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Le Clou


Au cours de la Belle Époque, la société artistique et littéraire du Clou a égayé les soirées de la bonne société nantaise.

Dans les années 1880, à Nantes, l'architecte Georges Lafont convie régulièrement ses amis journalistes, industriels, avocats, etc. dans son grand atelier cossu, rue de la Rosière d'Artois. Ces soirées sont l'occasion de causeries gaies et amicales entre gens de bonne compagnie, amoureux des Arts et des Lettres. En 1884, ces réunions prennent une tournure plus formelle : c'est la création de la société du Clou.

Pourquoi le « Clou » ?

La légende veut que le nom ait été trouvé en hommage à la phrase d'Alexandre Dumas : « Les idées sont comme des clous, plus on frappe dessus, plus on les enfonce ».

Et des idées, la bande de joyeux notables qui entoure Georges Lafont n'en manquent pas : chacun participe, à sa manière, à l'esprit jovial et inventif qui règne sur les séances du Clou, un lundi sur deux, entre octobre et mai. Certains proposent des petites conférences de vulgarisation scientifique, d'autres déclament des poèmes de leur cru, d'autres encore créent des spectacles en théâtre d'ombres, à l'image de ceux du cabaret montmartois Le Chat Noir, très en vogue à l'époque. Au fil de la soirée les interventions se succèdent ; aucune ne doit durer plus de vingt minutes. Cette durée stricte est contrôlée par Georges Lafont lui-même, surnommé « Le Patron », qui agite un petit grelot à la fin du temps imparti. L'essentiel, pour les « intervenants », étant d'instruire et de faire rire, de mêler le savoir au divertissement – voire à un certain esprit grivois…

Mais comment fait-on pour y entrer, au Clou ?

Beaucoup de gens veulent « en être », et les places sont chères. Au propre comme au figuré : chaque « cloutier » doit payer une cotisation annuelle de 25 francs – une somme rondelette pour l'époque. Ce qui, naturellement, opère un filtre sociologique : le Clou est principalement fréquenté par la bourgeoisie fortunée. De plus, on ne peut devenir cloutier que par cooptation puis attendre qu'une place se libère – ce qui peut prendre des années. Par conséquent, au vu de la notoriété grandissante du cercle dans la bonne société nantaise, parvenir à rejoindre les rangs des cloutiers est une vraie marque de prestige.

Et parmi ces chanceux cloutiers, on retrouve, pêle-mêle : Louis Lefèvre-Utile, Gabriel Guisth'au, Gaston Veil, Georges, Maurice et Marcel Schwob, Louis Mékarski, Fernand Voruz… Sur près de 20 ans d'existence, de la fin du 19e à la veille de la Première Guerre mondiale, le Clou voit défiler en son sein les personnalités les plus influentes de la ville.

Parmi ses membres, pas de femmes – ou très peu. C'est d'ailleurs l'une des devises du Clou : « Pas de femmes » !... Á l'image de la plupart des cercles de sociabilité notable de l'époque, Le Clou offre aux messieurs le loisir de causer et se divertir loin du regard des épouses, filles ou compagnes : celles-ci ne sont pas conviées. Exception faite une fois par an, à l'occasion du Clou des Dames, ouvert à toutes. Exception faite également pour certaines comédiennes ou chanteuses, particulièrement admirées par les membres du cercle, à qui l'on décerne le diplôme de cloutière – insigne honneur ! C'est le cas par exemple d'Hortense Bouland, dont une des représentations au théâtre Graslin sera gratifiée de l'irruption sur scène d'un cloutier en tenue d'apparat, qui lui remettra, au nom du cercle, cadeaux et poèmes.

Au fil des années, le cercle grossit, pour frôler la centaine de membres dans les années 1900. Ce que le Clou gagne en notoriété, il le perd en convivialité : des articles apparaissent dans la presse, beaucoup de curieux cherchent à tout prix à s'infiltrer dans les séances, on parle même de cartons d'invitation vendus au marché noir ! Les tentatives de retour à un groupe plus restreint n'aboutissent pas, des conflits apparaissent entre les membres, le groupe de fondateurs est vieillissant… Sans avoir d’informations précises, on imagine que ce sont ces raisons qui entraînent la fin du Clou, en 1912.

Ce qu’il en reste aujourd’hui…

Heureusement pour la postérité, nous avons pu garder le souvenir des joyeuses soirées du Clou grâce aux magnifiques programmes lithographiés que le cercle commandait auprès d'artistes, dessinateurs, peintres, caricaturistes... Parmi les signatures, on retrouve Jules Grandjouan, Alexis de Broca, Émile Dezaunay, ou encore Vuillemin-Stick, Mich, Marcel Jacquier, Justin Vincent, Ferdinand Ménard... Ces programmes étaient conçus quelques jours avant chaque séance, et distribués sous pli aux membres, en annonce des réjouissances à venir. En contemplant les illustrations, souvent comiques, parfois coquines ou poétiques ; en lisant les jeux de mots et calembours hauts en couleur qui ponctuent ces programmes, on imagine sans peine l'esprit badin, l'ambiance potache voire débridée, qui devaient régner certains lundis soirs au 17, rue de la Rosière d'Artois…

Agnès Borget
Bibliothèque municipale de Nantes
2021

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En savoir plus

Bibliographie

Créhalet Frédéric, Une république des arts : Le Clou (1884-1912). Association et spectacle varié à Nantes au début de la Troisième République, Thèse, Université de Paris-Saclay, 2023

Créhalet Frédéric, « L'Atelier de l'architecte Georges Lafont (1847-1924) et du peintre Alexis de Broca (1868-1948) : un lieu d'art et de tolérance à Nantes », Bulletin de la Société Archéologique et Historique de Nantes et de Loire-Atlantique, n°154, p. 209-238, 2019

Webographie

Une partie des programmes du Clou mis en ligne sur le site de la Bibliothèque municipale de Nantes

Site internet de la Bibliothèque municipale de Nantes

Pages liées

Jules Grandjouan

Rue de la Rosière d'Artois

Guist'hau

Marcel Schwob

Tags

Divertissement Littérature Personnalité nantaise

Contributeurs

Rédaction d'article :

Agnès Borget ,  Rermerciements à Frédéric Créhalet

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