Une part de la Révolution s’est jouée à Nantes, comme à Grenoble, Rennes et Marseille, mais la ville a été d’autant plus marquée par cette décennie qu’elle s’est trouvée au cœur de la véritable guerre civile qui affecte l’Ouest.

Traditions et idées neuves

À la fin de 18e siècle, Nantes est d’abord une ville portuaire, engagée dans les mouvements économiques et culturels les plus dynamiques. Le deuxième port de France est très impliqué dans le commerce triangulaire, c’est-à-dire la traite des esclaves noirs à destination des Antilles, et plus encore dans le commerce antillais en droiture, ce qui entraîne une activité maritime et industrielle considérable, qui rompt avec le rythme des campagnes environnantes. La ville, connue pour ses quartiers neufs, notamment autour du théâtre, accueille les idées nouvelles, illustrées par les loges de la franc-maçonnerie, sans toutefois que cela remette en cause l’esclavage ni la colonisation, pas plus que l’exploitation de la main-d’œuvre et des paysans dont les productions alimentent la ville et son négoce.

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Un rôle éminent dès le début de la révolution

Si la ville est encore unanime pour protester en juillet 1788 contre le roi qui a embastillé douze délégués de la Bretagne réclamant le maintien des « antiques libertés de la nation bretonne », elle ne l’est plus en novembre, lorsqu’une délégation de « patriotes» – le mot est employé à l’imitation de l’exemple américain – va plaider auprès du roi le doublement du tiers état dans les futurs États généraux, prévus en mai 1789, contre la volonté de la noblesse de conserver sa prééminence. Dans la ville elle-même, contre la municipalité légitime jugée passéiste et qui a essayé de limiter les initiatives de ces délégués, un pouvoir parallèle bourgeois se met en place, se constituant en commune. 

La rupture entre bourgeois et nobles devient irrémédiable lorsque, les 26 et 27 janvier 1789, des bagarres entre jeunes gens d’opinions opposées se produisent à Rennes, laissant trois morts sur le carreau. Les Nantais, sensibles à la fragilité de la position de leurs amis patriotes, envoient aussitôt une délégation de « jeunes gens » affirmer leur unité avec les Rennais et plus largement avec tous les Bretons réformateurs. Le résultat est double. D’une part, les nobles d’ancienne noblesse ne délèguent pas aux États généraux, s’engageant d’emblée dans une opposition au roi, aux réformes et au Tiers, ce qui les conduira dans la contre-Révolution. D’autre part, les patriotes bretons, dont les Nantais, sortent radicalisés de cette situation. Nantes se situe ainsi à la pointe du mouvement « patriotique », on dira révolutionnaire à la fin de l’année 1789.

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Victoire des patriotes nantais

Alors que les difficultés de la vie provoquent des mécontentements urbains, les campagnes sont parcourues par les émissaires des nobles qui font circuler des modèles de cahiers de doléances qui leur sont favorables. Mais la compétition pour les élections aux États généraux qui suit est remportée de haute lutte par les patriotes nantais, qui obtiennent six des huit sièges de députés du Tiers dévolus au comté nantais. En outre, ces hommes partent accompagnés par des envoyés chargés de tenir un journal de correspondance destiné à informer la ville du déroulement quotidien des événements.

Les retombées du 14 Juillet parisien sont immédiates alors que la mairie passe pour de bon sous le contrôle des patriotes, conduits par Kervégan. Dès le 18 juillet, des patriotes, groupés en volontaires patriotiques, prennent le contrôle du château, obligeant la garnison de l’armée royale à se soumettre, et se chargent du maintien de l’ordre. Par la suite, ils se fédèrent pour devenir ces gardes nationales, à la tête desquelles se trouve élu La Fayette, consacré ainsi chef militaire des citoyens révolutionnaires. Le 20 juillet ils partent vers Montaigu pour faire face à des menaces d’émotions populaires ou de subversion nobiliaire. Les Nantais continuent de contrôler l’espace autour de la ville, même s’ils soutiennent la réorganisation administrative qui a aboli les privilèges de la Bretagne. L’unité prime pour tous ceux qui soutiennent la fête organisée le 24 juin 1790 pour la prestation de serment des gardes nationaux et soldats à la Nation, serment renouvelé le 14 juillet à Paris, dans la grande fête de la Fédération.

Tensions avec les catholiques et les paysans

Des conflits naissent pourtant à la suite d’autres innovations. La vente des biens d’Église, devenus biens nationaux, pour combler la dette nationale, accompagnée d’une recomposition complète de l’Église liée à la Constitution civile du clergé, provoque des tensions avec les catholiques attachés à leurs traditions et avec les ruraux incapables d’acheter des terres. Les mauvaises récoltes, les tensions sociales et la mise en circulation des assignats, désorganisent le marché et aggravent les antagonismes entre ruraux et citadins, dont l’exemple est donné le 25 mai 1790 lorsque les paysans refusent l’augmentation des droits d’entrée des bestiaux à la foire des Enfants nantais. La troupe intervient contre l’émeute. Elle intervient aussi le 5 septembre 1792, pour apaiser une émeute ouvrière contre la cherté du coût de la vie. Les patriotes nantais se retrouvent ainsi pris entre les réclamations populaires en ville et les oppositions religieuses des campagnes, contre lesquelles ils mènent des opérations de plus en plus nombreuses et de plus en plus violentes. Le couple Révolution / contre-Révolution s’affirme, les Nantais devenant les soutiens de la Révolution dans toute la région.

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La vie quotidienne se modifie alors que les opinions se durcissent et s’affrontent. Passé 1791, deux clubs cristallisent les positions. Le Club de la halle a une clientèle plutôt aisée et modérée, quoique très engagée dans la marche de la Révolution. Le Club Saint-Vincent, qui va devenir Vincent la-Montagne, rassemble des militants plus populaires et proches des montagnards et des sans-culottes. L’unité entre ces clubs, qui pouvait se faire devant la contre-Révolution, s’effrite peu à peu, à propos de l’esclavage mais aussi en fonction des divisions politiques qui fracturent le pays après 1792.

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En 1792, les élections à la Convention sont encore contrôlées par les autorités en place qui réussissent à s’imposer à leurs adversaires au prix de manœuvres politiques, en même temps qu’elles répriment vigoureusement les contre-révolutionnaires, nobles, prêtres ou paysans. Elles participent à l’effort de guerre et adhèrent à la République, mais soutiennent majoritairement le courant girondin de la Convention, si bien qu’elles se retrouvent au printemps 1793 en butte à la méfiance des montagnards. Le maire, Baco, et le général Beysser sortent victorieux de la bataille qu’ils livrent contre les armées vendéennes le 29 juin 1793, mais l’hostilité ouverte qu’ils témoignent envers les sans-culottes les met dans une position rapidement intenable alors que le courant girondin est vaincu à Paris, et ses soutiens accusés de « fédéralisme » et pourchassés dans toute la France. Pourtant la résistance de Nantes est une victoire essentielle pour le pays : la prise de la ville aurait permis un débarquement anglais. Il s’agit là de la première grande défaite des Vendéens.

Nantes en exemple de la « terreur »

En décembre 1793, alors qu’arrive le représentant en mission Carrier, les sans-culottes détiennent le pouvoir localement. Ils traquent leurs opposants, à commencer par ces notables modérés, envoyés au nombre de 132 à Paris pour y être jugés et exécutés. L’hiver 1793-1794 est un moment particulièrement traumatique. La ville est surpeuplée, accueillant des militaires en grand nombre, dont les blessés et les malades, des réfugiés venus des campagnes, recevant des milliers de prisonniers, ce qui rend la vie quotidienne extrêmement fragile. Carrier et ses hommes, d’un côté, la municipalité sans-culotte de l’autre, réussissent au prix d’une violente répression à garder le contrôle politique et à faire face aux Vendéens. Prisonniers fusillés, noyés ou, pour une plus petite part, guillotinés, des milliers de contre révolutionnaires, hommes, femmes, parfois enfants, sont exécutés ou meurent de maladie dans les prisons nantaises.

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Le danger militaire qui pèse sur la ville n’est pas mince. La bataille de Cholet et la reconquête de Noirmoutier ont anéanti les armées catholiques et royales, mais des bandes demeurent importantes et très efficaces, notamment conduites par La Rochejaquelein jusqu’à sa mort, et surtout par Charette qui établit son autorité sur le Sud-Loire. Ce risque ainsi que les convictions révolutionnaires expliquent l’attitude des Nantais pendant ces terribles mois. Majoritairement opposés à la contre-Révolution, incarnée par les ruraux des campagnes environnantes, ils font le gros dos en attendant des jours meilleurs, d’autant que le ravitaillement des habitants et des soldats n’est jamais assuré au-delà de quelques jours, ce qui légitime l’emploi de la force.

Cette réalité ne justifie pas les atrocités commises. Celles-ci ne sont pas différentes cependant de celles qui ont lieu à Lyon, Toulon et Marseille où, comme à Nantes, les « hommes de sang » profitent des concurrences entre groupes révolutionnaires, de la liberté prise par des représentants en mission vis-à-vis de la Convention, pour couvrir leurs exactions par les mots d’ordre révolutionnaires. Mais, après la mort de Robespierre, la dénonciation de la « terreur » se fait en prenant Nantes comme l’exemple accompli de la répression. Carrier et quelques-uns de ses proches sont jugés et exécutés, servant de boucs émissaires pour faire oublier notamment le rôle de Fouché à Lyon. Restent les nombreux récits de noyades qui continuent à marquer l’image de la ville jusqu’à aujourd’hui.

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L'héritage

Au début de 1795, la paix fragile signée avec les Vendéens et les chouans relance la vie nantaise, même si la guerre reprend et dure encore plusieurs années jusqu’à la mort des principaux chefs contre révolutionnaires et la pacification plus durable de 1799. Mais la ville retrouve une autonomie qu’elle avait perdue et réinstalle ses élites au pouvoir. C’est à Nantes que Charette est accueilli en janvier 1795 pour signer la paix de La Jaunaye, avant d’y être conduit pour son exécution le 29 mars 1796 sur la place Viarme, ce qui souligne le poids retrouvé de la ville dans le contrôle de toute la région et sa réintégration totale dans la vie nationale. Il faut cependant près d’une dizaine d’années pour que l’industrie et le commerce retrouvent à peu près leur vitalité d’avant 1789, y compris en renouant avec la traite des esclaves.

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Les acquis de la Révolution sont donc consolidés lorsqu’ils permettent l’instauration d’un système politique libéral et laïque ; les dimensions plus sociales sont répudiées pour longtemps encore, étant assimilées aux pratiques des sans-culottes, tandis que le souvenir de la contre-Révolution cristallise les oppositions les plus dures, même si de grandes familles aristocratiques jouent un rôle marquant pendant tout le 19e siècle dans la politique locale. Les Nantais se partagent ainsi entre partisans de la royauté restaurée et soutiens des courants républicains et libéraux, marquant les uns et les autres la toponymie locale, par des plaques, des monuments et des noms de rues, qui attestent des luttes politiques. La colonne Louis XVI, au centre de la place Maréchal Foch, en est un des meilleurs exemples, tandis que les boulevards de la Liberté, de l’Égalité et de la Fraternité encerclent la ville.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Dessin de Germaine Lidureau, 12 ans

Date du document : 1919

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En savoir plus

Bibliographie

Guicheteau, Samuel, Hervé, Bruno, « Les comités de surveillance en Loire-Inférieure », dans Pingué, Danièle, Rothiot, Jean-Paul (dir.), Les comités de surveillance : d'une création citoyenne à une institution révolutionnaire, Société des études robespierristes, Paris, 2012

Guin, Yannick, Péronnet, Michel, La Révolution dans la Loire-Inférieure : 1789-1799, Horvath, Le Coteau, 1989

Lallié, Alfred, Le Diocèse de Nantes pendant la Révolution, B. Cier, Nantes, 1893

Martin, Jean-Clément, La Loire-Atlantique dans la tourmente révolutionnaire : 1789-1799, Reflets du passé, Nantes, 1989

Martin Jean-Clément, « Nantes-Paris, Paris-Nantes pendant la Révolution », dans Croix, Alain (coord.), Nantes dans l’histoire de la France, Ouest éd., Nantes, 1991, p. 115-124

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Rédaction d'article :

Jean-Clément Martin