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Marin Poirier (1903-1941) La Mocarderie et la Communauté de la Grande Providence

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Palais de la Bourse


Symbole de la puissance économique de la ville et de ses marchands, élément fondateur de la naissance de la place de la Petite Hollande et la transformation des quais du Port-au-Vin, l’ancienne Bourse de Nantes témoigne aujourd’hui de la persévérance d’une ville pour se doter d’un attribut utile à ses marchands et évocateur de l’importance de son commerce portuaire.

Qu’est-ce qu’une bourse ?

C’est au 13e siècle à Venise que débutent les premières expériences d’édition de valeurs mobilières, des titres négociables et échangeables prouvant la participation d’un particulier dans une entreprise. Parallèlement au système vénitien qui a pour but de mettre en vente des participations à la construction ou à l’armement d’un navire, se crée à Bruges la première bourse de valeur au sens moderne du terme : les marchands d’une même origine géographique s’assemblent en « nation » ou comptoir pour échanger des monnaies et fixer les futurs prix des marchandises qu’ils importeront à Bruges, en anticipant l'évolution de l'offre et de la demande aux quatre coins du monde connu. Chacune de ces « nations » louait ses propres bâtiments et leurs représentants s’assemblaient régulièrement devant l'hôtel de la famille Van der Buerse pour discuter commerce.

C’est sans doute sur ce principe que fonctionne la bourse nantaise au Moyen Age. En effet, dans le faubourg de la Fosse, de grosses communautés d’étrangers s’installent dès le 14e siècle. Souvent tournés vers le commerce, ces habitants se retrouvent pour discuter de leurs affaires et des valeurs des marchandises qu’ils exportent autour de bourses comme celle “ des marchandises du Nord” ou comme la “bourse et estappe d'Espaigne”, etc. Pour autant, il ne semble pas y avoir eu de bâtiments dédiés à ces activités. Les réunions se tenaient sans doute en extérieur comme cela se pratiquait à Bruges.

La première Bourse de Nantes

Face au développement du trafic portuaire, et sous la pression des marchands, le bureau de Ville décide d’édifier une bourse de commerce en 1641 sur la partie occidentale de la grève du Port-au-Vin, déjà occupé par la chapelle Saint-Julien, annexe de l’église Saint-Nicolas.

Quartier de l'ancienne bourse et lieu d'emplacement pour la nouvelle

Quartier de l'ancienne bourse et lieu d'emplacement pour la nouvelle

Date du document : 08-1721

L’édification de ce premier bâtiment est confiée à l’un des architectes les plus importants à Nantes au début du 17e siècle, Hélie Brosset. Cette première bourse n’est connue que par une représentation de Daniel Marot. Parallèle à la Loire, elle semble avoir été composée de deux bâtiments : un vaste volume longitudinal servant de salle de réunions et rencontres et un pavillon oriental servant d’appartement. Jacques Malherbe, architecte et sculpteur, sculpte sur l'une de ses portes « les armes de monseigneur l'évesque de Nantes et icelles posé en relief et sculpture » pour rappeler que le bâtiment est situé dans un fief qui appartient au prélat depuis le 13e siècle. En 1668, la chapelle Saint-Julien qui doit être reconstruite est ajoutée à l’extrémité occidentale.

Détail du plan d’élévation géométrale de la Bourse des Marchands de la ville de Nantes et de la chapelle Saint-Julien

Détail du plan d’élévation géométrale de la Bourse des Marchands de la ville de Nantes et de la chapelle Saint-Julien

Date du document : 1722

La première bourse de Nantes ne reflète pas la montée en puissance du port, qui deviendra grâce au commerce triangulaire le premier port de France dans la seconde moitié du 17e siècle, mais l’état des finances de la ville. Toujours aux abois et fréquemment obligée de repousser ses investissements, la Ville construit un bâtiment utilitaire et non édilitaire qu’elle loue aux marchands.

En 1666, un arrêt du conseil d’État reprend les termes d’une ordonnance de la Ville imposant aux négociants de « tenir leurs assemblées au logement vulgairement appellé la Bourse, que la communauté́ de la ville auroit depuis les vingt-deux dernières années, fait construire à la Fosse dudit Nantes, et deffense de faire aucune assemblée à l'entrée, ou autres lieux de ladite Fosse […] ». Cet arrêt ne permet pas de savoir si les négociants refusaient d’utiliser le bâtiment préférant s’assembler en extérieur ou si la Ville leur imposait de déporter leurs activités dans le « logement » pour réserver le grand bâtiment à d’autres activités.

La seconde Bourse et le développement du port de Nantes

Soixante ans plus tard, il est envisagé de reconstruire la Bourse. Le quartier portuaire est alors en pleine ébullition : face à la Bourse, l’île Feydeau se construit et Gérard Mellier souhaite bâtir un quai unifié entre la croix des Capucins (actuelle médiathèque) et Chézine. Depuis quelques années il est également envisagé de remodeler le Port-au-Vin.

En 1714, un premier projet propose de faire « une avancée » sur la Loire et de créer un quai et plusieurs cales parallèles au fleuve. Le bâtiment serait agrandi d’une galerie couverte ouverte et une place réservée aux négociants serait créée sur le quai. L’ajout de ces éléments aurait rapproché la Bourse nantaise des grandes places du Nord.

Plan du projet de quai et de galerie ouverte adjoint à la première bourse

Plan du projet de quai et de galerie ouverte adjoint à la première bourse

Date du document : 1714

En 1720, de nouvelles études sont menées par Goubert et par Delafond, ingénieur du roi, qui oeuvre dans le port de Nantes depuis plusieurs décennies. Goubert propose de reconstruire l’édifice en rez-de-chaussée sur son emplacement alors que Delafond envisage d’agrandir plus encore les avancées sur le fleuve et de placer le nouveau bâtiment le long de quai.

Plan des propositions d’implantation des projets de la Bourse

Plan des propositions d’implantation des projets de la Bourse

Date du document : 13-01-1722

Le projet de reconstruction permettrait également la création d’une place royale sur laquelle la Ville installerait une statue du roi Louis XIV commandée au sculpteur Coysevox par les Etats de Bretagne en 1685. A cette fin, des projets sont commandés à Daniel Marot, fils de Jean Marot, puis soumis au roi. L’architecte parisien propose de conserver l’ancienne bourse mais de lui adjoindre un vestibule surmonté d’un dôme devant lequel pourrait être avantageusement placée la statue ou, de reconstruire la Bourse parallèlement au fleuve, sur une place en terrasse surplombant le fleuve dont l’architecture classique, les portiques à l’orient et à l’occident, et le lanternon soutenant un obélisque feraient signal sur la place.

La Ville choisit finalement un projet développé par David Delafond. Il propose d’édifier un bâtiment perpendiculaire au fleuve, construit sur des terrains gagnés sur le fleuve. La réalisation de cet édifice est confiée à l’architecte nantais Jean Laillaud.

Construit sur un remblai non stabilisé soutenu par un mur de quai, le bâtiment a deux niveaux d’élévation. Le rez-de-chaussée offre une salle pour les activités marchandes, l’étage est organisé en un vaste appartement qui est loué pendant les trente premières années. Puis les juges-consuls exercent dans ces locaux à partir de 1754. Sur la façade sud, la chapelle Saint-Julien est accolée à l’édifice.

Plan d’élévation et coupe de la Bourse

Plan d’élévation et coupe de la Bourse

Date du document : 18e siècle

Tous les jours, l’utilisation de la Bourse est exclusivement réservée aux négociants de 11h du matin à une heure de l’après-midi. Durant ces deux heures, « chalandiers, arrimeurs, gabarriers, colporteurs, crieurs de vieilles nippes, portefaix et autres gens de peines, à tous mendians et gens sans aveu » ont interdiction « d'entrer dans l'hôtel et sur les deux places de la Bourse ».  En effet, de part et d’autre de la Bourse deux places se sont développées : la place d’Angleterre à l’est, la place de la Hollande ou de la « Petite Hollande » à l’ouest. Les négociants originaires des régions éponymes s’y réunissent pour discuter en « privé » de leurs affaires.

Vue de la Bourse de Nantes

Vue de la Bourse de Nantes

Date du document : 18e siècle

Bâtiment public, la salle de la Bourse est également utilisée pour organiser des représentations culturelles et, en particulier, des concerts. Le mobilier utilisé pour ces représentations (meubles, effets, lustres, musiques, tables et instruments) sera transporté dans le garde-meuble de l’Hôtel de ville lors de la démolition de l’édifice. Le long de la Bourse, sur la place de la Petite Hollande d’autres festivités sont organisées.

Malheureusement, le bâtiment montre rapidement des signes de faiblesse. Dès 1723, Gérard Mellier s’inquiétait de voir Jean Laillaud s’écarter du devis de Delafond. L’architecte pourtant aguerri aux difficultés que représentent les sols instables des rives de Loire ne semble pas avoir pris assez de précautions pour l’élévation d’un bâtiment sur un remblai encore instable. Les mouvements du bâtiment font rapidement apparaître des crevasses que Laillaud vient boucher nuitamment. Les défauts de conception obligent à détruire l’édifice en 1769. Pour pallier au manque d’un lieu d‘assemblée et permettre aux négociants d’exercer leur activité, l’architecte-voyer Jean-Baptiste Ceineray fait construire un bâtiment provisoire, une « loge » en bois, située place de la Petite-Hollande.

La troisième Bourse, naissance de l’édifice actuel

Pour ce nouvel édifice, Ceineray soumet trois projets entre 1769 et 1774 sur le même emplacement. Nicolas Marie Potain, grand prix de Rome en 1738 et proche collaborateur d’Ange-Jacques Gabriel, propose, quant à lui, de déplacer l’édifice sur l’île Feydeau et d’utiliser le musoir de l’île artificielle pour marquer la puissance commerciale du port par un édifie édilitaire imposant.

Ce n’est qu’en 1790 que la Ville adopte le projet dessiné par Mathurin Crucy, architecte voyer, successeur de Ceineray. La construction est lancée en 1791, mais en pleine Révolution, le projet n’est pas prioritaire et la diminution des finances de la Ville porte rapidement un coup d’arrêt au chantier. La Ville est également obligée d’annuler le marché qu’elle avait passé avec le sculpteur Lamarie, ancien pensionnaire de l'Académie de France à Rome, pour la confection de 10 statues en pierre destinées à la décoration de l’édifice et d'une statue la Liberté (dont la commande remplaçait celle de Louis XVI, après la fuite de Varennes).

Sans couverture, l’édifice est inutilisable et pendant vingt-cinq ans les négociants et la chambre du commerce errent d’une loge en bois à une tente érigée sur la place de la Petite-Hollande en passant par la salle haute de la halle au blé et par le cirque de la rue du Chapeau-Rouge. Le chantier est relancé après la visite de Napoléon Ier à Nantes en 1808 et s’achève en 1815.

L’édifice imaginé par Crucy est comme la première bourse parallèle à la Loire : sur un terrain plus ferme, la nouvelle orientation permet de concevoir une façade faisant face au port, richement ornée. Dix colonnes ioniques soutiennent un large débord de l’architrave et de la corniche sur laquelle sur lesquels sont installées dix statues, œuvres des sculpteurs Charles-Guillaume Robinot-Bertrand et Joseph De Bay.

Façade du Palais de la Bourse

Façade du Palais de la Bourse

Date du document : Vers 1850

Ce nouveau bâtiment est le lieu des échanges boursiers. Ils s’effectuent sous la responsabilité d’un agent de change, officier ministériel, qui a le monopole de la négociation dans chaque Bourse régionale. Comme pour les notaires, des études se créent pour animer les Bourses. Outre la salle des échanges, l’édifice qui accueille également les bureaux de la Chambre de commerce et ceux du Tribunal de commerce. Il est pourvu de salons de réception dont le décor fait l’objet d’un soin particulier.

Salons de réception à la Chambre du Commerce de Nantes

Salons de réception à la Chambre du Commerce de Nantes

Date du document : Années 1920

Au milieu du 19e siècle, l’installation des rails de chemin de fer le long du quai fragilise la structure du bâtiment. Les premières réparations sont réalisées en 1853 et 1854. En 1885, il est nécessaire d’étayer l’édifice dont les fondations commencent à flancher. Une expertise conseille de reconstruire le bâtiment qui bénéficiera finalement d’une reprise complète assortie d’un agrandissement vers l’ouest entre 1889 et 1891. Un décrochement et un resserrement à l’ouest du bâtiment annoncent l’agrandissement de l’édifice pratiqué à la fin du 19e siècle. La façade occidentale est modifiée : derrière le portique de nouvelles portes sont percées ainsi que sept fenêtres à l’étage.

La Bourse est touchée par les bombardement alliés de 1943. Sa façade orientale et sa partie occidentale comprenant la salle des séances et la salle des cartes sont détruites. Sa reconstitution commence en 1947 sous la conduite de Jean Merlet. La même année, les façades de l’édifice sont inscrites à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques.

Palais de la Bourse détruit par bombardements

Palais de la Bourse détruit par bombardements

Date du document : 09-1943

Après cette restauration, les différentes institutions s’installent dans l’édifice et modifient peu à peu l’agencement intérieur pour leur propre besoin. En 1974, le développement de l'activité de la Chambre de commerce au détriment des activités boursières engendre la refonte de la salle des séances. En 1978, le bâtiment est entièrement transformé et un vaste patio est créé. En 1980, la mise en place des systèmes de cotation électronique fait disparaître les bourses régionales et la Chambre de commerce et d’industrie déménage dans le centre des salorges.

En 1996, l’installation de la Fnac induit la transformation totale de l’agencement interne. En 2019, de nouvelles copies des statues de la façade ouest sont remises en place.

Julie Aycard
Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes / Nantes Métropole ; Service du Patrimoine, Inventaire général, Région Pays de la Loire
Inventaire du patrimoine des Rives de Loire
2021

 

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En bref...

Localisation : Thurot (rue) 1, 3, NANTES

Date de construction : 1790

Auteur de l'oeuvre : Delafond David (ingénieur du roi) ; Laillaud Jean (architecte) ; Crucy Mathurin (architecte) ; Merlet Jean (architecte)

Typologie : architecture civile publique et génie civil

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Dossier : Les usages du port de Nantes

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Activité portuaire Graslin - Commerce Négociant et marchand

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Rédaction d'article :

Julie Aycard

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