Traite négrière
Beurre blanc

Entre ville basse et ville haute, entre Bourse et Théâtre, entre place du Commerce et quartier Graslin, greffé sur la rue Crébillon dont il capte le flux des piétons et implanté au cœur d’un îlot urbain très dense, le passage Pommeraye est inauguré en juillet 1843.

Son insertion dans le tissu urbain répond parfaitement aux caractéristiques des passages couverts, ces héritiers des bazars orientaux dont la vogue se répand à Paris sous la Restauration : voies de traverse, lotissements spéculatifs, espaces marchands et promenades urbaines. Pour mener à bien cette spectaculaire opération immobilière, le notaire Louis Pommeraye et son associé, le restaurateur Charles Guilloux, créent le 5 janvier 1841 la Société Pommeraye et Cie dans laquelle tous les grands noms de l’industrie et du commerce nantais souscrivent des actions.

Grâce à sa verrière qui met le flâneur à l’abri des intempéries, à la séparation qu’il établit entre circulations hippomobile et piétonne, à ses nombreux commerces de luxe alignant la trame répétitive de leurs vitrines aux menuiseries raffinées, grâce enfin à son éclairage au gaz qui repousse artificiellement les limites du jour, le passage nantais participe à toutes les innovations qui ont déjà fait la renommée de ses précurseurs parisiens. Mais il y ajoute une touche d’originalité. En effet, à la contrainte imposée par la forte déclivité du terrain, les architectes nantais Jean-Baptiste Buron et Hippolyte Durand-Gasselin répondent par la création d’un escalier monumental, sorti des fonderies Voruz, qui dessert des galeries en mezzanine dans un vaste puits central éclairé par une grande verrière, concevant ainsi un ensemble unique en Europe. Un double avantage en résulte : commercial, grâce à la répartition de commerces sur trois niveaux, et esthétique, par la mise en scène théâtrale du volume central. De la sobre élégance de la galerie de la Fosse jusqu’au décor foisonnant de la galerie Santeuil dû aux sculpteurs Louis et Guillaume Grootaërs, en passant par les colonnes cannelées à l’antique, les motifs Renaissance et les statues-candélabres de Jean Debay, il hésite entre néoclassicisme et éclectisme.

Passage Pommeraye

Passage Pommeraye

Date du document : 1850

Malgré le succès du passage, Louis Pommeraye connaît une faillite retentissante sous l’effet conjugué de spéculations financières hasardeuses et de la crise économique de 1845-1847. Il meurt ruiné en 1850. Son principal créancier, Louis Le Baillardel de Lareinty, acquiert le passage et ouvre, en 1852, une galerie latérale vers la rue du Puits d’Argent. Bientôt supplanté par les grands magasins, le passage nantais subit la même désaffection que ses aînés parisiens, mais accède à une dimension poétique et mythique à travers les œuvres qu’il inspire. En écho au Paysan de Paris  d’Aragon célébrant le passage de l’Opéra, Le Passage Pommeraye d’André Pieyre de Mandiargues se fait boîte à prestidigitation où s’opèrent les plus fantastiques métamorphoses. Croisement de lignes de vie dans Lola et Une chambre en ville de Jacques Demy, c’est là, comme au creux d’une paume, que se nouent et se dénouent les destins, au hasard des rencontres. Jacques Tardi en fait la clé de La véritable histoire du soldat inconnu, entre fantasmes d’amours de passage et délires d’un passage de vie à trépas. Dans les années 1960, la ville tout entière est parcourue par le frisson d’une folle rumeur : des femmes auraient disparu dans le passage. Un magasin de lingerie fine catalyse tous les soupçons…

Avec la reconquête des centres urbains par les piétons, les passages couverts suscitent un regain d’intérêt. Le passage Pommeraye est classé Monument historique en 1976. Sa restauration à partir de 2013, et la greffe d’une galerie commerciale contemporaine sur sa partie centrale, forment les deux volets d’un projet souhaité par la Ville. Longtemps éclipsé par les grands magasins, voilà donc ce lieu emblématique de Nantes appelé à cautionner de son aura le projet de « revitalisation » d’un centre-ville concurrencé par les grands espaces commerciaux de la périphérie.

Belle, mais redoutable revanche peut-être…

Traversant les mutations urbaines en se chargeant de significations nouvelles, nourrissant une mythologie à la mesure de son pouvoir d’enchantement, ce lieu hybride qui semble figé dans son décor suranné vit, en fait, de toutes les tensions qui animent la ville comme espace sans cesse remodelé, fantasmé et constamment ré-habité. Peut-être parce que, bien plus qu’un « monument », il est et reste, avant tout, un passage…

 

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2013
(droits d’auteur réservés)



Anecdote : Passages, galeries et Cie

Depuis mai 2016, le passage Pommeraye est jumelé aux Galeries Saint-Hubert de Bruxelles, datant de 1847. Les deux participent à l'association Passages et galeries historiques en Europe, créée en septembre 2019, afin de promouvoir et conserver, voire restaurer...




En bref...

Localisation :

Pommeraye (passage), NANTES

Date de construction :

1843

Auteur de l'oeuvre :

Buron, Jean-Baptiste (maître d'oeuvre), Durand-Gasselin, Hippolyte (maître d'oeuvre), Voruz, Jean-Simon (fondeur), Grootaers, Louis et Guillaume (sculpteurs), De Bay, Jean (sculpteur), Hergault, Léopold (sculpteur)

Typologie :

autre type d'architecture

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En savoir plus

Bibliographie

« Centenaire du Passage Pommeraye », La Gazette de Nantes, n°spécial, avril 1952

Direction du patrimoine et de l'archéologie (Nantes), Pérot, Élisabeth, Passage Pommeraye : une oeuvre architecturale unique, Ville de Nantes, Nantes, 2015

Moncan, Patrice de, Le passage couvert : une trajectoire patrimoniale européenne, Éd. du Mécène, Paris, 2012

Péron, André, Le passage Pommeraye, Coiffard, Nantes, 1996

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Contributeurs

Rédaction d'article :

André Péron

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