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Prisunic


L’évocation du magasin Prisunic rappelle pour de nombreux Nantais de vieux souvenirs. Pendant des décennies, les enseignes Prisunic, Monoprix ou Uniprix ont marqué le quotidien des Français. Magasins populaires du 20e siècle, ils appartiennent à une autre génération que celle des Grands Magasins.

Premier magasin populaire à prix unique, Prisunic a accompagné les mutations de la société moderne. Apparu pour la première fois en France en 1931, il est inauguré à Paris rue de Provence la veille de Noël. Il s’agit dans un premier temps de concurrencer la chaîne de magasins Uniprix créée en 1928 par les Nouvelles Galeries. Le fondateur de Prisunic, Pierre Laguionie, propose une gamme de prix bon marché : le succès est immédiat.

La France est en récession et cette nouvelle chaîne est un véritable pari. Elle repose sur un concept de distribution innovant, importé des États-Unis où la chaîne Woolworths a lancé dès 1879 les premiers articles courants aux prix de 5 et 10 cents seulement. Il s’agit de vendre bon marché au plus grand nombre des articles standards de grande consommation et à prix unique (5 à 6 niveaux de prix), grande nouveauté pour l’époque. L’objectif est aussi d’occuper le terrain de la distribution avant que les sociétés américaines s’implantent en France. Il s’agit également de gagner la clientèle des classes populaires et des classes moyennes en installant des succursales dans les villes de plus de 40 000 habitants et dans les rues les plus passantes.

Apparition de Prisunic à Nantes : pour une nouvelle manière de consommer

À Nantes, la succursale, implantée à l’angle des rues Lafayette et du Calvaire, ouvre au début de l’été 1932, révélant le succès fulgurant du premier magasin parisien. Inauguré le 30 juin, le directeur Monsieur Champigny, organise l’ouverture en deux temps. Le magasin est d’abord visité par une poignée d’invités triés sur le volet, choyés par une coupe de champagne. Ensuite, le magasin ouvre ses portes « à un public impatient qui pénétra aussitôt en groupes compacts à l’intérieur des nouveaux magasins ». L’ouverture a lieu à 3 heures mais une foule de curieux patiente depuis une heure déjà. Un journaliste de L'Écho de la Loire infiltre la queue pour entendre les commentaires qu’il rapporte ensuite : « Oui, madame, des vagues  7,50, avec des diamants comme ça ! Vous avez vu le service de verres et la carafe pour 10 francs et le service de toilette pour 17 francs ? Ma fille se marie dans un mois, pensez quelle affaire ! » Judicieuse façon (mais peu naturelle) de faire la promotion du magasin… Par ailleurs le journaliste remarque avec ironie la venue de députés, de chefs de cabinet, de grands patrons, attirés par les prix bas malgré leur portefeuille rempli. Il liste ainsi toute une série d’hommes politiques ou de riches industriels venus acheter leurs affaires à prix cassés.

La devise, portée par les journaux locaux, est la suivante : «  Rien au dessus de 10 francs ! ». La foule est si nombreuse à l’ouverture que certains articles vinrent à manquer, si bien que le 2 juillet la société publie des excuses dans Le Populaire de Nantes : « Nous prions nos clients de bien vouloir nous excuser », et rassure sur le fait que les articles ne tarderont pas à revenir. Nul autre magasin n’a connu un tel succès à son ouverture ni un tel relai dans les journaux. On devine qu’il s’agit d’un réel changement dans la manière de consommer, qui survient par ailleurs en même temps que la première grande braderie du 6 juin 1932. Depuis le krach boursier de 1929 et la Grande Dépression, le goût est désormais à la simplicité. Dans les années 1930, terminées les grandes nefs, les vitraux immenses, les coupoles et les escaliers monumentaux. Les prix bas et imbattables de Prisunic, son architecture et sa nouvelle approche commerciale, répondent parfaitement aux attentes du moment.

À l’instar néanmoins des grands magasins de la fin du 19e siècle, Prisunic organise des ventes de charité, effectue des dons aux pauvres, et s’inscrit dans la vie sociale. Très rapidement, dès 1933, Prisunic devient un incontournable de la culture populaire nantaise (un peu comme le verbe crébillonner). Les journaux de l’époque qui témoignent du succès du magasin par une publicité régulière, insistent sur la bassesse des prix que procure le magasin. Notons également que le magasin attire aussi les voleurs… en raison des prix ! : « Prisunic reçoit la visite de nombreux clients… Cependant, en raison de la modicité de ses prix, il est visité de temps à autre par des individus sans scrupules dont la seule ambition est de se procurer aux moindres frais l’objet de leurs désirs. L’opération, toujours délicate en public, est particulièrement dangereuse. Elle a valu à Gustave Moiseau, 27 ans, qui s’attaquait à un stylo de se faire pincer et d’être gratifié, en raison de la récidive, d’un mois de prison sans sursis et d’une amende de 25 francs ». Ce genre d'affaires semble courant dans les journaux de l’époque.

Les grèves de 1936 : révolte à Prisunic

En 1936, le monde du travail est touché par une série de grèves, qui concerne entre autres les employés des magasins Prisunic de la région. En 1936, suite à une violente crise économique, les travailleurs français entament des grèves massives et obtiennent ainsi d’importantes victoires, notamment les congés payés et les 40 heures.

Les grèves de 1936 se déroulent dans un contexte difficile mêlant crise économique, développement du taylorisme, montée des fascismes et spectre de la guerre en Europe avec l’arrivée au pouvoir du fascisme en Italie puis en Allemagne. Les conditions de travail liées à l’industrialisation sont particulièrement dures. La semaine de travail dure 48 heures, avec des rythmes de travail cadencés par l’optimisation des processus industriels. Et très peu de salarié.es ont droit à des congés payés. La crise économique se révèle d’abord aux États-Unis mais atteint ensuite la France. Elle se traduit par une violente déflation, un ralentissement de la production industrielle, un arrêt des investissements productifs, un alourdissement des dettes publiques et une profonde crise monétaire.

En septembre 1936, une convention annexe vient d’être signée à la chambre de commerce entre l’union syndicale des commerçants détaillants de Cholet et la Fédération des Syndicats patronaux de la région choletaise, ainsi que le syndicat des employés de commerce et de l’industrie, touchant la question des horaires de travail. En 1937, on retrouve ce type d’affiche dans les journaux concernant les magasins Prisunic mais également Lafayette, Brunner, Belle Jardinière, La Châtelaine, Au Sans Pareil etc. : « En application de la loi de 40 heures les magasins nantais dont les noms suivent seront fermés les lundis toute la journée. Syndicat de la Nouveauté et des Spécialités qui s’y rattachent ». Prisunic fait partie de ce syndicat, tandis qu’il en existe un autre pour les magasins d’ameublement. Cette affiche est renouvelée durant tout le mois d’avril 1937.

Fin mai de la même année, certains magasins nantais annoncent pourtant leur réouverture pour les lundis. Des manifestants occupent les locaux pour empêcher les ouvertures. Le Phare de la Loire titre ainsi : « Tumulte autour des magasins restant ouverts le lundi. Rue du Calvaire, la force armée doit s’opposer aux manifestants qui voulaient occuper les locaux et la rencontre est assez vive ». Beaucoup d’employé.es protestent contre l’ouverture du magasin le lundi et les manifestants empêchent le public d’y entrer. Les vendeuses sont les principales actrices de cette manifestation. Parvenant à esquiver le barrage policier, elles s’installent aux balcons et alternent chants et cris stridents.

Le lendemain de cet incident, les différents syndicats ouvriers et patronaux se rencontrent. La discussion, longue et infructueuse, porte sur l’ouverture du lundi après-midi au moins les hivers. Les syndicats des employés de la Nouveauté quant à eux ont décidé d’entamer des démarches auprès du ministère du Travail afin d’obtenir « l’abrogation du décret autorisant l’ouverture des magasins de province le lundi ». Un compromis est trouvé car au début du mois d’octobre 1937, les journaux annoncent la réclame suivante : « Loi de 40 heures. Pour faciliter les achats d’hiver, les Magasins Nantais dont les noms suivent : [dont Prisunic] seront ouverts les lundis après-midi des 11, 18, et 25 octobre, de 13h45 à 18h45 ».

Bombardements et reconstruction

Durant la Seconde Guerre mondiale, le magasin Prisunic organise le rationnement : « […] prie ses clients, régulièrement inscrits pour l’obtention des denrées rationnées (beurre, fromage, margarine, huile, légumes secs, conserves, charcuterie, vin, pommes de terre, oignons, saccharine, etc.), de vouloir bien se présenter à partir du jeudi 5 novembre pour retirer une carte d’achat individuelle créée à leur intention. Cette carte leur sera délivrée gratuitement sur présentation de la carte d’alimentation. Nos rayons d’alimentation sont ouverts de 9h à 17h30 sans interruption sauf le lundi matin ».

Prisunic, à l’instar de très nombreux commerces du centre-ville, est réduit en cendre pendant les bombardements de 1943. Pourtant, les quelques denrées qui ont pu être sauvées sont distribuées au Secours National. Dès le mois d'octobre, Prisunic et les Galeries Lafayettes rouvrent au marché de Talensac, pour lesquels une partie a été aménagée. Le même mois, nombreux sont les commerçants à déposer des annonces afin d’avertir leur clientèle de leur nouvelle adresse. En février 1944, Prisunic rouvre aux 27 rue de Strasbourg et 17 rue du Calvaire. En novembre 1946, le préfet annonce l’évacuation de Prisunic pour le 30 novembre, afin que les locaux de l’école Saint-Félix soient entièrement libérés pour décembre 1946. Or le 26, rien n’est fait, le magasin fonctionne toujours et le directeur prétend même ne pas être au courant d’une pareille chose. La question soulevée est l’injustice et le privilège accordé au Prisunic, alors que les autres commerçants ont été mis en baraquement (ils n’ont pas eu la chance d’occuper des locaux en bon état déjà prêts et chauffés). Le conseiller général qui soulève cette problématique s’adresse courant juin à un nouveau préfet. De son côté, Prisunic en apprenant la menace qui pesait sur leurs locaux, a entamé un recours pour faire en sorte que leurs 35 employés ne soient pas au chômage.

En 1954, l’architecte François Grimm dessine les plans d’un nouveau magasin à construire à l’emplacement de l’ancien commerce détruit par les bombardements. Prisunic est par la suite remplacé par la marque Marks and Spencer, installée en France à partir de 1975, puis par H&M.

Gillian Tilly
Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2022

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Gillian Tilly

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