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1967-1975 : combats nantais pour le droit à la contraception et à l’avortement Catholicisme

1er mars 1925 : une manifestation catholique à Nantes


En octobre 1983, 80 000 manifestant.e.s pour la sauvegarde de l’enseignement privé catholique et contre le projet de loi Savary (qui prévoit de créer un « service public unifié et laïque de l’Éducation nationale ») arpentent le pavé nantais. Ils ignorent, pour la plupart, que, près de 60 ans auparavant, un nombre équivalent sous la conduite d’un évêque de choc, Monseigneur Le Fer de la Motte, s’est mobilisé pour défendre les libertés religieuses. Car celles-ci seraient menacées par le « laïcisme » du gouvernement issu du Cartel des gauches – union électorale des radicaux et des socialistes au pouvoir depuis juin 1924 – jugé anticlérical.

Un contexte porteur, une mobilisation massive

Le nouveau président du Conseil, Édouard Herriot, qui fut professeur de lettres à Nantes, entend mener au nom de la laïcité une politique offensive, en réaction à celle du Bloc national, jugée « laxiste ». Il veut revenir sur le concordat en Alsace-Moselle, supprimer l’ambassade au Vatican et appliquer strictement le titre III de la loi de 1901 pour ce qui concerne les congrégations religieuses qui doivent être autorisées par décret « sur avis conforme du Conseil d’État ». 

L’Église catholique réagit immédiatement dans l’Est avec l’évêque de Strasbourg, Charles Ruch, comme au plus haut niveau de la hiérarchie ecclésiastique, avec l’Assemblée des cardinaux et archevêques de France (ACA). Celle-ci suscite la création de la Fédération nationale catholique (FNC) dirigée par le général de Castelnau, catholique fervent, avec la constitution de groupements diocésains en France métropolitaine. La FNC est le fer de lance d’une mobilisation catholique intense dans toute la France métropolitaine, à l’exception de la capitale. Rapidement le combat est mené contre l’ensemble des lois laïques considérées comme illégitimes, voire pour certains contre la République elle-même. 

Sur Nantes, une association départementale, l’Association catholique des chefs de famille (ACCF), noyautée par les monarchistes du Comité de la droite, est le bras armé de l’évêque, Eugène le Fer de la Motte, grand défenseur de l’enseignement privé et lui-même monarchiste et partisan de Charles Maurras. Outre le prélat nantais, deux notables monarchistes, l’oncle et le neveu, eux aussi défenseurs de l’enseignement privé, sont très investis dans le combat anticartelliste : le sénateur Charles François-Saint-Maur et le député Jean Le Cour-Grandmaison. Ils œuvrent au sein de la FNC, maître d’œuvre de la mobilisation catholique avec l’épiscopat français. Jusqu’en 1939, le Conseil général de Loire-Inférieure, présidé par le marquis Henri de La Ferronnays, est dominé par une droite conservatrice et monarchiste, fait unique en France dans un département alors à dominante rurale. 

Nantes, métropole régionale, se trouve en bordure d’une micro-région historique, la « Vendée militaire » - « une région-mémoire » - à cheval sur quatre départements. En son sein la mémoire des guerres de Vendée comme la pratique du culte catholique sont alors des réalités, soigneusement entretenues au sein d’une société de « hiérarchie acceptée » au profit d’une aristocratie foncière soutenue par le clergé. Dans cette petite région, en 1906, l’opposition aux Inventaires des biens dans les églises – prévus par la loi de 1905 – a été forte et ses habitants participent, en mars 1925, à la grande manifestation nantaise. Durant celle-ci, cette « Vendée » est célébrée comme exemplaire de la « vraie foi ». Cette manifestation s’inscrit dans une mobilisation massive qui concerne nombre de villes et des lieux sacrés emblématiques d’octobre 1924 à septembre 1926 avec plus de deux millions de participants selon la FNC. Dans les seules villes à la périphérie de la « Vendée militaire » plus de 300 000 personnes se seraient ainsi mobilisées sur la même période, soit 15 % de ce total.

Carte de la « Vendée militaire » en 1793

Carte de la « Vendée militaire » en 1793

Date du document : 2014

Nantes, 1er mars 1925 : une manifestation exemplaire    

Comme ailleurs, la manifestation catholique – désignée « journée diocésaine » – est l’objet d’une préparation intense sous le contrôle de l’évêché et du clergé local. Des réunions paroissiales et cantonales ont lieu sous la houlette de l’ACCF et ses relais locaux en collaboration avec d’autres associations :
 
- la Ligue patriotique des Françaises (LPDF) également sous emprise monarchique avec, à sa tête, la marquise de Juigné, épouse d’un député conservateur,
- l’Association catholique de la jeunesse française (ACJF).

En dépit de la présence active de la LPDF, les seuls participants autorisés sont les hommes adultes – souvent des anciens combattants – « résolus de défendre leurs droits et leurs libertés jusqu’au bout ». Ceci signe une virilisation de la mobilisation à l’opposé de celle de la querelle des Inventaires, largement féminine. 
 
Selon une organisation quasiment « paramilitaire » une multitude, venant surtout des campagnes, se rassemble au Grand séminaire de Nantes. Elle est ordonnée par arrondissement et par paroisse pour assister à un meeting sonorisé, une première. Intervient, entre-autres, le président de la FNC, le général de Castelnau. Le prélat nantais, Eugène le Fer de la Motte, assure le discours de clôture. C’est l’occasion pour lui de dénoncer non seulement la politique « antireligieuse » du Cartel mais, de manière plus large, les lois laïques qualifiées d’impies, en prônant leur abolition. Cette dénonciation a lieu en contradiction avec le « Second Ralliement » de l’Église à la République, voulu par le Saint-Siège avec Benoît XV et Pie XI. S’ensuit un défilé parfaitement ordonné « en rangs par huit » jusqu’à la cathédrale sous la surveillance de commissaires et la protection de l’Avant-Garde, pépinière de Jeunesses Patriotes (JP). À la cathédrale l’évêque bénit triomphalement la foule alors que retentit le cantique « Nous voulons Dieu »…

La « Journée Diocésaine » du 1er mars 1925 à Nantes

La « Journée Diocésaine » du 1er mars 1925 à Nantes

Date du document : 01/03/1925

Le camp laïc – Ligue des droits de l’homme, Libre-pensée et loges maçonniques – organise au Champ-de-Mars une contre-manifestation significative car forte de 10 à 15 000 participant.e.s, fait assez rare alors pour être souligné. La presse socialiste locale relève tout en la condamnant l’absence d’Aristide Briand, rapporteur de la loi de 1905, pourtant élu, en 1924, député de Loire-Inférieure ; tout en dénonçant une offensive « fasciste » soumise à l’influence néfaste des Jésuites, image en miroir des francs-maçons pour les catholiques intransigeants. Néanmoins aucun incident ne se produit, les cortèges s’évitant soigneusement.

« La Croisade noire des Jésuites », caricature de Roger Roy

« La Croisade noire des Jésuites », caricature de Roger Roy

Date du document : 28/02/1925

Un événement significatif : l’invention de la manifestation catholique de masse 

On peut raisonnablement estimer que 60 à 80 000 manifestants catholiques ont battu le pavé nantais le 1er mars 1925, cette « journée diocésaine » ayant constitué numériquement la seconde manifestation « politico-religieuse » du mouvement anticartelliste, derrière celle de Landerneau en février 1926, soit 100 000 personnes selon la FNC.

Alors même que le Cartel a perdu définitivement le pouvoir en juin 1926 du fait d’une crise financière, la FNC poursuit néanmoins sa mobilisation pour dénoncer sans relâche les lois laïques et rappeler les exigences du camp catholique intransigeant, notamment en matière scolaire. Il faut dire aussi que la FNC espère beaucoup des législatives à venir, celles d’avril 1928.

Si, lors des Inventaires de 1906, la mobilisation catholique est intense dans la plupart des communes de l’Ouest et ceci au niveau paroissial, donc local, celle qui survient de 1924 à 1926, voire 1927, a comme caractéristique d’amener des ruraux dans l’espace urbain – à l’exception notable de la capitale – ou des lieux sacrés comme le calvaire de Pontchâteau en Loire-Inférieure, en rassemblant des foules impressionnantes et a priori exclusivement masculines.

Ce qui s’est passé à Nantes le 1er mars 1925, en pleine mobilisation anticartelliste, est représentatif d’un rituel soigneusement réglé, lors du repos dominical. La mobilisation se déroule sous l’autorité d’un prélat. Celui-ci est le garant de l’unité du mouvement et le berger d’un troupeau discipliné appelé à défendre les libertés religieuses contre les tenants d’un « laïcisme » jugé digne du « père Combes », surnom d’Émile Combes, président du Conseil radical du début du 20e siècle, résolument anticlérical… Monseigneur Le Fer de la Motte, toujours à l’offensive, entend porter le fer dans une cité décrite comme « un îlot moderne au milieu d’un océan d’Ancien Régime » (André Siegfried) en défiant une municipalité de gauche qui a interdit les processions religieuses comme la Fête-Dieu. Ce « monarque en son diocèse » est représentatif d’un combat anachronique du fait de son idéologie réactionnaire comme, du reste, les tenants d’une laïcité intransigeante et d’un anticléricalisme sectaire.

Monseigneur Eugène Le Fer de La Motte, évêque de Nantes, aux obsèques des victimes du naufrage du « Saint-Philibert »

Monseigneur Eugène Le Fer de La Motte, évêque de Nantes, aux obsèques des victimes du naufrage du « Saint-Philibert »

Date du document : 18/06/1931

Il faut avoir à l’esprit que l’Ouest est marqué de 1902 à 1950 par un « véritable cycle revendicatif », notamment en Loire-Inférieure, avec ses évêques successifs tandis que la période du Cartel voit « la véritable invention de la manifestation de défense catholique ». En dépit de l’absence de mémoire des catholiques français, celle-ci n’a donc pas été inventée lors du mouvement pour « l’école libre » en 1982-1984 et encore moins lors de La Manif pour tous (LMPT) en 2013 puis contre les lois de bio-éthique. Cependant la manifestation de masse catholique n’est vraiment consacrée et reconnue qu’en 1984 à Paris et donc la capitale… 

Yvon Gourhand, Henri Routhiau
2026

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En savoir plus

Bibliographie

80 000 catholiques à Nantes. Livre d’Or de la Journée diocésaine du 1er mars 1925, Nantes, imp. C. Mellinet, Jégo & Mas succ., 1925. 

Corinne Bonafoux-Verrax, À la droite de Dieu. La Fédération nationale catholique (1924-1944), Paris, Fayard, 2004.

David Bensoussan, Combats pour une Bretagne catholique et rurale. Les droites bretonnes dans l’entre-deux-guerres, Paris, Fayard, 2006. 

David Bensoussan, « Le réveil des catholiques bretons (1924-1926) », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, n°57, janvier-mars 1998.

Frédéric Le Moigne, « Évêques et manifestations de masse catholiques dans la France du XXe siècle. Refus et tentations du nombre », Bruno Béthouart et Marcel Launay (dir.), Les Cahiers du littoral – 2, n°14, 2015. 

Frédéric Le Moigne, « La manifestation catholique (1902-1950) », in Jean Balcou et al. (dir.), Les Bretons et la Séparation 1795-2005, Rennes, PUR, 2006 ;

Marcel Launay, « Politique et religion dans une terre de chrétienté : Monseigneur Le Fer de la Motte (1915-1935), un évêque engagé », Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, n°HS, 2012.

Yvon Gourhand et Henri Routhiau, « Nous voulons Dieu ». La mobilisation anti-Cartel (1924-1926). Le cas de la Vendée militaire, 2022, inédit.

Yvon Gourhand et Henri Routhiau, « "Nous voulons Dieu" : la manifestation nantaise du 1er mars 1925 », Annales de Bretagne et des Pays de l’Ouest, t. 131, n°3, 2024.

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1906 : la crise des inventaires à Nantes

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Aristide Briand et la loi de séparation des Églises et de l’État de 1905

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Évêques

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Religion, rite Événements nantais

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Rédaction d'article :

Yvon Gourhand, Henri Routhiau

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