L’une des tâches domestiques les plus lourdes, le lavage du linge, est largement exercée dans l’espace public avant que les progrès techniques et la distribution généralisée d’eau courante n’en fassent, au cours du 20e siècle, une activité mécanisée et essentiellement privée.

Une place ingrate dans une ville-port

Si Nantes est traversée par un fleuve et plusieurs rivières, la lessive au fil de l’eau telle qu’elle est pratiquée dans les campagnes est ici soumise aux contraintes d’un contexte urbain et portuaire. Dans cette ville-port, la construction de quais réduit les accès naturels à l’eau et les cales sont utilisées par de nombreuses professions liées au trafic fluvial et maritime. En outre, cette ville de confluence est située au fond d’un estuaire soumis aux effets des marées et des crues.

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Bateaux-lavoirs

D’où l’intérêt des bateaux-lavoirs qui rendent l’eau accessible quel que soit son niveau tout en délimitant un périmètre de blanchissage. En 1780, les « bateaux de lavandières » amarrés aux quais de la Loire et de l’Erdre font vivre environ cent familles, selon les estimations de la Communauté de Ville. D’autres laveuses, moins nombreuses, font usage de sellettes ou de pierres là où l’accès aux rives est possible. La lessive se fait parfois dans des baquets, au prix d’une pénible corvée d’eau.

Au 19e siècle, pour répondre à l’obsession du blanc devenu signe de distinction sociale, la lavandière, appelée « blanchisseuse », joue un rôle croissant. Des lessives régulières remplacent la grande buée encore pratiquée dans les campagnes. À Nantes, une armée de laveuses professionnelles travaillant à leur compte, ou pour celui d’une « maîtresse blanchisseuse », louent quotidiennement un « banc » sur les bateaux-lavoirs. Celles du quartier de Barbin, sur l’Erdre, acquièrent une solide réputation. Le choléra de 1832 fait 1 065 victimes. Les regards se tournent vers l’Erdre, égout à ciel ouvert alimenté par les rejets des tanneries, teintureries, abattoirs et… par ceux des bateaux-lavoirs eux-mêmes. Épidémies, encombrement du port et des quais (séchage du linge) incitent hygiénistes et pouvoirs publics à tenter de réduire le nombre de ces lavoirs flottants.

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Les bateaux-lavoirs sur les bords de l'Erdre

Date du document : 30-06-1932

Les affranchies

Tentative entravée par la farouche opposition des laveuses et par l’insuffisance de fontaines et de lavoirs de terre ferme correctement équipés. L’inauguration, en 1860, des bains-lavoirs publics du quai Baco ne peut répondre, à elle seule, aux besoins existants. Et les blanchisseuses en bateau n’apprécient guère un règlement intérieur qui vise à rationaliser leur activité aux dépens de la convivialité. Le bateau-lavoir reste pour elles, jusque dans son redoutable inconfort, un lieu d’échanges affranchi de la tutelle des hommes. Un recensement en dénombre 50 sur la Loire et 23 sur l’Erdre en 1887. La blanchisseuse est condamnée à travailler par tous les temps et en toutes saisons, dans une humidité constante et pour un salaire misérable. Son image est ambivalente : elle ne blanchit le linge qu’au prix d’une proximité quotidienne avec la saleté qu’elle expulse sous les coups de son battoir. En outre, sa liberté d’allure et de langage dans l’espace public transgresse les codes bourgeois de la « décence » féminine et lui vaut parfois une réputation sulfureuse. La Mi-Carême, exutoire de toutes les macérations sociales par l’inversion momentanée des rôles, en fait sa reine d’un jour. La misère prend alors le masque du pittoresque.

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Arrivée de l'eau courante

L’extension du réseau de distribution d’eau après l’achèvement du réservoir de la Contrie (1904), le nombre croissant de lavoirs municipaux bien équipés (trois en 1908, sept en 1927), l’usage de la « lessiveuse de ménage » et les comblements de l’entre deux- guerres contribuent à réduire le nombre des bateaux-lavoirs. Après la Seconde Guerre mondiale, chaque appartement des quartiers populaires dispose bientôt de l’eau courante et, à partir de 1960, l’usage du lave-linge électrique se répand. Laveries automatiques, blanchisseries de collectivités et pressings complètent l’offre technique. Avec la fermeture des derniers lavoirs flottants de l’Erdre, entre 1963 et 1968, les blanchisseuses s’effacent de l’espace public. Installé sur une barge, transformé en café-théâtre puis en habitation, le dernier bateau-lavoir rappelle au promeneur la dure condition des laveuses sur des rivières qui furent des espaces de travail avant de devenir des espaces de loisir.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2013
(droits d'auteur réservés)

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Les blanchisseuses de Nantes

Bateau-lavoir au pied du marché de la Petite Hollande

1878

Les cales du quai Turenne sur le bras de l'Hôpital sont un des lieux privilégiés d'installation des bateaux...

Bateaux-lavoirs au pied de la Petite Hollande

vers 1880

En 1842, un arrêté préfectoral définit les caractéristiques physiques des bateaux à laver : pas plus...

Bateaux-lavoirs sur l'Erdre

sans date

Malgré la canalisation de l'Erdre, l'aménagement des quais et la construction du pont Général-de-la-Motte-Rouge,...

Bateau-lavoir sur le canal Saint-Félix

27-01-1939

Alors que les travaux de comblement se terminent et que l'Erdre, détournée, arrive désormais dans le...

En savoir plus

Bibliographie

Le carrosse et le battoir : lavandières et bateaux-lavoirs en Loire (catalogue d'exposition) Musée de la Marine de Loire, Châteauneuf-sur-Loire, 2005

Le Bail, Louis, « Le village de Barbin », Revue du Centre généalogique de Loire-Atlantique, n°158, 2015, p. 18-25

Péron, André, L’Erdre et ses bateaux-lavoirs : les blanchisseuses de Barbin, Ressac, Quimper, 1987

Schaettel, Anne-Marie, « Les lavoirs et les laveuses », 303 : arts, recherches et créations, n°128, novembre 2013, p. 76-81

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Rédaction d'article :

André Péron