Hugues Rebell (Nantes, 1867 – Paris, 1905)
Yves Cosson (Châteaubriant, 1919 – Nantes, 2012)

Première Guerre mondiale

A

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Les 5 854 noms inscrits sur le monument aux morts, les boulevards des Poilus, des Belges, des Anglais, des Américains, les rues de la Marne, de Verdun, du Roi Albert, du Maréchal Joffre, la place du Maréchal Foch, le quai Wilson attestent le poids de l’histoire de 1914-1918 sur la ville et son empreinte mémorielle.

Le départ des poilus en gare de Nantes

Le départ des poilus en gare de Nantes

Date du document : Années 1910

Le front pour horizon

L’annonce de la mobilisation générale, le 1er août 1914, est accueillie avec stupeur. Les premiers mobilisés partent en se rassurant, convaincus de revenir avant l’automne. En attendant le départ, les soldats nantais sont logés dans les écoles. Le 6 octobre, jour de la rentrée scolaire, treize d’entre elles sont encore occupées. Les enfants apprennent la guerre qui ne les quitte pas pendant 52 mois. Ils découvrent une ville qui devient une vaste base arrière et connaît la plus longue et la plus massive présence militaire de toute son histoire. Leur père, leur oncle, parfois leur frère font partie de ces 40 000 Nantais, âgés de 20 à 47 ans, mobilisés progressivement de 1914 à 1918. Ces soldats reviennent en permission ou en soin dans un des dix-huit hôpitaux installés en 1916, ou ils ne reviennent pas. Plus de 6 000 d’entre eux sont tués. Les deux premiers mois de la guerre, dite de mouvement, sont les plus meurtriers, 810 Nantais ont déjà perdu la vie à la fin du mois de septembre 1914 et un carré militaire est ouvert au cimetière de la Bouteillerie. Les soldats nantais des divisions du 11e corps ne vont pas vers Berlin comme ils le pensaient, mais vers le nord, vers la Belgique et la mer. La retraite puis la bataille de la Marne ruinent leur dernière illusion d’une fin rapide des combats. Pendant quatre hivers, ils connaissent l’enfer des tranchées et des batailles qui ne changent pas la ligne de front : la Champagne en 1915, Verdun et la Somme en 1916, le Chemin des Dames en 1917. Les morts, les blessés imposent un renouvellement des unités. Sous l’apparente immobilité des positions d’une guerre d’usure, un incessant mouvement brasse les hommes. Selon le maire Paul Bellamy, 240 000 militaires français passent dans la ville de 1914 à 1919.

Les écoliers nantais découvrent d’autres uniformes que le bleu horizon et perçoivent la mondialisation de la guerre. D’août à novembre 1914, Nantes est port de débarquement et ville de garnison pour les troupes anglaises en instance de départ pour le front ; quarante immeubles sont alors réquisitionnés et Le Phare de La Loire publie une édition anglaise. Le 26 août 1916, un détachement de 2 500 soldats russes débarque quai de l’Aiguillon et gagne rapidement le front. Cette ouverture au monde prend une autre dimension avec l’arrivée des troupes américaines à partir de juin 1917. Nantes est, avec Saint-Nazaire, leur première base ; elle est chargée de recevoir le matériel et d’instruire les hommes. L’armée américaine entreprend d’importants travaux, notamment le doublement de la voie ferrée qui traverse la ville, le renforcement des quais, la construction de deux grands hôpitaux et d’ateliers de réparation automobile. Les premiers sammies sont reçus avec enthousiasme par les Nantais, puis le désenchantement s’installe ; la découverte du jazz et du chewing-gum ne suffit pas à rapprocher des pratiques et des codes sociaux différents. Après l’armistice vient le temps de l’exaspération, peut-être mutuelle. Le rapatriement aux États-Unis des 333 corps inhumés à Orvault à la Maison blanche et la disparition de ce cimetière au début des années 1920 font figure de symbole. 

Nantes n’est pas seulement un havre temporaire pour les soldats alliés. En août 1914, les premiers prisonniers allemands arrivent sous les cris hostiles ; mais après l’essai de l’internement, leur utilisation comme main-d’œuvre modifie les attitudes. La mosaïque nantaise est complétée par les victimes des déchirures de l’Europe, réfugiés italiens, belges, grecs et quelques étudiants serbes. Les travailleurs algériens et indochinois incarnent, eux, la participation imposée des colonies d’Afrique et d’Asie à l’effort de guerre. 

Une économie de guerre

Un document exceptionnel du Musée d’histoire de Nantes, le rideau de théâtre du 81e régiment d’infanterie, résume la mobilisation des industries nantaises pendant la Première Guerre mondiale. Sur cette peinture de 1916, Henri Nozais réunit les grandes marques de la conserverie, de la biscuiterie, des raffineries, de la métallurgie qui financent le théâtre aux armées pour « tuer le cafard » et permettre aux poilus de tenir. Cette allégorie patriotique se fonde sur une réalité, celle de la conversion du port et des industries locales aux besoins du front. Des armes sont fabriquées dans 82 établissements qui emploient 21 800 salariés dont 4 700 femmes, les « munitionnettes », et 2 250 enfants. Le service des vivres mobilise 1 500 travailleurs répartis dans vingt usines. La fabrication des vêtements et des chaussures militaires est confiée à 1800 employés. Cet effort peut être mesuré à l’aune du recensement de 1911 : la ville de 200 000 habitants compte alors 25 000 ouvriers, tous secteurs de production confondus. Cette intense mobilisation industrielle va de pair avec l’augmentation du trafic portuaire de 67% de 1914 à 1916.

Rideau de scène destiné au théâtre des armées

Rideau de scène destiné au théâtre des armées

Date du document : 1916

Cette orientation de la production vers les besoins militaires contribue à raréfier les biens disponibles à l’arrière et à faire monter les prix. Pour lutter contre la pénurie, la vie chère et la spéculation, Paul Bellamy inaugure un dirigisme municipal. La ville vend elle-même des produits de base, crée des coopératives et un restaurant, un office municipal du pain, puis à partir de 1917 organise le rationnement. Si la guerre est l’occasion d’expérimentations économiques, elle imprègne aussi fortement toute la vie sociale.

Une guerre totale

Le départ des hommes confère aux femmes un rôle nouveau. Les Nantaises ont toujours travaillé, dans l’industrie du textile ou de la conserve par exemple. Mais de 1914 à 1918, elles prennent des emplois dans des secteurs inédits pour elles, comme la métallurgie. Elles sont nombreuses à se déclarer volontaires pour prendre soin des blessés dans les hôpitaux. Elles remplacent les enseignants dans des établissements masculins. Les enfants découvrent que le facteur est une factrice, que le wattman du tramway est une wattwoman. Pourtant cette ouverture au monde et cet élargissement des possibles ne semblent pas modifier les représentations sociales du féminin. Maurice Schwob, le directeur du quotidien nantais Le Phare de la Loire, estime au printemps 1917 que les grèves des ouvrières sont soutenues ou fomentées par les Allemands qui profitent de leur innocence. Il récidive à propos des troubles dans les gares dont il attribue l’origine aux prostituées, manipulées par les « Boches », qui feraient boire ces soldats criant leur lassitude de la guerre. 

Comme leurs mères, les enfants sont de nouveaux acteurs de la guerre. Un trésor des Archives municipales de Nantes, 215 rapports des 45 écoles publiques et 147 dessins d’enfants de trois à quinze ans, montre que pendant quatre ans « l’éducation patriotique fut la base de l’enseignement », comme l’écrit Francis Viaud, un directeur d’école. Cette pédagogie de la guerre construit sans doute l’imaginaire d’une génération. Un article du Phare de la Loire du 16 mai 1916 laisse entrevoir cette possible empreinte ; il annonce l’engagement légal de Pierre Renault qui combattait sur le front depuis 1914 en ayant dissimulé ses quinze ans. 

Ce patriotisme se transforme parfois en nationalisme fermé et en xénophobie dans un moment où le contrôle de l’opinion se renforce. La presse, soumise à la censure, contribue à alimenter les rumeurs qui stigmatisent l’ennemi, niant son humanité. L’Express de l’Ouest, journal catholique, dénonce en septembre 1914 le bombardement de la cathédrale de Reims comme « un crime des barbares » et reprend ce qualificatif régulièrement en l’illustrant d’informations sordides, comme la transformation industrielle des cadavres par les Allemands pour obtenir différents produits.

La famille Eluère

La famille Eluère

Date du document : Années 1910

Cahier d'écolier, école Eimile Péhant

Cahier d'écolier, école Eimile Péhant

Date du document : 1917

Le 11 novembre 1918 met fin aux combats mais ne solde pas quatre années de feu, de sang et d’expériences partagées. 

Mémoire de la guerre, guerre de la mémoire

Le traumatisme subi s’exprime de façon multiple et inédite, mêlant sphère publique et sphère privée. En 1925 ainsi, le docteur Morault lotit un terrain près de Zola ; il donne aux rues créées le prénom de son fils Yves-Marie, mort à la guerre, et celui de la Caillette, le bois proche de Verdun où Yves-Marie a été tué. Et il leur associe le nom de Pétain, rue évidemment débaptisée à la Libération… 

Jusqu’en 1924, la mémoire officielle nantaise se construit autour de l’Union sacrée incarnée par Paul Bellamy. Ce consensus tricolore ne résiste pas à l’avènement du Cartel des gauches. Les anciens clivages rejouent et 1914-1918 sert à combattre la laïcité comme à la défendre, à promouvoir le rapprochement franco-allemand avec Briand ou à affirmer avec Clemenceau que « l’Allemagne paiera ». L’inauguration tardive et tumultueuse du monument aux morts en 1927 illustre bien les sens différents donnés à l’expérience de la guerre. Le slogan de l’Union nationale des combattants, « Unis comme au front », est une utopie que révèle la Seconde Guerre mondiale : les anciens combattants figurent parmi les premiers résistants mais aussi parmi les fidèles de Pétain.

Transport de blessés

Transport de blessés

Date du document : 1914

Dessin de Pierre Baudrier, Noël 1915

Dessin de Pierre Baudrier, Noël 1915

Date du document : 1915

Après 1945, la mémoire de 1914-1918 paraît plus apaisée et la commémoration du 11 Novembre permet d’occulter un autre armistice moins glorieux, celui de juillet 1940. L’enjeu de mémoire se transforme avec les guerres de décolonisation qui reposent la question de la démocratie et de la justice en période de guerre. C’est cette cause qui mobilise aujourd’hui le comité qui réclame la réhabilitation de deux poilus nantais « fusillés pour l’exemple ». 

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Le tournage des obus de 155 à l'usine Libaudière et Maufra en 1915

Le tournage des obus de 155 à l'usine Libaudière et Maufra en 1915

Date du document : 1915

Le tournage des obus par les femmes

Le tournage des obus par les femmes

Date du document : Années 1910

Dessin d'élève de l'école Emile Péhant

Dessin d'élève de l'école Emile Péhant

Date du document : 11-1918

Fête nationale de Jeanne d'Arc

Fête nationale de Jeanne d'Arc

Date du document : 05-1921

En savoir plus

Bibliographie

Archives municipales de Nantes, Musée du château des ducs de Bretagne, À l'école de la guerre : 1914-1918, Éd. du château des ducs de Bretagne-Musée d'histoire de Nantes, Nantes, 2014

Gabory, Emile, Les réfugiés chez nous : publié sous le patronnage de la Municipalité nantaise, Berger-Levrault, Paris, 1921 

Gualdé, Krystel, Guyvarc'h, Didier (éd.), En guerres : 1914-1918, 1939-1945, Nantes et Saint-Nazaire, Éd. du château des ducs de Bretagne-Musée d'histoire de Nantes, Nantes, 2013

Nouailhat, Yves-Henri, Les Américains à Nantes et à Saint-Nazaire (1917-1919), Les Belles Lettres, Paris, 1972

Trochu, Xavier, Nantes, 1914-1918 : la Grande Guerre, 2 vol., Éd. CMD, Montreuil-Bellay, 1999

Webographie

Dossier 14-18, site des Archives de Nantes

À l'école de la guerre, site des Archives de Nantes

Nantes dans la guerre, site du Musée d'histoire de Nantes

Site officiel de la Mission du centenaire

Fiches de soldats, base Mémoire des Hommes

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Rédaction d'article :

Didier Guyvarc’h

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