Le 9 janvier 1514, au château de Blois, la reine Anne, duchesse de Bretagne, meurt à l’âge de 37 ans. Le cérémonial royal des obsèques s’applique. Son corps doit être inhumé dans la basilique de Saint-Denis, nécropole royale. Conforme à une tradition séculaire, Anne avait prévu avant son décès la procédure de l’éviscération, et donc que son cœur soit enterré à Nantes, « duquel cueur », rapporte son héraut d’armes Pierre Choque, « elle faisoit présent a ses Bretons, comme a ses bons amis et loyaulx subjectz ».

Un cœur en présent aux sujets bretons

Le cœur de la reine est donc transporté de Blois à Nantes, très probablement par la Loire, et placé le 19 mars dans le tombeau de ses parents, le duc de Bretagne François II et sa seconde épouse Marguerite de Foix, édifié dans l’église du couvent des carmes, au terme d’une imposante cérémonie solennelle payée, selon l’usage, par les finances de la ville. Cette pratique de l’éviscération et du partage du corps, adoptée en France depuis le 13e siècle, permet au souverain d’affirmer ses liens avec un domaine et de marquer ses droits et obligations en plusieurs lieux.

Deux valves en tôle d'or

Réalisé par un orfèvre parisien, le reliquaire du cœur d’Anne de Bretagne est une boîte en forme de cœur constituée de deux valves en tôle d’or réunies par une cordelière d’or qui masque la suture périphérique. Les faces extérieures portent deux inscriptions en relief dont les lettres sont rehaussées d’émail vert. À l’intérieur, se lit sur un fond d’émail blanc une troisième inscription circulaire, peinte en lettres dorées au bord des deux valves. Le cœur est surmonté d’une couronne d’or composée de neuf fleurs de lys alternant avec neuf motifs en forme d’hermines ornés de filigranes. L’inscription, dont les lettres sont rehaussées d’émail rouge, est encadrée par sept rangs de fines cordelières. Le précieux reliquaire est placé dans un coffret de plomb, lui-même déposé dans une boîte de fer.

Oublié à l'Hôtel de Ville

Le reliquaire connaît ensuite une histoire agitée. En 1590, la montée des eaux de la Loire faisant craindre des dommages, il est exhumé une première fois. En 1727, des rumeurs laissant entendre que les Carmes ont pu le détourner pour sa valeur vénale, le maire Gérard Mellier fait ouvrir le tombeau et l’étui d’or afin de vérifier son état ; il est alors noté qu’il est rempli d’eau. 

Le couvent des carmes est vendu pendant la Révolution et voué à la démolition, à l’exception du tombeau. Le reliquaire est alors ouvert pour la troisième fois. Le procès verbal du 17 février 1791 mentionne à nouveau qu’il est rempli d’eau. Démonté, le tombeau de François II et de Marguerite de Foix est installé dans la cathédrale Saint-Pierre en 1817. Quant au reliquaire, il est transporté à la Monnaie de Paris où il échappe à la fonte. Retrouvé en 1819 au cabinet des Médailles de la Bibliothèque royale, il est récupéré par la Ville de Nantes le 25 septembre 1819. Déposé dans une armoire de l’Hôtel de ville, il y est « oublié » pendant plus de trente ans. L’État le réclame en 1852 pour la création du tout nouveau Musée des souverains français installé au Louvre à l’initiative de Napoléon III. Le Conseil municipal de Nantes s’y oppose, sans pour autant décider de son exposition au public. 

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Au Musée Dobrée 

Ce n’est qu’en 1886, à l’occasion de la tenue à Nantes du Congrès archéologique de France, que la municipalité accepte que le reliquaire soit pour la première fois exposé au Musée départemental hébergé par la Ville de Nantes depuis 1856 dans la chapelle de l’Oratoire. Le reliquaire rejoint le Musée Dobrée en 1896. 

Dans l’entre-deux-guerres, une vive polémique oppose le conservateur des Musées du château, devenu propriété de la Ville de Nantes, qui entend en faire un symbole de l’héritage breton de Nantes, et celui du Musée Dobrée qui s’oppose vigoureusement à la restitution du reliquaire au patrimoine communal. Presque un siècle après, le débat, plus feutré, n’est toujours pas tranché, et ceci malgré l’ouverture au château en 2007 du Musée d’histoire de Nantes. 

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La célébrité de ce reliquaire est telle qu’elle occulte l’existence d’autres reliquaires conservés à Nantes, tels le staurothèque ou reliquaire de la Vraie Croix (12e siècle) ou encore la châsse de saint Calminius (13e siècle), provenant de l’abbaye de Tulle, puis de l’église de Laguenne (Corrèze), pièces d’orfèvrerie acquises par Thomas Dobrée en 1861, aujourd’hui dans les collections du Musée Dobrée. La crypte de la basilique Saint-Donatien abrite le reliquaire offert par l’évêque de Nantes Jules-François Le Coq en 1881, conservant deux ossements des saints Donatien et Rogatien, connus sous le nom des Enfants nantais. Dans la cathédrale de Nantes repose également dans un reliquaire le crâne de Françoise d’Amboise, duchesse de Bretagne de 1450 à 1457. 

Extrait du Dictionnaire de Nantes 
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Barthet, Laure, Broucke, Camille (dir.), Le coeur d'Anne de Bretagne, Silvana ed. Milan, 2014

Caraës, Jean-François, « Un coeur pour mémoire… courte : à propos du reliquaire du coeur d’Anne de Bretagne », Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique , n°142, 2007, p. 115-122

Girault, Pierre-Gilles, Les funérailles d'Anne de Bretagne, reine de France : l'hermine regrettée, Gourcuff Gradenigo, Montreuil, 2014

« Q'il mecte ma povre ame en céleste lumière : les funérailles d'une reine, Anne de Bretagne (1514) : textes, images et manuscrits », Pecia : le livre et l'écrit, vol. 15, 2012

Santrot, Jacques, Les doubles funérailles d’Anne de Bretagne. Le corps et le cœur (janvier-mars 1514), Librairie Droz, Genève, 2017 (Travaux d’Humanisme et Renaissance)

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Rapport à la Bretagne

Webographie

Le reliquaire d'Anne de Bretagne en 3D

Exposition du Département de Loire-Atlantique sur Le Coeur d'Anne de Bretagne (2014)

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Rédaction d'article :

Marie-Hélène Jouzeau