Jean Philippot (Tilly-sur-Meuse, 1901 – Nantes, 1995)
Pont transbordeur

A

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Nantes la bien chantée : Le sabotier


On peut y voir une forme de paradoxe : bien qu’ils inspirent une forme d’admiration qui confine parfois à la fascination, les compagnons dits « du Tour de France » occupent une place relativement modeste dans le répertoire. Quant à leur motifs, les quelques chansons qui nous sont parvenues sont le plus souvent porteuses des valeurs incarnées par ces artisans hors normes.

Nantes, dans le texte

Comme on peut le constater dans d’autres chansons-types, Nantes apparaît dès l’incipit, lequel localise l’action, quoi que très approximativement : Nantes ou quelque part au-delà, venant de Paris.

Si l’on considère une lieue comme l’équivalence approximative de 4.45 km – soit la distance parcourue en une heure par un homme à pied, s’il s’agit d’un homme de physionomie standard et en pleine possession de ses moyens, notamment de locomotion - les cent lieues évoquées en début de chanson correspondent grossièrement à la distance entre les deux villes. Le premier vers nous apprend donc que le personnage principal, compagnon de son état ainsi que nous le comprendrons peu après, est parti de France (Paris), a pris la direction de la Bretagne (Nantes) mais n’a trouvé aucun patron sur son parcours. Ce n’est qu’en entrant dans la ville qu’il parvient enfin à trouver un employeur.

Compagnons de la route

Cette chanson nous plonge à l’évidence dans le monde quelque peu étrange et fascinant des compagnons. Il n’est pas question de refaire ici l'histoire du compagnonnage mais il convient toutefois de rappeler un élément fondamental de la formation de ces artisans hors pairs, élément étroitement lié à une partie du répertoire traditionnel et de sa transmission. Accomplir son « tour de France » était une épreuve initiatique, dans tous les sens acceptables de cette expression quelque peu surfaite. Les ouvriers et artisans accomplissaient ce voyage formateur pour parachever leur formation ou, pour mieux dire, parfaire leur maîtrise de l’art. Lorsqu’ils trouvaient à s’employer, ils pouvaient rester plusieurs mois auprès d’un patron, peut-être même plusieurs années.

A plus d’un titre, la chanson est présente dans ce petit monde. Bien entendu, dans la mesure où ces voyages se faisaient essentiellement à pied, les chansons servaient à tromper l’ennui et l’effort de la marche, mais il existe aussi, quoi qu’en petit nombre, des chansons qui évoquent explicitement les compagnons eux-mêmes, leurs traditions, leurs modes de vies et aventures éventuelles.
Il est bien évident qu’ils jouissaient d’un certain prestige auprès de la population et donc des jeunes filles. Par voie de conséquence, leurs aventures étaient plus souvent amoureuses qu’épiques ! Et nous savons qu’il en en faut bien moins que cela pour faire des chansons…

L’art et la manière

Cette chanson met en scène un sabotier – ailleurs, il peut s’agir d’un maçon, d’un tonnelier ou de tout autre artisan ou ouvrier. Le récit précise que le compagnon sabotier ne trouve pas immédiatement de patron mais lorsqu’il le trouve enfin, comme soucieux de se montrer digne de la réputation de sa corporation, il donne le meilleur de lui-même et laisse exprimer plus que son savoir-faire : son talent. Il est bien évident que le patron ne s’y trompe pas et s’enthousiasme tellement du savoir-faire de son ouvrier qu’il propose sa fille en mariage afin de le garder auprès de lui. Une nouvelle fois, on constate au passage que le père montre peu d’égard pour les sentiments de sa fille et cherche surtout à la marier au mieux de ses intérêts. Ses intérêts à lui, bien sûr !

Cela dit, laissons à ce rugueux employeur le bénéfice du doute quant à une motivation autre que purement vénale. Marier sa fille à un compagnon, donc à un artisan de la plus haute qualité, c’était aussi s’assurer une suite et un héritier jugé a priori digne de reprendre l’affaire familiale et donc l’assurance d’un confort matériel pour sa progéniture. Une intention moralement plus acceptable, mais qui ne laisse finalement que peu de place au sentiment amoureux.

Le boulot, c’est le boulot

Mais le sabotier a d’autres projets. La fin de la chanson laisse entendre que son père est également, comme qui dirait « de la partie » et que son intention est donc, très légitimement, de prendre la suite de son père dont il apprend le décès par courrier. Dans d’autres versions, il décline l’offre qui lui est faite pour « simplement » finir son tour de France. Dans les deux cas, le personnage se fait aussi le symbole représentatif d’une valeur morale estimée de tous : la loyauté.

La loyauté n’exclut d’ailleurs pas la confiance en soi et le sabotier se fait aussi l’image de l’assurance et de la fiabilité dans le dernier vers qui ne laisse planer aucun doute sur sa faculté de redresser la situation d’une boutique « à la renverse ».
Le vocabulaire utilisé ne laisse planer aucun doute sur le contexte social de cette chanson, si tant est qu’il y en eut, de doute. Ainsi au deuxième couplet le terme « cousins » pour désigner les collègues ou coreligionnaires souligne une forme d’affinité corporatiste qui fait qu’on se reconnaît entre gens du même monde. Désigner le patron et sa femme par les termes « maître » et « maîtresse » fait – faisait ? - également partie de la tradition langagière des compagnons. Plus spécifiquement lié au métier du personnage principal, le sixième couplet fait bien évidemment référence au paroir, cet outil emblématique, pour ne pas dire héraldique, du sabotier : il s’agit de cette grande lame terminée par un crochet et fixée à l’établi qui sert à tailler la pièce de bois et lui donner forme.

Dastum 44
2020

1. Entre Paris et Nantes j’ai fait cent lieues sans travailler
J’ai fait cent lieues sans travailler (bis)

2. Tout en entrant dedans la ville, j’entendis les cousins chanter
J’entendis les cousins chanter…

3. C’est d’un bonjour, maître et maîtresse, tous les cousins de l’atelier

4. N’auriez-vous pas de l’ouvrage, maître, pour un jeune garçon sabotier

5. Mais si, mais si, répond le maître, pourvu qu’il sache travailler

6. Le maître tire de sur sa souche, le jeune garçon s’mit à parer

7. Il en para cinq à six paires, toutes unies comme du papier

8. Le maître retourne voir sa maîtresse : j’ons là un très bon ouvrier

9. J’en ons là une fille grande, faut parler de les marier

10. Oh non, ni non, répond l’jeune homme, je n’y veux pas m’y marier

11. Je viens de rec’voir une lettre, que mon père il est décédé

12. La boutique est à la renverse et je m’en vais la relever.

En savoir-plus

Bibliographie

Coirault, Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly, Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes

Le compagnon qui a fait cent lieues sans travailler (Métiers – N° 06421) : 13 versions référencées

Discographie

Guinard, Louis-Pierre, Mille métiers, mille chansons, Dastum, 2007, plage N° 9, CD 2

Enregistrement

Daniel Lehuédé, à Nantes le 14 juin 2019, d’après la version recueillie par Roselyne Moysan auprès de Léon Auvry à La Chèze (22) en 1976

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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