rossignol


Nantes accueille du 17 au 22 septembre 1894 le 6e Congrès national des syndicats de France. Lors de celui-ci, Charles Rossignol de la Bourse du travail parisienne livre un rapport sur « l’exploitation de la femme » mais pour conclure qu’elle soit rendue « au foyer domestique d’où elle n’aurait jamais dû sortir »…

Le rapport de Charles Rossignol sur le travail au féminin

En cette fin de siècle, les syndicats - autorisés depuis 1884 - se multiplient tandis que les Bourses du travail sous l’impulsion de Fernand Pelloutier se mettent en place. Celle de Nantes est créée en février 1893. Son secrétaire général, Désiré Colombe, préface le compte-rendu du 6e congrès national des syndicats de 1894. Les délégués des syndicats présents ne comptent qu’une seule femme, Mme Sébillot, au titre de la chambre syndicale des vendeurs de journaux de Nantes.

À l’occasion de ce rassemblement, le militant socialiste révolutionnaire et ouvrier, Charles Rossignol, dévoile son rapport sur le travail des femmes. S’il semble considérer le rôle sociétal de la femme comme la question « la plus importante », ce n’est pas pour valoriser sa fonction de travailleuse en plein essor même si le congrès appelle à la création de syndicats féminins. Il dénonce le fait que le christianisme - voire certains savants - aurait infériorisé la femme transformée en « esclave soumise et superstitieuse » de même que la bourgeoisie révolutionnaire, prétexte à faire ainsi de l’homme un « salarié esclave ». Il considère, en effet, le fait religieux comme une forme de superstition et l’Église comme un pouvoir dominant au sein de la société. Si les ateliers et le machinisme, ensuite, auraient réhabilité la femme jugée apte au travail ce serait pour remplacer le travailleur dans les « bagnes capitalistes », avec, comme effet, une baisse des salaires puisqu’il est habituel de payer moins les femmes… comme les enfants.

L’auteur s’appuie sur un rapport concernant la cordonnerie. La femme serait « impropre à exercer le métier de cordonnier » du fait de son inaptitude physique dans un milieu toxique qualifié d’immonde dans lequel la Société protectrice des animaux (SPA) « ne voudrait pas que l’on fît séjourner les bêtes d’une ménagerie »… À l’appui de sa démonstration, il cite également les allumettières, exposées à la toxicité du phosphore, comme les casseuses de sucre qui transforment les pains de sucre en morceaux emballés. Ces dernières font l’objet d’un reportage remarqué en septembre 1892 par Caroline Rémy, alias « Séverine », proche du journaliste, écrivain et communard Jules Vallès, à l’occasion d’une grève salariale.

Des casseuses de sucre et leur contremaître

Des casseuses de sucre et leur contremaître

Date du document : Fin 19e siècle

Le sort de ces ouvrières – des « bêtes de somme » – serait souvent d’échouer à l’hôpital, voire de « trébucher dans la prostitution » en faisant d’une « chair à machine » une « chair à plaisir ». Ce triste sort est doublé de l’éviction de l’ouvrier réduit alors à n’être qu’un sans-travail et un exclu. Avec ce discours, Charles Rossignol s’inscrit dans la pensée de Pierre-Joseph Proudhon, théoricien de l’anarchisme et misogyne convaincu, pour qui la femme ne pourrait être que « ménagère ou courtisane ».

La loi du 2 novembre 1892 et ses conséquences

L’objectif de la Révolution socialiste prônée par Charles Rossignol est bien de supprimer l’exploitation de la femme, exclue alors des ateliers « pour le respect de la dignité humaine ». Dans l’immédiat, l’État, sous la pression des socialistes, par la loi du 2 novembre 1892, a limité la durée du travail journalier et hebdomadaire pour les femmes… et les enfants, tout en leur interdisant le travail de nuit au grand-dam d’une partie du patronat. L’année 1893 a vu des grèves se multiplier dans le textile, secteur féminisé, à l’occasion de l’application de la loi, prétexte pour le patronat à réduire les salaires. Si le rapporteur conclut qu’à travail égal, il est justifié que « la femme touche salaire égal », il espère donc bien que la future Révolution la renvoie au foyer, son lieu de vie « naturel »… De manière significative, cette loi montre que les femmes sont toujours considérées aux yeux du droit français comme des mineures civiles.

Extrait de la loi du 2 novembre 1892

Extrait de la loi du 2 novembre 1892

Date du document : 1892

Au total, avant 1914, le mouvement ouvrier est généralement particulièrement méfiant « envers le travail des femmes, perçu comme une menace pour les salaires masculins et l’organisation traditionnelle du travail », en tirant donc tous les salaires vers le bas, tendance encore majorée par la réduction du temps de travail. La plupart des syndicalistes bien que socialistes ou anarchistes partagent une vision de la femme considérée avant tout comme une épouse et une mère de famille – dont la place est donc au foyer. Quant à la travailleuse, elle ne bénéficierait de toute manière que d’un salaire d’appoint, le « salaire féminin », les revenus du ménage reposant avant tout sur l’homme. Or, le niveau de salaire de ce dernier serait menacé par la concurrence « déloyale » exercée par les femmes et les enfants pour la plus grande satisfaction des patrons…

Vue de la salle des bobinoirs dans une cotonnerie à Salbris (Loir-et-Cher)

Vue de la salle des bobinoirs dans une cotonnerie à Salbris (Loir-et-Cher)

Date du document : Vers 1900

Féminisme vs syndicalisme

Syndicalisme et féminisme en cette toute fin du 19e siècle s’opposent ainsi souvent quant au devenir de la femme salariée tout en partageant une vision commune quant à un travail avant tout considéré comme « une corvée au service du Capital ». En aucune manière, sauf exception, le travail féminin n’est alors vu comme un moyen d’émancipation pour la femme considérée avant tout comme « la fée du logis » et une mère de famille…

Si le secteur primaire concerne toujours largement les femmes, l’industrialisation croissante voit le travail féminin augmenter de manière significative comme dans le secteur tertiaire, même s’il ne faut pas ignorer la proportion important de domestiques en maisons bourgeoises ou aristocratiques. Ceci contribue fortement à modifier l’image de la femme salariée perçue autrement que comme une ouvrière « frappée de la même malédiction que les hommes de sa classe ». Les images de l’institutrice et du « col blanc » (terme qui désigne les personnes travaillant dans les bureaux et se distingue du « col bleu », l’ouvrier) en témoignent d’autant qu’il est bien connu que « les femmes du commun, en particulier les travailleuses, n’ont pas d’histoire » du fait de l’absence presque totale d’intérêt, fort longtemps, à leur égard, faisant d’elles des « travailleuses invisibles ». Avec la seconde industrialisation (1870-1914) se produit une dévalorisation du travail féminin industriel.

L’argumentation développée à Nantes en 1894 par Charles Rossignol bénéficie d’une véritable longévité à l’image d’un article paru à la Libération, fin décembre 1944, dans un journal initié par les Cahiers de Témoignage chrétien, Le Méridional, soutien du Mouvement républicain populaire (MRP – démocrate chrétien) : ce papier s’appuie sur les revendications financières de la Ligue de la mère au foyer (LMF) et du Mouvement populaire des familles (MPF) – à savoir accorder un salaire familial et des allocations – afin d’éviter que la femme « se voit contrainte de déserter le foyer familial » où évidemment se situerait sa mission d’épouse et de mère. L’article exprime le vœu, dans le contexte de l’accession au droit de vote des femmes, que les futures députées fassent leurs ces « légitimes revendications », portées par des organisations féminines et familiales d’inspiration catholique et volontiers reprises par des hommes…

Yvon Gourhand
2026

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En savoir plus

Bibliographie

Compte-rendu des travaux du Congrès tenu à Nantes du 17 au 22 septembre 1894, 6e congrès national des syndicats de France, Nantes, Imprimerie Georges Schwob et fils, 1894, p. 79-80 et 122-124, en ligne sur Gallica (BnF)

Pennetier Claude, « Rossignol Charles Édouard », Notice biographique sur le Maitron patrimonial [en ligne], novembre 2010, modifié en octobre 2024

Patillon Christophe (CHT de Nantes), « Le mouvement ouvrier face au travail féminin », module Femmes au travail : s’affirmer par la lutte, cours à l’UP de Nantes (document inédit aimablement communiqué par l’auteur)

Guicheteau Samuel, « Ouvrières au travail, travaux de femmes. Nantes XVIIIe-XIXe siècles », Les Cahiers de Framespa 7/2011, en ligne sur OpenEdition

Séverine, « Les casseuses de sucre. Notes d’une gréviste », Le Journal du 28 septembre 1892

« La nursery à l’usine ou la mère à la maison ? La vraie libération de la femme est dans la seconde solution », Le Méridional du 10 décembre 1944, AD des Bouches-du-Rhône, PHI 418-1, en ligne

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Rédaction d'article :

Yvon Gourhand

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