Pierre Grelier (1754-1829)
Pierre Grelier fut successivement un homme de lettres, un fonctionnaire public, un homme politique, un botaniste-arboriculteur. Résolument humaniste, ses engagements et ses fonctions l’ont toujours tourné vers les autres et le progrès.
Un parcours scolaire atypique
Pierre Grelier naît dans le village du Grand Marchais près de Vieillevigne le 20 mars 1754. Malgré ses origines très modestes, il est envoyé à Nantes pour étudier chez les pères de l’Oratoire, un établissement avant tout réservé à la bourgeoisie. Le jeune Grelier fait peut-être partie de ces rares enfants de petite extraction, dotés de facultés intellectuelles prometteuses, souvent remarquées par les recteurs de paroisse, qui les orientent vers de bonnes institutions scolaires.
La rédaction du Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne
Après avoir été reçu maître-ès-arts, Pierre Grelier devient professeur chez les Oratoriens, avant d’exercer comme précepteur dans le Bas-Poitou. Ce projet ne lui convenant pas, il revient à Nantes où il est mis en relation avec Jean-Baptiste Ogée. Cet ingénieur géographe des Ponts et Chaussées vient d’achever une cartographie de la province de Bretagne. Il souhaite à présent réunir les données qu’il a collectées dans un nouvel ouvrage. Pierre Grelier, réputé pour ses talents littéraires, est alors engagé comme rédacteur du Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne. Il y apporte son style ainsi que l’intégralité du discours préliminaire avec quelques réflexions morales, philosophiques et politiques. La rédaction se termine en 1778, année de la parution.
Première page du « Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne »
Date du document : 1778
Un agent de l’administration favorable aux idées des Lumières
En 1779, Pierre Grelier est nommé archiviste de la Ville de Nantes, puis bibliothécaire de la première chambre de lecture de commerce. Il s’investit également dans les activités commerciales de son épouse Anne Josèphe Bagot qui tient une boutique sur le quai de la Fosse. Suite au décès d’Anne en septembre 1785, il se remarie en décembre de la même année à Jeanne Cosson.
En 1786, Grelier est nommé inspecteur général de la Librairie de France, qui dépend de la Censure royale, une institution chargée de contrôler tout manuscrit qui pourrait porter atteinte au pouvoir royal, aux bonnes mœurs ainsi qu’à la religion, et d'en autoriser la publication.
Lors de la convocation des États généraux en mars 1789, il se rallie à la philosophie des Lumières qui prévaut dans les sociétés académiques et littéraires bretonnes et nantaises. Membre de la Société patriotique bretonne, il fréquentait les encyclopédistes et restait proche des oratoriens nantais adeptes aussi des encyclopédistes.
Chapelle de l'Oratoire
Date du document : 02/03/1945
Les années passées aux archives et à la chambre de commerce de Nantes lui ont permis de faire connaître ses qualités littéraires, son organisation rigoureuse et sa discrétion, auprès des notables et des bourgeois de la ville. Ce réseau de connaissance va le servir pendant la Révolution française pour obtenir différentes charges publiques, mais aussi secondairement sous l’Empire et la Restauration.
Les fonctions de Pierre Grelier au Département de Loire-Inférieure
L’Assemblée constituante, instaurée en juin 1789 pendant les États généraux, supprime la Librairie et le Corps des censeurs royaux, et par extension le poste d’inspecteur général de Pierre Grelier. Ce dernier poursuit sa carrière dans les administrations nouvellement créées par l’Assemblée en tant que secrétaire général du Département de la Loire-Inférieure. Il quitte alors sa fonction de bibliothécaire.
Pour Grelier, ce poste de secrétaire devient rapidement conflictuel. Conjointement à la création des départements, se mettent en place les communes et les districts. Chaque administration a ses prérogatives, qui restent parfois floues, mal interprétées, souvent mal appréhendées et appropriées par leurs représentants. Ainsi, dès le 23 juin 1790, le secrétaire du Département se heurte à la municipalité nantaise à propos de la fête du pacte fédératif (14 juillet). La Ville de Nantes s’est appropriée l’organisation de cette fête alors qu’elle dépend du Département.
Pendant la Convention nationale et la Terreur, Pierre Grelier ne se mêle pas aux révolutionnaires exaltés et aux exactions des Montagnards. Son tempérament conciliant lui permet de conserver sa fonction de secrétaire au sein du comité supérieur administratif. Cette administration est mise en place suite à l’arrivée de Jean-Baptiste Carrier à Nantes pour remplacer le Département, dont les membres sont jugés trop modérés. Grelier se consacre autant que possible à ses devoirs administratifs sans prendre part aux crimes ordonnés par Carrier.
Le 28 juillet 1794, l’exécution de Maximilien Robespierre met fin à la Terreur. Des représentants de la Convention sont envoyés à Nantes pour épurer et réorganiser l’administration locale. Pierre Grelier, reconnu pour ses qualités de républicain modéré, dénué d’intérêt personnel est reconduit dans sa fonction de secrétaire général du département dont il devient rapidement le procureur-syndic.
Il s’engage alors contre les spéculateurs qui s’enrichissent sur la vente de denrées alimentaires, dans un contexte économique difficile. Affrontant tous les dangers, il est missionné à Paris en octobre 1795 avec des représentants de la municipalité pour plaider la cause de la population nantaise en manque de vivres. Le Comité de Salut public octroie à la délégation 6 400 quarts de farine stockés à Bordeaux ainsi qu’un subside de 800 000 francs.
La reconnaissance de la population et de ses collègues vaut à Pierre Grelier d’être élu le 16 octobre 1795 député de la Loire-Inférieure au Conseil des Cinq-Cents, la chambre basse de la nouvelle assemblée législative du Directoire.
Le député Grelier sous le Directoire
Pierre Grelier s’installe à Paris avec son épouse afin d’assumer ses fonctions politiques. Un poste de secrétaire puis de président de la commission administrative des inspecteurs de la salle lui est attribué. Pendant son mandat, il s’illustre notamment en proposant une loi sur la fiscalité visant à installer dans chaque département une commission des contributions directes.
En mai 1797, il déjoue un possible complot orchestré par les députés de gauche contre les républicains conservateurs et les royalistes du Club de Clichy.
Pierre Grelier ne participe pas au coup d’État du 18 fructidor an V (4 septembre 1797) : alors que les royalistes sont devenus majoritaires dans les deux chambres de l’assemblée législative, trois des cinq directeurs du Directoire font arrêter avec l’aide de l’armée, une partie des membres du Club de Clichy qui préparait un retour de la monarchie. Simple observateur, il se réjouit de cette opération politique qui permet de sauver la République, sans pour autant en approuver la forme.
Journée célèbre du 18 fructidor an 5 de la République (4 septembre 1797)
Date du document : 1802
Au cours de l’année 1799, des tractations politiques sont menées pour renverser le Directoire et porter le général Napoléon Bonaparte au pouvoir. Pierre Grelier désapprouve le renversement du gouvernement en place, légalement élu, et l’instauration d’un nouveau régime qui ne serait pas issu de la volonté du peuple français. Il s’attire les foudres de Joseph Fouché. Ce soutien de Bonaparte, lui aussi originaire du sud-Loire et ancien étudiant chez les Oratoriens de Nantes, restera influent dans la vie politique française jusqu’à la Seconde Restauration et n’aura de cesse de contrarier la carrière de Grelier. En conséquence, Grelier n’est pas renouvelé dans ses fonctions de député. En juin 1799, il est de retour à Nantes en qualité de directeur de l’Octroi.
Une fin de carrière dans l’administration fiscale
Dans son autobiographie, Pierre Grelier se montre hostile à Napoléon Bonaparte et au Consulat, le régime instauré suite au coup d’État du 18 brumaire an VIII (9 novembre 1799) : « Ce fut alors que l’homme qui m’avait trahi tant de fois [Joseph Fouché], m’écrivit pour m’annoncer l’arrivée de Bonaparte à Fréjus, et bientôt j’appris qu’une révolution nouvelle venait de détruire le Gouvernement pentarchique et de le remplacer par un triumvirat, où l’un des trois était tout et les deux autres rien. On organisa un nouveau Corps législatif, qui n’avait pas de pouvoir, puisqu’il n’était pas choisi par le peuple ; puis, un Sénat et un Tribunal qui n’en avaient pas davantage. Dès lors, Bonaparte fut tout, le peuple n’eut plus de droits, et les prétendus représentants, qu’étaient-ils ? Des esclaves. » Napoléon Bonaparte lui-même ainsi que Joseph Fouché s’oppose à sa nomination comme sénateur, mettant fin à la carrière politique de Grelier.
Le directeur de l’Octroi s’emploie alors à organiser et uniformiser un système de taxation lié aux marchandises transitant par la ville. Les bénéfices alimentent les caisses de la municipalité afin de financer notamment les hôpitaux et les établissements de bienfaisance. À l’échelle nationale, Grelier prépare un projet de réforme des octrois de la République à la demande du ministre de l’Intérieur et frère de Napoléon, Lucien Bonaparte. Il parviendra tardivement à le mettre en application.
La disgrâce
En octobre 1802, Pierre Grelier est nommé commissaire pour l’administration publique près la régie intéressée de l’Octroi de Nantes, fonction qu’il occupe jusqu’en juin 1806. Il devient ensuite receveur des contributions directes. Il bénéficie alors de davantage de temps libre pour développer une nouvelle carrière dans l’horticulture et la botanique. Lors des Cents-Jours, ayant consciemment ou non oublié de se rallier à Bonaparte, Grelier tombe en disgrâce à l’instigation de Joseph Fouché. Sous l’influence de ce dernier, il est de nouveau écarté lors de l’avènement de la Seconde Restauration et sa carrière dans l’administration prend fin définitivement.
Une fin de vie consacrée à la culture de plantes et à l’écriture
Dès lors, Pierre Grelier se consacre entièrement à ses activités horticoles et botaniques. Son amitié avec l’hydrographe Pierre Lévêque ainsi qu’avec l’apothicaire et botaniste Jean-Alexandre Hectot l’encourage certainement à développer cette passion. Grelier s’installe à la Petite Colinière à Doulon où il cultive notamment du magnolia, des camélias, des pins de Riga (pin sylvestre). Il est à l’origine de la première orangerie de la région. Il écrit également sur les bonnes pratiques agricoles notamment la viticulture qu’il expérimente sur ses terres de Château-Thébaud et participe au projet du Jardin des Plantes de Nantes pour lequel il fournira l’allée de magnolias.
Dans les dernières années de sa vie, Grelier se consacre à l’écriture, imaginant différents projets pour améliorer le quotidien de ses concitoyens nantais. En 1824, il entre à la Société académique de Nantes et de la Loire-Inférieure, chargé de la création de la section d’agriculture.
Lettre du 17 mai 1828 signée de Pierre Grelier
Date du document : 17/05/1828
Pierre Grelier meurt le 19 avril 1829 sans descendance, sa nièce héritant de sa succession et de ses manuscrits. Cet altruiste, entièrement dévoué au service du bien public, reçoit de beaux éloges funèbres et disparait de la mémoire de ses contemporains et de leurs descendants. Pas de statue, pas de rue à son nom, pas d’articles d’histoire relatant ses actions hormis la reprise de son autobiographie par Armand Guéraud en 1854 et une citation dans l’ouvrage, en 1891, d’Émilien Maillard, qui le définit comme « écrivain, administrateur et homme politique ».
Article rédigé d’après l’article « Pierre Grelier (1754-1829), un Vieillevignois au destin nantais (le Bien public avant l’Ambition personnelle) » de Dominique Tétaud, publié en deux parties en janvier 2024 et janvier 2025 dans les numéros 22 et 23 de la revue d’histoire locale Le Marcheton
Dominique Tétaud
2025
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Bibliographie
Tétaud Dominique, « Pierre Grelier (1754-1829), un Vieillevignois au destin nantais (le Bien public avant l’Ambition personnelle) », extrait de la revue le Marcheton n° 22, janvier 2024, pages 46 à 67, à consulter en cliquant ici
Tétaud Dominique, « Pierre Grelier (1754-1829), un Vieillevignois au destin nantais (le Bien public avant l’Ambition personnelle) », extrait de la revue le Marcheton n° 23, janvier 2025, page 11 à 35, à consulter en cliquant ici
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Contributeurs
Rédaction d'article :
Dominique Tétaud
Témoignage :
Armand Guéraud
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