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Nantes la bien chantée : Le petit mercelot

Nantes la bien chantée : La fille et la caille

A

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Les oiseaux que les chasseurs considèrent avant tout comme du gibier ne se rencontrent que très exceptionnellement dans les rues de cités telles que Nantes. Cette chanson-type rassemble toutefois ces deux éléments dans un récit riche d’une poésie héritée des pratiques anciennes.

Nantes, dans le texte

Nantes apparait de nouveau dans une suite tripartite évoquée précédemment dans ces chroniques (voir NBC-018, Pour que les filles dansent). Dans le cas présent, la série est composée de La Rochelle, Paris et Nantes, bien entendu. En l’occurrence, ces trois bourgades abritent chacune l’un des fils de cette jeune fille qui, par conséquent, ne l’est plus vraiment. Cependant, toutes les versions de cette chanson n’utilisent pas, dans la partie où l’héroïne parle avec l’oiseau, l’argument d’avoir une famille pour affirmer son statut de femme mais on trouve aussi cet élément dans la version Barbillat-Touraine, bien qu’en l’occurrence il ne s’agisse pas des trois fils de la belle mais de ses trois amants. La version Chamfleury est plus malicieuse quant à la dispersion géographique de ses trois héritiers : Paris, Angleterre et le 3e à naître (« L’troisième dessous ma robe, le plus joli »…).

En d’autres termes, qu’il s’agisse des fils ou des amants, toujours au nombre de trois, il importe surtout que chacun se trouve dans une ville opulente, voire prestigieuse car c’est un peu de ce prestige qui rejaillit sur elle, au bout du compte.

Ce que ça raconte…

Le scénario global de cette chanson-type peut être ainsi résumé :
Une jeune femme, envoyée dans la nature ramasser - ou vider - des nids trouve celui d’un volatile qui tente de dissuader l’intruse de toucher au sien. Inflexible, la jeune femme prend le nid mais subit alors quelque désagrément, comme une forme de punition d’avoir mal agi. Pour ce qui concerne le final, la version présentée ici déroge à la règle du type, lequel précise souvent que la jeune fille se pique cruellement à une épine, ou autre incident de ce genre.
En première lecture, comme disent les agités du palais Bourbon, cette histoire est d’un intérêt bien modeste mais actionnons le filtre révélateur de sens cachés, allégories et autres pirouettes poétiques pour que de nouveaux horizons se révèlent enfin. La chanson peut alors dévoiler ses principaux attraits. Pour ce faire, considérons le final du type et non celui de la version présentée ici, lequel est très largement emprunté à la chanson En passant par Paris, vidant les bouteilles (Coirault 02514 / Laforte I, E-06), bien connu des amateurs de chansons dites « à boire ».

… et ce que ça dit

Ce qui peut interpeller d’emblée dans cette chanson-type, c’est le rôle de l’oiseau. Outre le fait qu’il soit doué de parole ce qui, somme toute, n’a rien d’extraordinaire - dans la chanson traditionnelle, je veux dire -, cet étonnant volatile incarne le thème véritable de la chanson. Le motif, si vous préférez.

Précisons tout d’abord que caille et perdrix sont très souvent associées dans le répertoire traditionnel. D’ailleurs, elles sont souvent confondues et cette confusion s’étend parfois jusqu’à la bécasse, ce qui compliquent un peu les choses. Il semble donc opportun de s’attarder un instant sur l’ornithologie populaire qui, bien souvent, est riche d’enseignements et d’indices pour pénétrer la chanson traditionnelle dans l’essence de ses récits.

La caille et la perdrix sont évoquées pour leur qualité de gibier, ce qui, dans le cadre d’un récit amoureux, prend alors une résonnance érotique. Sensuelle, tout au moins. Du coup, le personnage féminin, associée à la caille, devient source de séduction et donc une proie pour le séducteur qui d’ailleurs, endosse bien souvent le costume de chasseur. Ce qui lui sied à merveille.

Cela dit : associée au personnage de la jeune femme à qui s’ouvre le monde des amours charnels, la caille n’en demeure pas moins un volatile qui nécessite un certain savoir-faire pour être capturée. Et le succès n’est pour autant pas garanti. Un examen rapide des chansons impliquant cette perdicinae révèle d’ailleurs qu’une forme d’érotisme s’y exprime plus au moins clairement, y compris dans le registre des occasions ratées qui rappellent qu’il « fallait plumer la perdrix tandis qu’elle était prise »…

Pour bien comprendre à quel point la caille est symboliquement liée aux récits amoureux, voire érotiques, on peut rappeler, à titre d’exemple, que l’expression « chasser la caille » signifiait aller courir les filles. Draguer, si vous préférez. Par ailleurs, dans la sorcellerie et les croyances populaires, un cœur de caille figurait parmi les ingrédients nécessaires à la composition des filtres d’amour ! Plus trivial : on peut aussi préciser qu’en Angleterre, la version argotique de la caille désigne une courtisane, voire une prostituée.

Ainsi la belle court-elle la campagne en quête de nids qui n’en sont pas et, une nouvelle fois, passe outre les recommandations de l’oiseau qui lui rappelle si besoin était que ses errances lui ont déjà valu d’être mère par trois fois. En vain puisque la belle fait tout de même acte de transgression. Au finale, « elle se pique » - entendez qu’elle écope d’une nouvelle maternité - et l’oiseau la réprimande à nouveau sur un ton quelque peu moralisateur : « je te l’avais bien dis ». Et la question se pose alors : cet oiseau n’incarnerait-il pas la conscience de la jeune fille ? Et ne reprend-il pas à son compte l’adage « qui s’y frotte s’y pique » ?

Le dernier des fils est promu à un bel avenir, d’après les propos de son héroïne de mère, mais les parents n’ont-ils pas souvent - toujours ? - la faiblesse de voir leurs enfants plus beaux, plus forts et plus habiles qu’ils ne le sont réellement ?
La croix de Saint-Louis dont il est question en toute fin de chanson mérite un commentaire. Cette jolie breloque accompagnait la remise d’un titre honorifique créé par Louis XIV en 1693. Ce titre récompensait les brillantes carrières militaires - au moins dix ans de service : il était donc le plus souvent attribué à des officiers valeureux. Son histoire prit fin en 1830, malgré les tentatives de Louis XVIII qui tenta de la remettre au goût du jour et de l’utiliser pour détrôner la jeune et « républicaine » Légion d’Honneur.

Un refrain comme un autre mais une fin étonnante

Comme souvent, et ceci est particulièrement vrai pour les chansons en laisse, le refrain n’a pas grand-chose à voir avec le texte. Il sert surtout à porter une ou deux phrases musicales de la pièce. Ceci n’est pas anodin car il est aisé de constater que beaucoup de ces chansons - en laisse avec refrain « à la noix » - sont des chants à danser. Le refrain peut ainsi parfois être un signal pour marquer un moment précis de la danse : un pas, une figure, un jeu… Il n’est donc pas rare que les refrains de ces chansons soient des sortes d’apports extérieurs, déconnectés du corps de texte quand ils ne se résument pas à une suite de phonèmes sans signification particulière.

Dastum 44
2019

[forme]
REFRAIN
T'endors-tu, Jeannette, oh, oh, oh, oh !
T'endors-tu, Jeannette, oh, que nenni !

Quand j'étais chez mon père, enfant petit (bis)
Il m'envoya aux landes, chercher des nids

Il m'envoya aux landes, chercher des nids (bis)
J'en trouvai un de caille, deux de perdrix

Etc

[texte]
Quand j'étais chez mon père, enfant petit
Il m'envoya aux landes, chercher des nids
J'en trouvai un de caille, deux de perdrix

Et l'autre d'alouette, le plus joli
L'oiseau qu'est sur la branche, qui m'avisit
Dans son joli langage, elle m'a dit
Que fais-tu là, fillette, tu prends mon nid
Je ne suis point fillette, j'ai un mari
J'ai trois garçons sur terre qui sont de lui
L'un est à La Rochelle, l'autre à Paris
Et l'autre, il est à Nantes, quand r’viendra-t-il ?
Il sera roi de France, Croix de Saint-Louis

En savoir plus

Bibliographie

Coirault, Patrice, Répertoire des chansons françaises de tradition orale, ouvrage révisé et complété par Georges Delarue, Yvette Fédoroff, Simone Wallon et Marlène Belly (Paris, Bibliothèque nationale de France, 1996-2006, 3 volumes)

La belle qui trouve le nid d’alouette (Lyriques - N° 00107) : 16 versions référencées
Laforte, Conrad, Le catalogue de la chanson folklorique française (Québec, Presses de l’université de Laval, 1977-1987, 6 volumes)

La fille et la caille (I, I-08) : 24 versions référencées
Barbillat, Emile et Touraine, Louis-Laurian, Chansons populaires dans le Bas-Berry, 5 volumes, fac-similé, La Châtre, CMDTB, 1997, IV, pages 23-24

Champfleury, Jules-François et Weckerlin, Jean-Baptiste, Chansons populaires des provinces de France, Paris, Garnier Frères, 1860

Guéraud, Armand, Recueil de chants populaires du Comté Nantais et du Bas-Poitou, Edition critique (2 volumes) par Joseph Le Floc’h, Saint-Jouin-de-Milly, F.A.M.D.T. éditions, 1995. – tome II, p. 401-402

Enregistrement

Annick Mousset, à La Chapelle-des-Marais (44), le 4 avril 2019, d’après un assemblage de deux des versions publiées dans l’édition critique des archives d’Armand Guéraud : la première recueillie à Pornic (44) et la seconde à Bouguenais (44).

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Pour que les filles dansent

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Rédaction d'article :

Hugo Aribart

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