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À Nantes et dans ses banlieues maraîchères, l’approche du 1er Mai est un moment essentiel : la fête du Travail a pour emblème un brin de muguet, qui se vend entre 1,50 euro et 2 euros aujourd’hui, et, bon an mal an, il s’en écoule près de 80 millions de ces brins, ces clochettes au parfum musqué dont Nantes et sa banlieue se sont fait spécialité : 80% du muguet commercialisé part de Nantes, en wagons ou en camions frigorifiques, pour rejoindre Rungis pour l’essentiel.

Cet enjeu économique explique l’angoisse des producteurs, répartis sur six communes de la métropole nantaise, guère plus de 150 à 200 hectares de superficie. En effet, la plante est fragile : passé la fête, elle perd toute valeur, elle doit donc arriver à point nommé (la récolte idéale a lieu entre le 20 et le 26 avril), et la presse, même nationale, se fait l’écho des attentes dans le courant d’avril : trop de fraîcheur, le muguet sera tardif (et la perte sensible), trop de chaleur et il faudra conserver les brins en bon état, sous les serres plastiques et réfrigérées. L’angoisse est celle des quelque trente producteurs, et des milliers de personnes embauchées pour la cueillette (près de 7 000). L’enjeu est d’autant plus fort que la plante a ses exigences qui ne sont pas que climatiques. Cette variété de muguet grandiflora a un cycle de six ans : il donne une récolte trois ans après sa plantation, et la parcelle est retournée au bout de six ans car la plante, trop florissante, ne donne plus la fleur recherchée.

Ce succès du muguet a une histoire comme il a un espace, ces parcelles de la banlieue maraîchère, ces planches sablo-argileuses, aux sols travaillés méthodiquement au sein des tenues traditionnelles. Les parcelles ont de longue date produit légumes et fruits, fleurs également avec le muguet, qui ne fut pas la production principale jusqu’à ce que la demande fasse progressivement exploser la production. Une tradition – douteuse – veut que ce « lys des vallées » ait été offert le 1er mai 1561 au roi Charles IX qui, à son tour, l’offrit aux dames de la Cour. Il fallut d’autres circonstances pour que le muguet prenne la place qu’on lui connaît dans la tradition ouvrière. Pour commémorer les affrontements entre des ouvriers en grève pour la journée de huit heures et la police de Chicago les 1er et 4 mai 1886, le congrès parisien de la Deuxième Internationale suggère en 1889 que les manifestants pacifiques portent à leur boutonnière un triangle rouge, bientôt une fleur d’églantine et in fine un brin de muguet. Ce dernier devient, un peu avant la Première Guerre mondiale, le vrai symbole de la classe ouvrière et, dès 1920, partent de Nantes deux cents colis dont la moitié pour Paris. L’essor vient avec le Front populaire. Il faut cependant attendre 1956, les premières Floralies internationales à Nantes et… le mariage du prince Rainier de Monaco avec l’actrice américaine Grace Kelly (les « beaux yeux d’un muguet de 3 ans » parfument l’église lors de la cérémonie) pour que la production nantaise se développe à grande échelle. Plus encore, le 1er mai 1958, les producteurs, par un accord avec les « forts des Halles » qui contrôlent le marché parisien, offrent un brin de muguet au président René Coty. Le symbole rejoint la puissance de l’État…

Le muguet nantais est tout à la fois un savoir-faire et un faire savoir, un produit d’excellence et une sorte d’image apaisée pour la ville de Nantes.

Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d’auteur réservés)

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Alain Miossec

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