1945-1950 : Nantes et le retour de la guerre scolaire
On connaît le poids de l’enseignement catholique sur Nantes et, plus généralement, au sein du département. Si l’entre-deux-guerres est marquée par une défense active de l’école « libre » par ses partisans, celle-ci reprend dès la Libération après la période « enchantée » de Vichy, l’Ouest se distinguant à cette occasion. Si le meneur de ce nouveau combat est bien l’évêque de Luçon en Vendée, Monseigneur Cazaux, celui de Nantes, Monseigneur Villepelet, ancien partisan du maréchal Pétain, y prend part activement tout en s’appuyant sur des notables aux manettes des organisations catholiques.
« Le militantisme scolaire de l’Ouest » durant la période 1945-1950
La période de la Libération est marquée par la fin des subventions accordées par Vichy à l’enseignement privé tandis que la défense de l’école publique reprend son essor. Dans le même temps le Comité national de l’enseignement libre (CNEL) organise un référendum en faveur de l’enseignement libre qui mobilise fortement l’Ouest. L’Association catholique des chefs de famille (ACCF) est réactivée en septembre 1945. Cette dernière a été dans le diocèse de Nantes, en 1924-1926, le fer de lance du combat catholique contre le programme offensif du Cartel des gauches et les lois laïques. Elle est sous l’autorité de l’évêque Jean Villepelet avec le délégué de la Fédération nationale de l’action catholique, placée sous la présidence de Jean Le Cour Grandmaison, ancien député monarchiste de Loire-Inférieure, lui-aussi maréchaliste, et qui succède à la Fédération nationale catholique à la Libération. Sont mis en place des comités scolaires paroissiaux car 50 millions de francs sont alors nécessaires pour faire fonctionner les écoles et payer les salaires des enseignants des établissements catholiques.
Mgr. Jean-Joseph Villepelet à Nantes, devant l’église Saint-Clair, en 1953
Date du document : 1953
La période est marquée comme dans les années 1920 par des manifestations massives mais cette fois pour la défense exclusive de l’école « libre » avec une participation féminine au travers, notamment, de la Ligue féminine d’action catholique (LFAC). Le 7 avril 1946, à l’appel du Comité départemental de l’enseignement libre (CDEL), 60 à 80 000 participant.e.s se réunissent à Nantes. Si le meeting est mixte, seuls les hommes occupent ainsi la rue pour se rendre du Loquidy « par rangs de huit, en colonnes profondes » jusqu’au monument aux morts où intervient Jean Villepelet. Le quotidien nantais conservateur Le Samedi de l’Ouest du député du Parti républicain de la liberté (PRL), Jacques Chombart de Lauwe, rend compte d’un « rassemblement sans précédent… » tandis que l’évêque de Nantes conclut la journée en saluant « la [manifestation] la plus grandiose que la France est connue en faveur de l’enseignement libre »… Se met en place un Comité d’action pour la liberté scolaire (CALS) organisé en Loire-Inférieure par le CDEL. Il est codirigé par les présidents de l’Association de parents de l’enseignement libre (APEL) (Yves Babin-Chevaye) et de l’ACCF (Docteur Yves Bureau). Il faut cependant souligner l’encadrement clérical du mouvement. Une réunion régionale du CALS à Nantes, le 12 mai 1948, rassemble une trentaine de parlementaires de droite afin de tenter d’en faire un groupe de pression.
Extrait de « L’Avenir de l’Ouest » annonçant la présence de 80 000 manifestants
Date du document : 08/04/1946
Si la période 1945-1946 est marquée par le réveil de la guerre scolaire, s’ensuivent deux autres épisodes avec les « procès des kermesses » (1947-1949) puis la « grève de l’impôt » (1950), traduisant le choix du choc frontal par un épiscopat qui est appuyé par le PRL et le Rassemblement du peuple français (RPF).
Un évêque à la manœuvre
Le 12 février 1948, l’évêque de Nantes se trouve à la 3e chambre du tribunal correctionnel de Nantes afin de défendre trois de ses diocésains qui ont refusé de payer les taxes – minimes – dues suite aux kermesses organisées pour aider au financement des écoles catholiques. Outre le curé de Pont-Saint-Martin, l’abbé Oillic, sont concernés le maire conservateur de Bouguenais, Henri Robichon, et Mademoiselle Marie-Thérèse Fonteneau, amicaliste catholique. Ces « procès des kermesses » – une vingtaine dans l’Ouest – sont l’occasion pour le camp catholique de mettre en lumière le mauvais sort qui serait fait à l’enseignement privé écarté des financements publics alors même qu’il ferait « réaliser à l’État des économies considérables », à savoir 300 millions annuellement selon la déposition de l’évêque rien qu’en Loire-Inférieure. C’est « l’heure des robes » – comme en 1924-1926 ce fut, avec la FNC, « l’heure des militaires » – au travers du CALS avec des adhérents, membres du barreau nantais, comme Maîtres Robet et Guinaudeau, ancien bâtonnier nantais, qui défendent les accusé.e.s.
Extrait d’un article de « L’Avenir de l’Ouest » au moment du « procès des kermesses »
Date du document : 13/02/1948
Ce procès est l’occasion à Saint-Stanislas, fleuron de l’enseignement privé, d’un rassemblement – en présence de notables dont Jean Le Cour Grandmaison et de nombreux élus – de plusieurs milliers de fidèles. Près de 3000 se rendent au tribunal où des agents sont molestés dans la salle des pas perdus. C’est également l’occasion pour Jean Villepelet de comparer au nom de son « devoir de défenseur spirituel de [son] peuple » sa démarche du jour à celle qu’il aurait entrepris en faveur des Cinquante otages auprès de l’occupant nazi… Sa proximité avec Henry Orrion à la tête de la délégation municipale de 1942 à 1944 et élu maire de Nantes sur une liste RPF facilite sa rentrée en grâce puisqu’il accueille le général de Gaulle lors d’un Te Deum le 25 juillet à suivre.
Dans l’Ouest se déroule une grève administrative de 500 mairies d’avril à juillet 1948 obtenue par la hiérarchie catholique et le CALS, lequel se réunit le 30 juin à Nantes pour la Loire-Inférieure avec la participation de 250 élus. Le comité survit à l’opposition de l’archevêque de Rennes, Monseigneur Roques, partisan de la « politique des petits pas » et proche du MRP, alors au pouvoir. En décembre 1949 la situation se tend du fait d’une décision affichée de mener une « grève de l’impôt » à partir de Pâques 1950. Une telle décision fait réagir négativement le président du Conseil général de Loire-Inférieure, le sénateur Abel Durand, auprès de l’évêque de Nantes. Jean Villepelet, cependant, soutient son alter ego vendéen à Saint-Laurent-sur-Sèvre qui lance un appel solennel – au nom des évêques de Luçon, de Nantes, de Poitiers, d’Angers et d’Angoulême – le 23 avril 1950 devant plus de 100 000 personnes, signifiant ainsi « la revanche de la hiérarchie maréchaliste ».
Extrait d’un article de « France Nouvelle » au moment des « grèves de l’impôt »
Date du document : 29/04/1950
Cependant il s’agit du mot d’ordre de trop avec une réaction politique au niveau du MRP ainsi qu’une réception défavorable au niveau du Saint-Siège comme du nonce apostolique Roncalli, futur Jean XXIII. Le CALS comme la hiérarchie catholique « dissidente » sont ramenés difficilement à la raison. Mais la négociation s’impose et aboutit, en faveur de l’enseignement privé, aux lois Marie et Barangé en septembre 1951… en attendant la loi Debré de 1959, dès les débuts de la Ve République.
Un enjeu de société
La mobilisation catholique de 1945 à 1950 relève de la même logique que celle de 1924-1926 contre le « laïcisme » du Cartel des gauches avec, comme objectif ultime, le rétablissement d’un « ordre social chrétien », l’école constituant le « fer de lance d’une société chrétienne utopique ». En 1956, la hiérarchie épiscopale respecte la négociation secrète entre le Vatican et le socialiste Guy Mollet, avec l’aide du MRP, portant sur une aide financière à l’école privée, stoppée par la chute du gouvernement en mai 1957. Elle réussit, en effet, à retenir son bras armé – CALS – FNAC – APEL – alors que Nantes devait normalement accueillir le 11 novembre 1956 pas moins de 200 000 manifestants, preuve que les tenants de « l’école de Dieu » ne désarmaient alors pas facilement.
Yvon Gourhand, Henri Routhiau
2026
En savoir plus
Bibliographie
Launay Marcel, « Notice sur Mgr Villepelet », dans D-M. Dauzet et F. Le Moigne (dir.), Dictionnaire des évêques de France au XXe s., Paris, Cerf, 2010
Le Moigne Frédéric, « 1945-1950 : les manifestations du militantisme scolaire catholique de l’Ouest », Brigitte Waché (dir.), Militants catholiques de l’Ouest, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004
Le Moigne Frédéric, « La défense scolaire », Les Évêques français de Verdun à Vatican II. Une génération en mal d’héroïsme, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2005
Le Moigne Frédéric, « Cazaux, Roques, Villepelet : trois portraits politiques d’évêques de l’Ouest », La recomposition des droites, Gilles Richard et Jacqueline Sainclivier (dir.), Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2004
Teinturier Sara, « Les métamorphoses du catholicisme breton au XXe siècle. L’exemple de l’enseignement privé catholique à Nantes », Parlement[s]. Revue d’histoire politique 2012/2, n°HS 10
Ressources Archives diocésaines de Nantes
Fonds de Mgr Villepelet, Claire Gurvil (arch.), sous-série 1 D 12 (2011)
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Rédaction d'article :
Yvon Gourhand, Henri Routhiau
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