Alfred Riom (Nantes, 1842 – Saint-Herblain, 1908)
Carrière Miséry

La République est chez elle à Nantes. Elle a sa place, ses rues qui rappellent une partie de son histoire, de ses valeurs et de ses grands hommes ; elle a ses bâtiments, écoles ou mairies, qui témoignent de son ancrage depuis la fin du 19e siècle. Le régime politique qu’elle désigne n’est plus contesté. Aujourd’hui patrimoine partagé, l’installation de la République fut pourtant un long combat dans un environnement longtemps hostile.

Le combat républicain

« Nantes a sauvé la République ». Cette formule s’impose en 1796 dans une commémoration nationale de la victoire remportée sur les Vendéens, lors de l’attaque de Nantes le 29 juin 1793. L’événement devient fondateur et fait naître une image durable : Nantes la bleue, la républicaine, fait face aux campagnes blanches royalistes. Mais l’image ne fait pas seule l’histoire. Lors des journées de juillet 1830, les républicains sont très minoritaires, selon Ange Guépin, leur figure de proue. Des hommes meurent, mais un roi en remplace un autre pendant dix-huit ans. En février 1848, les classes populaires et la bourgeoisie libérale férue d’idées saint-simoniennes descendent dans la rue pour appuyer la révolution parisienne. Guépin devient commissaire du gouvernement provisoire pour la Loire-Inférieure. La Deuxième République s’installe, mais elle manque encore de républicains. En décembre 1848, lors des élections présidentielles au suffrage universel, Nantes place Cavaignac, le républicain modéré, juste devant Louis- Napoléon Bonaparte, mais les campagnes proches votent massivement pour le candidat de l’ordre. Les républicains subissent à nouveau une restriction des libertés publiques de vingt-deux ans. Certains sont suspectés, arrêtés comme Guépin, Rocher ou Mangin. L’opposition républicaine parvient néanmoins à se faire entendre dans les dernières années du Second Empire ; elle trouve dans Le Phare de la Loire des frères Mangin un écho favorable ; Guépin est battu de justesse aux élections législatives de 1869, mais les voix qu’il obtient témoignent des avancées de l’idée républicaine dans la ville. Ce progrès est confirmé lors des élections municipales d’août 1870 : trente-trois républicains sont élus au Conseil et seulement quatre royalistes. René Waldeck-Rousseau devient maire. La République conquiert la mairie de Nantes quelques jours avant sa proclamation à Paris. 

Construire La République

Les reflux après trois révolutions, la très lente conquête des institutions, attestent la fragilité potentielle d’un régime et d’un idéal. Asseoir et consolider cette installation devient l’objectif des hommes de la Troisième République naissante, confrontés à l’hostilité des Blancs. Les républicains se posent d’emblée en défenseurs de la patrie contre les Prussiens. En refusant tout soutien à la Commune de Paris, les notables républicains nantais renforcent leur assise dans une ville où la majorité a peur de la « Sociale » et des « partageux ». 

Si elle n’est pas synonyme de transformation sociale, la République s’inscrit dans l’avenir par son action scolaire. Dix ans avant les lois Ferry, les républicains nantais décident la création d’écoles primaires gratuites et laïques dans tous les cantons de la ville, suscitant la réaction violente du Conseil général qui dénonce en octobre 1871 « des écoles d’immoralité et d’irréligion qui répandent dans le département de funestes principes ». Malgré l’opposition monarchiste, l’œuvre scolaire se poursuit. En 1882 est ouvert à Nantes un des premiers lycées publics de filles en France, décision très symbolique au vu de l’enjeu que représente l’éducation des filles, futures mères, pour des conservateurs catholiques qui rejettent « la gueuse ». Combative à la fin du 19e siècle, la République à Nantes se veut aussi pédagogue. À partir de 1880, elle affiche son union avec la nation le 14 Juillet. Elle célèbre sa victoire lors du centenaire de 1793. Le maire Alfred Riom fait apposer une plaque place Viarme, lieu de mémoire de la République : « Sur cette place finit la victorieuse défense de Nantes le 29 juin 1793 pour le salut de la République et de la patrie.» En 1913, la singularité politique de Nantes est mise en exergue par André Siegfried dans son Tableau politique de la France de l’Ouest par une formule souvent reprise : « Nantes […] n’est politiquement pas beaucoup plus qu’un îlot moderne dans un océan d’Ancien Régime.» 

Un patrimoine

L’hostilité au régime républicain s’estompe tout au long du 20e siècle. Seule une poignée de nostalgiques rendent hommage au roi tous les 21 janvier au pied de la colonne Louis XVI. La République est acceptée, reconnue, considérée comme un bien commun qui n’oppose plus la droite et la gauche comme au 19e siècle. C’est la déclinaison de sa devise – Liberté Égalité Fraternité – qui suscite les clivages. Elle est même totalement niée par les Nantais qui soutiennent Vichy de 1940 à 1944. Ce sont les années fondatrices de la République qui organisent deux mémoires. Au temps du Front populaire, la gauche se pose en héritière des sans-culottes de 1793 et justifie la « dictature de la liberté » de Robespierre, la droite dénonce la Terreur, Carrier et les noyades. Ce double héritage mémoriel de la matrice révolutionnaire de la République est encore perceptible lors du bicentenaire de 1789. Les autorités locales prennent en charge conjointement ces deux mémoires : le 23 septembre 1994, Jean-Marc Ayrault inaugure, place Viarme, une plaque à la mémoire des combattants de la République et, rue Lamoricière, une plaque aux victimes de la Terreur : la République se veut désormais rassembleuse. 

La ville conserve l’héritage physique de la volonté républicaine. Nombre des trente-quatre écoles primaires construites entre 1871 et 1918 subsistent et certaines soulignent par les inscriptions sur leur façade les ambitions des pères fondateurs de la Troisième République. Témoins de pierre aussi, les deux « maisons communes », les mairies de Chantenay et de Doulon, rappellent que l’apprentissage de la citoyenneté politique a commencé au niveau communal. Mais la République est un patrimoine vivant ; les boulevards de la Liberté, de l’Égalité, de la Fraternité et de la Solidarité, ainsi nommés en 1900, indiquent que le chemin ouvert en 1792 n’est pas terminé.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

Un retroussis d'uniforme, drap brodé de soie

Un retroussis d'uniforme, drap brodé de soie

Date du document : An 2 (1793-1794)

Détail du tombeau de Désiré Colombe (1902) au cimetière de la Miséricorde

Détail du tombeau de Désiré Colombe (1902) au cimetière de la Miséricorde

Date du document : 22-08-2012

En savoir plus

Bibliographie

Aussel, Michel, Le docteur Ange Guépin : Nantes, du Saint-Simonisme à la République, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 2016

Bourreau, Hélène, Bourreau, René, Les députés parlent aux électeurs : les professions de foi en Loire-Inférieure (1881-1936) : Monarchie et République, Publ. de la Sorbonne, Paris, 1999

Geslin, Claude, « Commune et république chez les démocrates nantais en 1871 », dans Centre de Recherches sur l'Histoire de la France Atlantique, Enquêtes et Documents, Université de Nantes, Nantes, 1978, p. 177-205 (coll. Enquêtes et documents, n°4)

Joly, Bertrand (dir.), « La vie politique en Loire-Inférieure (1870-1940) : l’apprentissage de la République :  actes du colloque organisé aux Archives départementales de Loire-Atlantique les 17 et 18 novembre 2011 »,  Bulletin de la Société archéologique et historique de Nantes et de Loire-Atlantique, n° hors série, 2012

Pierre, Patrick, Les Bretons et la République : la construction de l’identité bretonne sous la Troisième République, Presses Universitaires de Rennes, Rennes,  2001

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Rédaction d'article :

Didier Guyvarc’h

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