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1182

Tailleuses nantaises au 18e siècle


Au 18e siècle, les tailleuses nantaises évoluent dans un monde professionnel dirigé exclusivement par des hommes et n’ont d’autres choix que celui de s’adapter. Le 7 septembre 1786, Aimée Guigne, maîtresse tailleuse, est surprise par le commissaire de police et les jurés de la corporation des maîtres tailleurs dans son atelier situé « rue de Verdun […] avec ses apprentives ». En plein travail, elles s’activent à coudre « differents ajustements pour femmes ».

Des couturières telles que la demoiselle Guigne, il en existe des centaines à Nantes. Appelées davantage tailleuses que couturières, les travailleuses du textile constituent une main d’œuvre considérable, à Nantes en particulier où la corporation des maîtres tailleurs représente jusqu’à la Révolution l’une des plus importantes jurandes de la ville.

Être tailleuse : un métier aux multiples facettes

Le métier de tailleuse consiste à concevoir des vêtements féminins, comprenant robes, jupons ou caracos. Il existe au 18e siècle des tailleurs pour femmes à qui est réservée l’exclusivité des corps à baleines et corps de robe, lesquels seront appelés plus tard corsets. Les vêtements dits pour hommes, vestes, culottes, ou encore gilets, sont quant à eux l’apanage des maîtres tailleurs pour hommes.

Dans les faits, cette répartition genrée des activités textiles et de leur clientèle, n’est pas aussi strictement respectée, et les tailleuses tout particulièrement, l’outrepassent en développant des activités variées : en 1781, la demoiselle Voyon se présente en tant que tailleuse pour femmes et tailleuse de corps à baleines, à l’instar de Jeanne Marie Frangelle, qui de 1783 à 1787, alterne entre fabrication de robes, de corps à baleines et de jupons. En 1783, la demoiselle Chiron est même spécialisée dans les deux domaines, vêtements pour femmes et pour hommes. Durant la première moitié du 18e siècle, trois spécialités se dessinent : la « tailleuse pour femmes », dont l’activité est la seule souhaitée par les maîtres tailleurs de la corporation, la « tailleuse pour hommes », perçue par eux comme une appropriation du travail réservé aux seuls maîtres tailleurs pour hommes, et la « tailleuse de corps à baleines », qui n’est par ailleurs jamais désignée comme telle et qui s’octroie cette fois les droits des maîtres tailleurs pour femmes. Au total, de 1743 à 1789, elles sont au moins 37 tailleuses pour femmes, 8 tailleuses de corps à baleines et 12 tailleuses pour hommes. Les ouvrages confiés aux tailleuses sont variés et elles sont capables de concevoir une multitude de vêtements, aussi bien des vestes que des corps à baleines : la majorité des tailleuses nantaises multiplient les formes de savoir-faire.

1733, un accès à la corporation limité, entre contraintes et inégalités

Au cours du 18e siècle, la quantité toujours croissante de femmes exerçant la couture contraint les corporations nantaises à s’intéresser de plus près à leurs activités. Dès 1733, les maîtres tailleurs organisent les activités des tailleuses en leur imposant des statuts et règlements, et en incitant les plus fortunées à devenir maîtresse par le versement de 120 livres à la communauté des maîtres. Au total, de 1734 à 1789, elles sont près de 150 femmes à devenir maîtresses tailleuses et à se soumettre ainsi en théorie, à la corporation des maîtres tailleurs.

 Les maîtres tailleurs justifient l’application de ces nouveaux statuts pour maîtresses tailleuses par plusieurs arguments, parmi lesquels l’augmentation de la demande : au cours du 18e siècle, de nombreuses mutations surviennent dans les secteurs de l’habillement, en termes de productions, de techniques, d’échanges et de distributions. Une nette progression de la consommation chez les populations les plus modestes est constatée et la quantité d’effets et de vêtements possédés par des particuliers ne cesse de croître. Les maîtres tailleurs, dans l’impossibilité matérielle et humaine de répondre à cette demande exponentielle et dans l’incapacité de fournir les biens nécessaires pour satisfaire celle-ci, concèdent aux tailleuses l’autorisation de travailler afin de combler un manque de production.

Accorder la maîtrise aux femmes, c’est les gratifier d’un titre factice car il n’engendre pas pour les tailleuses l’attribution d’un rôle spécifique dans le système corporatif : elles n’obtiennent aucun droit décisionnel, ne peuvent participer à aucune réunion et sont soumises à de nombreuses interdictions, comme celles de concevoir des vêtements pour hommes ou de travailler à domicile. Les tailleuses nantaises comme beaucoup d’autres femmes sont soumises à la corporation masculine des maîtres tailleurs.

Cette exclusion des tailleuses de la corporation a des conséquences directes sur leur mode de production : elles sont nombreuses à ne pas pouvoir ou à ne pas vouloir débourser la somme exigée par les maîtres tailleurs. De ce fait, toutes ces tailleuses sont considérées comme des travailleuses illégales et sont appelées par les maîtres tailleurs « chambrelantes ». Beaucoup de femmes en effet, qu’elles soient maîtresses ou non, outrepassent le cadre corporatif imposé en travaillant de leur métier librement, en désobéissant aux règlements et en prenant le risque d’être contrôlées puis verbalisées.

L’atelier féminin, un espace de travail privilégié

Les espaces de travail des maîtresses et des chambrelantes sont identiques : constitués souvent d’une pièce ou deux, il s’agit avant tout de leur foyer, transformé pour la journée en atelier. Rarement associées à la figure de l’atelier artisanal, les femmes en sont pourtant parfois les maîtresses et les principales actrices. C’est dans l’atelier que les artisanes pratiquent leurs activités et qu’elles évoluent dans les mêmes espaces de travail que ceux des hommes, en exerçant auprès de nombreux autres artisans. C’est également au sein de celui-ci que naît le processus de fabrication de leurs ouvrages : techniques, gestes et corps cohabitent pour former entre travailleuses une hiérarchie qui organise l’espace comme le travail.

Le tableau d’Antoine Raspal, peint vers 1780, représente l’un de ces ateliers propres au métier de couturière. Six femmes sont représentées à l’ouvrage : l’une d’elle, assise à gauche, semble donner des instructions à deux autres femmes à droite qui la regardent, robes en mains. Au-delà des couleurs chatoyantes et de l’aspect bucolique du tableau, Antoine Raspal dépeint différents aspects spécifiques à cet espace de travail.

Tout d’abord, le désordre règne : bobines, fils ou tissus traînent au sol et rappellent la promiscuité caractéristique de ces espaces étroits où l’intimité est rare et où le lieu de travail est aussi l’endroit où l’on vit.

Loin de l’image portée par les Lumières, celle d’un atelier spacieux et ordonné, l’atelier au féminin se décline à l’infini : chambre, boutique, grenier, cour, rue, autant d’espaces dans lesquels se mêlent chambrelantes, ouvrières, maîtresses ou simples particulières. Il est difficile ici de différencier les ouvrières des apprenties ; ces dernières représentent une source de main d’œuvre indispensable et elles effectuent souvent un travail similaire à celui des tailleuses rémunérées. Si les artisanes s’entourent de différents individus, la présence de la famille est particulièrement forte dans leurs ateliers, et les sœurs constituent en l’occurrence leurs principales relations professionnelles. Échanges, apprentissages, travail, l’atelier se transforme en lieu de sociabilité où l’union et le groupe font la force.

Au sein de l’atelier, les travailleuses participent à faire circuler les outils, les ouvrages et les savoirs. À droite, un paravent est dressé afin de permettre à la clientèle de revêtir le vêtement finalisé, qui sera par la suite ajusté. Au fond, des robes sont suspendues : tissus colorés, d’apparence légère, ils rappellent l’engouement des populations pour la soie ou le coton qui survient à la fin du 18e siècle.

À Nantes, à partir de 1759, date à laquelle l’État autorise la fabrication et l’usage des indiennes, de nouvelles manufactures voient le jour, participant à propager l’utilisation des cotonnades et de ce tissu imprimé. Rapidement, les tailleuses nantaises s’emparent de ce nouveau commerce qui leur apporte des bénéfices non négligeables.

Au centre du tableau est installé l’établi, une table en bois qui sert autant à dessiner les patrons qu’à assembler entre eux les morceaux de tissus. Trop étroite pour accueillir l’ensemble des ouvrières, elles ne sont que deux à y travailler. L’une d’elles, surprise dans son travail, semble relever la tête en interpellant de son regard le spectateur. Les deux autres tailleuses, occupées à coudre, se contentent de simples chaises. À leurs pieds, se trouve un petit tabouret qui leur permet de surélever leurs jambes croisées afin de faciliter leur ouvrage et probablement de diminuer la douleur liée à l’effort. Leurs gestes semblent attentifs et précis ; l’une des jeunes femmes à droite a la tête penchée, le dos courbé et une jambe repliée. Si toutes semblent avoir en main du fil et une aiguille, les outils et instruments de travail, indispensables à la confection de vêtements qu’ils soient masculins ou féminins, sont absents de cet atelier. Les ateliers féminins abritent en effet très peu d’outils et les artisanes apprennent à user de leurs mains afin de pallier ce manque.

L’atelier en lui-même est difficile à saisir à travers les sources tant ses formes peuvent varier, l’espace de travail pouvant être aussi bien une boutique qu’un grenier. Au 18e siècle, une surveillance progressive tend vers les ateliers indépendants. Une réglementation stricte est imposée : les ouvriers ne peuvent être employés que par les maîtres qui les ont formés, et ont interdiction d’aller chez un concurrent. Les ouvrières, quant à elles, ne doivent rien produire à la maison, contraintes de n’accepter que le travail qu’elles pourront produire sur place, dans l’atelier du maître ou de la maîtresse qui les emploie. Le risque qu’elles entreprennent leurs propres activités, représente un danger aux yeux des maîtres. Pourtant, malgré cette surveillance qui s’accroît et toutes les contraintes qui leur sont imposées, les tailleuses parviennent à se réapproprier l’atelier de travail en le transformant en espace de production, d’échanges et de transgression.

Gillian Tilly
2022



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En savoir plus

Bibliographie

Tilly Gillian, Les femmes dans le travail artisanal à Nantes au XVIIIe siècle. Identités et affirmations professionnelles, la construction des savoir-faire par les artisanes, Mémoire de master 2 d’histoire, David Plouviez et Samuel Guicheteau (dir.), Université de Nantes, 202

Crowston Clare, Fabricating women, The Seamstresses of Old Regime France 1675-1791, Duke University Press, Londres, 2001

Guicheteau Samuel, « Ouvrières au travail, travaux de femmes. Nantes, XVIIIe-XIXe siècles », Les Cahiers de Framespa, n°7, 2011, pp. 1-15

Pellegrin Nicole, « Les vertus de "l’ouvrage", Recherches sur la féminisation des travaux d’aiguille (XVIe-XVIIIe siècles) », Revue d’histoire moderne et contemporaine, 46e année, n°4, 1999, pp. 747-769

Webographie

Le travail à Nantes au 18e siècle  avec Gillian Tilly (Passion Modernistes)

Pages liées

Dossier Femmes nantaises

Artisanes au 18e siècle à Nantes

Veuves de maîtres dans les corporations nantaises au 18e siècle

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Gillian Tilly

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