En 2013, la raffinerie Béghin-Say n’assure plus que le conditionnement du sucre de canne : Nantes est donc bien près de tourner la page d’une activité sucrière qui remonte au 17e siècle.

Sucre et négoce colonial

La première raffinerie nantaise est créée en 1654. Elles sont cinq en 1690, douze en 1698. Leur essor, cela n’est pas une surprise, est contemporain de l’affermissement des relations commerciales entre Nantes et les Antilles. Il emboîte le pas à celui du négoce colonial, précédant même un peu le décollage négrier nantais. Précocité que l’on peut expliquer en partie par l’importance et l’ancienneté des liens entretenus avec la péninsule Ibérique, pionnière en matière d’expansion coloniale. En 1691, René Montaudouin est ainsi intéressé pour moitié dans la raffinerie de la Croix-Blanche. Les Budan entrent dans le capital de celle du Petit Trianon, tandis que les Lemasne disposent de celle du Petit Louvre. Au bas du même quartier de la Fosse, une autre entreprise est dirigée par les Grilleau. Tous sont déjà installés à Nantes, ou bien issus de familles d’Orléans. Tous jouent également un rôle dans la naissance du grand commerce colonial nantais. Le mouvement est donné. Ensuite les raffineries se développent seules. La première génération des grands armateurs n’y investit guère, et la seconde semble s’en désintéresser. Le négoce, pour lequel le commerce prime sur tout le reste, dispose des structures manufacturières nécessaires à la transformation et à l’écoulement des sucres qu’il rapporte des Antilles. Cela lui suffit. 

La progressive structuration d’un vaste complexe sucrier ligérien, au 18e siècle, essentiel à l’échelle française, ne doit donc rapidement plus grand-chose, du moins directement, au négoce nantais. Celui-ci importe quantité de sucre des Antilles, mais voit son rôle décliner dans le commerce colonial français (44% vers 1730, 16% en 1787) et peut parfois trouver plus intéressant de réexporter directement le sucre sans le raffiner, ce que le jeu des primes favorise, ainsi que la relative moindre consommation intérieure. Les arrivées antillaises n’en alimentent pas moins un véritable système sucrier (entre Nantes et Orléans), n’ayant, malgré son importance, guère suscité de recherches modernes. Ces mêmes retours coloniaux (parmi lesquels le sucre est déterminant) contribuent en tout cas à nourrir la traite nantaise. Manquant de numéraire, les colons s’acquittent en effet largement du prix de leurs esclaves en denrées tropicales. La révolte de Saint-Domingue, la guerre (1792-1815), l’écroulement du commerce colonial et des manufactures liées à ce commerce, mettent un terme à ce premier cycle sucrier nantais.

Les débuts de la Restauration voient réapparaître les anciennes habitudes. Largement impliqués dans une traite devenue illégale (notamment à destination des colonies ibériques), les armateurs nantais s’opposent au principe du contrôle de la provenance des sucres importés. La renaissance du secteur doit alors largement au monde de l’armement. Puis, comme par le passé, ce dernier s’en désintéresse ensuite assez vite. La raffinerie tend ainsi à devenir, dès les années 1820, l’affaire de spécialistes comme les Say, implantés à Nantes en 1812. Entre 1817 et 1832, la production de sucre raffiné passe de 1 000 à 7 000 tonnes, le sucre supplantant alors le coton. Mais l’essor est bref, stoppé par la création des entrepôts intérieurs et la suppression, en 1833, des primes à l’exportation. Le tout dans le contexte de la querelle dite des deux sucres opposant le monde du négoce (soucieux d’obtenir des droits favorables à l’importation de sucre de canne) à celui des industriels et betteraviers du Nord et de l’Est de la France.

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Le temps de l’industrie

Tout change à partir des années 1840, pour le temps d’une génération. Nantes vit alors du sucre, plus qu’elle ne l’a jamais fait auparavant. La métallurgie travaille à l’équipement des raffineries locales, des sucreries coloniales et étrangères. Essentiel à la purification des sirops, le noir animal permet les débuts de l’industrie chimique, tout en contribuant à l’amendement des sols, favorisant ainsi les progrès de l’agriculture en Bretagne. La construction navale est dopée par l’essor du commerce sucrier vers l’île de la Réunion, tandis que minoteries, conserveries et salaisons travaillent à alimenter les navires au départ de Nantes. En 1844, à elles seules, les raffineries réalisent 32,6% du chiffre d’affaires de l’ensemble du secteur manufacturier nantais (52,3% en 1861). La moitié de la houille apportée d’Angleterre va aux raffineries. Tout cela s’explique, en amont, par les stratégies d’un négoce désireux de se reconvertir : la traite illégale étant devenue impossible, au début des années 1830, les Nantais misent sur l’île de la Réunion, où ils favorisent l’essor des plantations. Un système de primes et de meilleures liaisons vers l’intérieur, grâce au chemin de fer, font le reste. La carrière fulgurante d’un Nicolas Cézard (né à Nancy en 1797) est révélatrice de ce nouveau cycle. Investissant dans la raffinerie nantaise en 1852, il dispose à Nantes d’une vingtaine de navires, emploie 400 ouvriers et réalise un chiffre d’affaires de 25 millions de francs. 

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Cette fièvre spéculative est à l’origine des succès comme des déboires du secteur. Les problèmes du sucre réunionnais, l’opposition entre armateurs et raffineurs, des stratégies de diversification et de spéculation ne permettent pas la modernisation du secteur, et conduisent à des crises à répétition dont l’industrie sucrière nantaise ne se relève pas. En 1886, les Parisiens mettent la main sur la Raffinerie de Chantenay, les Nantais ne conservant que le candi lancé par les Cossé-Duval. Dans les années 1960, Say réussit la modernisation du secteur, fusionnant (en 1973) avec Béghin pour donner naissance au premier groupement français de raffinage du sucre, mais l’activité de raffinage cesse en 2011.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

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En savoir plus

Bibliographie

Biette, Arnaud, L'usine bleue : le sucre des îles, le sucre des champs, Les Itinéraires, Saint-Herblain, 2013 (Regards d'entreprises)

Fiérain, Jacques, Les raffineries de sucre des ports en France : XIXe-début du XXe siècle, Librairie H. Champion, Paris, 1976

Robineau, Evelyne, Raffinage et raffineries de sucre à Nantes : 17e-20e siècles, MeMo, Nantes, 2011 (Carnets d'usines)

Rochcongar, Yves, « Cézard, Nicolas Sigisbert », dans Capitaines d'industrie à Nantes au XIXe siècle, MeMo, Nantes, 2003, p. 154-156

Villeret, Maud, Le goût de l'or blanc : le sucre en France au XVIIIe siècle, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2017

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Traite négrière

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Rédaction d'article :

Olivier Grenouilleau