Nantes la bien chantée : Sur le pont de Nantes
Nantes la bien chantée : La magicienne

Nantes la bien chantée : La jardinière de Nantes

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Au 22e épisode de ces chroniques, le public peu familiarisé avec le répertoire traditionnel aura compris, entre autres choses j’espère, qu’une majeure partie du répertoire parle avant tout d’amour. Au reste, ceci est également vrai pour le répertoire autre que traditionnel. Des récits hérités de l’amour courtois aux scènes les plus graveleuses, le répertoire ratisse large mais la poésie n’en est cependant jamais totalement absente.

Nantes, dans le texte

Cette chanson est parfaitement représentative d’un des mécanismes qui poussent le répertoire à privilégier l’emploi de la ville de Nantes pour les multiples possibilités d’assonances que cette ville offre à la création populaire (voir ci-dessous). Cette jardinière aurait pu vendre ses fruits dans n’importe quel patelin mais il eut fallu pour cela remodeler le texte pour que le choix de localisation trouve place à l’intérieur du vers et non à sa fin. Car, vous pouvez vérifier, les villes connues ou relativement connues dont le nom se termine par le son « an-e » sont très rares en France.

Cela dit, en dehors de ces considérations quelque peu techniques, plusieurs éléments plus poétiques ou plus concrets viennent argumenter en faveur de Nantes, comme les jardins Nantais, nombreux et, disons-le, fort bien conçus et entretenus, dont certains abritent d’ailleurs des orangers. Tiens, donc !

On peut aussi considérer qu’un fils de roi est plus susceptible d’arpenter les rues d’une cité ducale plutôt que celles de Saint-Malo-de-Guersac ou Joué-sur-Erdre. Sauf le respect du à ces sympathiques communes.

Récit satirique

Le récit, quelque peu anecdotique, est celui d’une femme qu’un séducteur peu habile tente non pas réellement de séduire mais de piéger. La scène est assez conventionnelle et très proche de deux autres classiques du répertoire : Le galant intimidé par les pleurs de la belle (Coirault 01905 / Laforte I, K-08) et La marchande d’oranges chez l’avocat (Coirault 02205 / Laforte I, H-01). Le séducteur, en l’occurrence fils de roi mais qui n’empêche pas un comportement de salopard, est joué par la belle qui improvise un stratagème, pourtant assez naïf, dans l’espoir d’échapper au gros lourd, comme on dirait dans le patois d’aujourd’hui. Dans cette chanson-type, la belle jardinière feint de tomber brusquement malade. Le personnage masculin, qui a décidément toutes les qualités, montre sa couardise en chassant la belle afin de ne pas être contaminé et gagné par cette fièvre soudaine. Cette dernière échappe ainsi au traquenard et le récit se termine par les moqueries de la belle qui, non seulement a échappé à l’aristocratique blaireau mais, au passage, a réussi tout de même à lui refourguer sa marchandise.

Eh oui ! Le sang bleu n’est pas de première qualité pour l’irrigation du cerveau, à ce qu’on dit.

Les « occasions manquées »

Dans son Répertoire des chansons françaises de tradition orale (cf. bibliographie), Patrice Coirault a défini une catégorie, la 19e en l’occurrence, sous le titre quelque peu discourtois « Occasions manquées ».

Ce chapitre rassemble les différents types ayant pour point commun la mise en scène des deux personnages stéréotypés que sont le séducteur et « sa proie », qui se solde par l’échec du premier et donc la préservation de la seconde. Cette catégorie contient 12 chansons types, dont celle-ci bien-sûr et Le galant intimidé par les pleurs de la belle. Parmi les mieux représentées dans les archives, citons également Le passage du bois (aussi nommé Les marins de Redon), Le galant endormi ou encore Le sot berger. Cette catégorie a de nombreux points communs avec la suivante, intitulée « Galants joués » dans laquelle on joue des tours à des personnages masculins mais pas forcément pour échapper à leurs libidineuses intentions. Se payer la tête des jeunes mâles en goguette peut être une motivation suffisante, après tout.

Une chanson « en laisse » typique

Le choix de présentation du texte peut laisser perplexes certains lecteurs mais s’explique par la forme de la chanson, sa structure si vous préférez. La marchande d’oranges est un véritable cas d’école pour expliquer, même dans les grandes lignes si l’on peut dire, ce qu’est une chanson en laisse.

En premier lieu et pour faire simple, précisons que les couplets d’une chanson en laisse se résument chacun à un seul vers – fût-il retranscrit sur deux lignes ou davantage -, tous respectant la même assonance et tous mesurant le même nombre de pieds. Pour identifier la laisse, il faut donc s’affranchir de toutes les répétitions, refrains et formules musicales comme les tra la la, falaridaine et autre diguedon ma dondaine. Ce petit jeu livré sur La marchande d’oranges, la laisse apparaît alors d’elle-même sous la forme d’une suite d’octosyllabes féminins, assonancés en « an-e », qu’il conviendrait de noter ainsi : F 8 « an-e ».

Vous aurez remarqué que Nantes trouve parfaitement sa place en fin de vers et c’est là l’une des raisons qui expliquent la forte présence de Nantes dans la chanson populaire. Nous y revoilà.

Certains lecteurs auront peut-être envie de se livrer au jeu du « trouver la laisse ». Pour ce faire, ils pourront se reporter à d’autres chansons figurant dans ces chroniques, comme Beau messager (NBC 001), A la cour du palais (NBC 007), La jolie Marie-Rose (NBC 008), La fille et la caille (NBC 020) etc.

Jardinière, fils du roi, oranges…

Revenons au texte.
Plusieurs éléments présents dans la chanson méritent notre attention, notamment pour leur récurrence dans le répertoire.

Si la jardinière n’est pas très souvent explicitement citée en tant que telle – quoique dans plusieurs chansons-types, tout de même -, il en est tout autrement du stéréotype que nous nommerons « belle au jardin ». Ces nombreuses chansons sont presque toujours des récits amoureux, à caractère plus ou moins courtois, dont le personnage principal est donc la jardinière ou jeune femme dans son jardin. L’emprunt - ou pour mieux dire : l’héritage - à la poésie ancienne est évident. Et « Quand la belle est au jardin, la rose n’est jamais bien loin », prétend un adage qui vient de tomber de nulle part.

Le fils du roi, l’un des personnages principaux du répertoire, n’a pratiquement jamais le beau rôle : chasseur maladroit ou séducteur lourdaud, la chanson en fait volontiers l’incarnation d’une forme de galanterie dévoyée.

L’orange, aussi mentionnée sous le nom de « pomme d’orange », est connue de nos régions de très longue date puisqu’elle fut rapportée en Europe par les croisés. Ce fruit exotique, réservé aux plus hautes sphères de la société, porte tout naturellement l’idée de richesse, d’opulence mais peut aussi parfois être symbole de chasteté et d’amour vertueux.

Vous avez là quelques clés, à vous de chercher les portes…

Dastum 44
2019

[forme]
C’était une jardinière de Nantes, la tira lira, lira lon la
Qu’avait de belles oranges à vendre
La tira lira lira lon la tira, la tira lira lira lon lire

Qu’avait de belles oranges à vendre, la tira lira, lira lon la
Le fils du roi les lui marchande
La tira lira lira lon la tira, la tira lira lira lon lire

Etc

[texte]
C’était une jardinière de Nantes
Qu’avait de belles oranges à vendre

Le fils du roi les lui marchande
Combien vendez-vous vos oranges
J’en ai de vingt, j’en ai de trente
Mais les plus belles sont de quarante
Montez-les, belle, dedans ma chambre
Tout en montant la belle tremble
Qu’avez-vous, belle, qui vous tourmente
Je sens la fièvre qui va me prendre
Ah, descendez, belle, de ma chambre
En descendant, la belle chante
Qu’avez-vous, belle, d’être si contente
Car j’ai vendu toutes mes oranges
Au fils du roi, l’maréchal de France.

 

En savoir plus

Bibliographie

Coirault, Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly (Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes)

La marchande d’oranges fiévreuse (Occasion manquées – N° 01906) : 30 versions référencées

Laforte, Conrad, Le catalogue de la chanson folklorique française, Québec, Presses de l’université de Laval, 1977-1987, 6 volumes

La marchande d’oranges (I, H-02) : 26 versions référencées

Rolland, Eugène, Recueil de chansons populaires, tome I, Paris, Maisonneuve, 1883-1890, réédition en fac-similé par Maisonneuve et Larose, 1967, pages 286-287

Enregristrement

Jean-Noël Griffisch, à Nantes (44), le 25 mai 2019, d’après la version publiée par Eugène Rolland (cf. bibliographie)

Pages liées

Dastum 44

A la cour du palais

La jolie Marie-Rose

La fille et la caille

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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