Catholicisme
Anticléricalisme

Nantes constitue un cas exceptionnel, unique même en dehors de Paris, en matière d’histoire lycéenne et, dans une moindre mesure, de patrimoine lycéen, le paradoxe étant que cette originalité est très peu connue de la population, et également très peu valorisée, au point d’être presque totalement négligée par la promotion touristique de la ville.

La seule et timide exception concerne le lycée de Nantes, aujourd’hui lycée Clemenceau, créé en 1803 – à cet égard dépassé uniquement, dans l’académie, par le lycée David d’Angers – et ouvert en 1808. La taille et la splendeur de ses bâtiments actuels, inaugurés en 1892 et magnifiquement rénovés par le Conseil régional, le fait aussi que, seul, il ait bénéficié d’une imposante monographie, ont fini par occulter une réalité infiniment plus diverse.

 

L'exceptionnelle précocité de l'enseignement professionnel

Un an seulement après la loi Guizot de 1833 est créée à Nantes une des toutes premières écoles primaires supérieures, en fait une école professionnelle devenue en 1904 une École pratique de commerce et d’industrie de garçons, un nom que porte toujours sur sa façade le lycée Leloup- Bouhier. Cette précocité est en outre valorisée par la construction en 1882 de bâtiments remarquables, qui montrent la volonté de la municipalité nantaise de placer sur le même pied l’enseignement général dispensé par le lycée de garçons et cet enseignement professionnel qui se voit même doté d’un amphithéâtre. La Ville, qui exerce sa tutelle jusqu’en 1890, recrute les enseignants parmi des architectes, des avocats, des ingénieurs, et c’est ainsi que se relaient à la tête de l’établissement le pharmacien saint-simonien Arsène Leloup, de 1834 à 1853, et René Bouhier, de 1871 à 1882, deux personnalités qui donnent leur nom à l’établissement en 1935. C’est Leloup-Bouhier encore qui laisse partir en 1963 ses sections industrielles, à l’origine du lycée de la Chauvinière, et la fermeture du lycée, en 2014, s’opère par transfert des formations au lycée international de l’Île de Nantes, une belle et prestigieuse filiation.


La démarche des bourgeois libéraux, à la tête de la ville pendant une large part du 19e siècle, n’est pas isolée : un ancien instituteur public, Eugène Livet, introduit un cours professionnel et commercial dans l’école primaire privée qu’il a créée en 1846 dans le quartier de la Fosse. C’est du vivant du fondateur, et à sa demande, que l’établissement est acquis par l’État et devient en 1898 la quatrième École nationale professionnelle française, aux origines de l’actuel lycée Livet. La démarche de Livet est, elle aussi, originale, notamment par les liens étroits avec le tissu économique et industriel nantais et par la volonté d’ouverture nationale et internationale qui conduit à des participations aux grandes expositions industrielles ou universelles si importantes dans les années 1880, à Nantes puis Londres, La Nouvelle-Orléans et Paris.


Une ultime trace historique de cette volonté d’innovation est sans doute le lycée professionnel maritime né en 1941, au moment même où est créée en France une formation professionnelle maritime.

Nantes, pionnière dans l'enseignement pour les filles

Le terreau libéral nantais autant que de remarquables personnalités expliquent la précocité tout aussi remarquable dans l’enseignement destiné aux filles.
Dès 1869, trois militants progressistes et laïques, Ange Guépin, son épouse Floresca, et un négociant en métaux républicain, Prosper Vial, créent un « atelier-école » pour proposer aux filles une formation échappant à l’emprise religieuse : c’est l’origine d’une École pratique de commerce et d’industrie de jeunes filles (1896) devenue en 1965 le lycée Vial.


Dans l’enseignement général, un seul lycée de jeunes filles, parisien, est antérieur à celui de Nantes (1882), connu aujourd’hui sous le nom de Gabriel Guist’hau. La décision est peut-être plus significative encore, dans la mesure où la précocité d’application de la loi Camille Sée de 1880 exprime la forte volonté des édiles de soustraire les futures mères et épouses à l’influence cléricale, et de « former le jugement des jeunes filles par les lumières de la connaissance », selon la juste formule de l’historienne Maryvonne Bompol. Le succès, en outre, est immense et rapide, si bien que les maisons achetées rue Harouys ne suffisent plus et que de nouveaux bâtiments sont construits à partir de 1910. La guerre, notamment, retarde l’ouverture de ce palais laïque et républicain jusqu’en 1928, mais la volonté d’affronter l’enseignement confessionnel est symboliquement marquée par l’utilisation de terrains appartenant avant 1905 à l’Externat des enfants nantais.

 

La concurrence avec l'enseignement catholique

Aucune autre ville de l’Ouest ne consacre autant de moyens, et aussi tôt, à l’affirmation de la République laïque dans des domaines éducatifs trop souvent considérés comme secondaires – l’enseignement professionnel – ou trop fortement contrôlés par l’Église : le public féminin, totalement ignoré en outre lors de la création des lycées.


Probablement trop assurée de son succès auprès des milieux aisés qui assurent, avec les fonctionnaires, le recrutement des lycées, l’Église catholique considère comme suffisant le Petit séminaire, seul pendant au lycée d’État pendant presque une génération. Et il faut beaucoup de temps au « pensionnat » Saint Stanislas, créé en 1829, et à l’« externat » des Enfants nantais (1851) pour drainer efficacement l’important réservoir d’élèves que constituent les institutions privées du département : sous le Second Empire ainsi, le futur lycée Clemenceau compte deux à trois fois plus d’élèves que ses trois concurrents catholiques. Accentuée par le poids de la bourgeoisie protestante dans les élites nantaises, l’opposition entre enseignement public et enseignement confessionnel est vive… mais parfois subtile, ainsi à propos du rôle plus ou moins grand et plus ou moins accepté de l’aumônier dans le lycée public. Le terrain est en revanche dégagé pour Chavagnes qui, en 1859, deux ans après sa création, accueille déjà 107 jeunes filles.


Même si elle demeure aujourd’hui une réalité, cette concurrence s’est sensiblement atténuée dans la seconde moitié du 20e siècle, en raison de l’évolution générale des idées, et aussi de l’instauration des contrats d’association entre les établissements privés et l’État, qui se généralisent rapidement (une seule exception à Nantes) après le vote de la loi Debré en 1959, avec des effets importants, notamment, sur la qualité des enseignements. Les établissements catholiques, en outre, évoluent en fonction d’une chronologie propre : plusieurs, ainsi, se créent entre les deux guerres (Blanche de Castille, Notre-Dame de l’Abbaye à Chantenay…), au moment d’une très forte tension politique autour de l’influence de l’Église catholique, alors qu’à l’inverse aucune réalisation n’accompagne la création des cités populaires dans les années 1960. L’enseignement professionnel, de même, est quasiment sacrifié. Et, plus important encore sans doute, une hiérarchie se dégage au sein des établissements privés, parallèle à celle des établissements publics, largement fondée sur le recrutement social : Notre-Dame de Toutes Aides n’a pas la même « clientèle » que Chavagnes ou Blanche de Castille, de même que Camus n’a pas la même que Jules Verne.

Un univers bouleversé après 1960

Même si quelques établissements privés sont créés dans le dernier demi-siècle, l’essentiel des nouveautés se situe dans le réseau public. Dans les années 1960 voire un peu plus tard, Camus, Carcouët, les Bourdonnières, la Colinière, Monge pour l’enseignement général et technologique, Bougainville, la Chauvinière, Arago, Léonard de Vinci, Michelet pour l’enseignement professionnel, une dizaine d’établissements sont créés. L’adaptation de la carte des lycées à celle de la population, la création délibérée de lycées dans ou à proximité des cités populaires, la multiplication des filières professionnelles manifestent une volonté de service public qui rappelle les efforts de la fin du 19e siècle et permet de répondre, dans des conditions acceptables, à l’énorme accroissement de la population lycéenne. L’effort se poursuit jusqu’à nos jours, ce dont témoigne remarquablement la création en 2014 dans l’île de Nantes du lycée Nelson Mandela, qui est parvenu en quelques années – fait rare – à asseoir une réputation flatteuse. Il demeure cependant que les enseignements réputés « d’élite », comme ceux des classes préparatoires, ne sont quasiment dispensés que dans les établissements de centre-ville…


Cette véritable « révolution lycéenne » s’enracine parfois dans l’histoire. Les bâtiments assez banals du lycée Arago ne disent pas qu’il est l’héritier direct du collège d’application d’une des cinq Écoles normales nationales d’apprentissage (ENNA) créées en 1946, et ceux du lycée Michelet qu’il est l’héritier d’un centre de formation aux métiers du bâtiment créé en 1946 également pour répondre aux besoins de main-d’oeuvre de la reconstruction. Car les bâtiments qui abritent ces nouveaux établissements portent le poids de l’urgence et ne laisseront sans doute pas de trace patrimoniale forte…Le patrimoine lycéen est pourtant bien réel : dans les lycées « historiques », Clemenceau, Guist’hau, Livet, des collections d’ouvrages, d’appareils scientifiques, de machines, et des archives, sans compter l’architecture bien sûr, parfois héritée puisque Livet s’est installé dans les locaux du Grand séminaire. Dans certains lycées récents au moins, des oeuvres d’art conçues dans le cadre du « 1% artistique », part du montant des travaux réservée à la création : par exemple Construction, une mosaïque bien nommée de Jorj Morin au lycée Michelet, Le nom d’une fleur, portrait présumé d’Antoine de Bougainville, de Pierre Perron, au lycée Bougainville. Les lycées portent aussi à travers leur nom une mémoire, locale ou régionale : Clemenceau, Guist’hau, Jules Verne ou Arsène Leloup, à un degré de notoriété moindre Prosper Vial et les pédagogues Eugène Livet et René Bouhier, et même Michelet, rappel d’un séjour de quelques mois à deux pas de l’actuel lycée, témoignent bien d’une histoire enracinée, et d’une différence d’approche fondamentale avec les établissements privés cantonnés à des noms de saints souvent sans rapport avec le Pays nantais.


Histoire aussi, celle de la dévolution des lycées aux Conseils régionaux en 1986, ce qui s’est traduit par une spectaculaire amélioration matérielle des locaux, visible de tous, et celle des moyens d’enseignement, dont des dizaines de milliers de familles reçoivent l’écho direct.
Les lycéens, en outre, font parfois l’histoire, et pas seulement en 1968 ou lors de manifestations plus récentes comme celles contre le Contrat « première embauche » : l’exemple est célèbre de Jules Vallès, élève du lycée de garçons, manifestant en 1848 en faveur de l’abolition de l’esclavage, ou deMichel Dabat, ancien élève de Saint-Stanislas, et Christian de Mondragon, élève du Loquidy, plantant le drapeau tricolore au sommet de la cathédrale le 11 novembre 1940.


Ainsi, d’établissements peu nombreux, réservés à une infime partie de la population adolescente, à des lieux d’enseignement de masse, de la curiosité presque exotique à la banalisation presque totale, de l’univers clos au reflet évident de notre société, les lycées ont conquis à Nantes comme ailleurs une place essentielle, mais que l’histoire rend ici particulièrement représentative des particularités locales.


Extrait du Dictionnaire de Nantes
2018
(droits d'auteur réservés)

En savoir plus

Bibliographie

Croix, Alain, « Dictionnaire du patrimoine. Lycées », Place publique Nantes Saint-Nazaire, n°16, juillet-août 2009, p. 59-60

Dictionnaire des lycées publics des Pays de la Loire, Presses Universitaires de Rennes, Rennes, 2009

Dupin de Beyssat,  Bertrand, 1850-1959, un siècle de discorde et de proximité : l’enseignement secondaire catholique dans le diocèse de Nantes, de la loi Falloux à la loi Debré, Ed. Opéra, Nantes, 2000

Suteau, Marc, « Le rôle des villes, du patronat et des chefs d’établissements dans le développement des écoles techniques : l’exemple des écoles municipales de Nantes de 1890 à 1940 », Le Mouvement social, n° 189, 1999

Suteau, Marc, Une ville et ses écoles : Nantes, 1830-1940, Presses universitaires de Rennes, Rennes, 1999

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Rédaction d'article :

Alain Croix

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