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Gestion des confluences


Nantes est installée sur un site de confluence, une zone où plusieurs cours d'eau - la Sèvre, l’Erdre, la Chézine et la Loire – se réunissent. Si les confluents sont souvent des points stratégiques qui offrent de nombreuses possibilités de communication, ils ne sont pas toujours propices à l’installation et au développement d’une ville à cause du risque majeur d'inondations. A Nantes, la confluence n’est presque jamais étudiée, envisagée ou même nommée tout au long de l’histoire. Chaque cours d’eau est envisagé comme un élément indépendant de tout autre système hydrologique. En revanche, les qualités et les défauts de chaque affluent et des différentes embouchures sont bien connus.

Les confluences et le port

Le port maritime de Nantes ayant été concentré sur la rive nord du fleuve jusqu’en 1850, les affluents les plus scrutés sont l’Erdre et, surtout la Chézine.

La Chézine, aujourd’hui canalisée et enterrée, est l’un des principaux facteurs de l’agrandissement du port de Nantes à partir de 1722.

Plan des réparations de la chaussée de Chézine

Plan des réparations de la chaussée de Chézine

Date du document : 24-05-1730


Dès 1625, “les navires et autres vaisseaux qui avaient accoustumés de venir de la mer aborder et mouiller l’ancre dans le port et havre de la Fosse n’en peuvent à présent approcher de quatre ou cinq lieues” ; ils sont obligés de mouiller à Chézine où l’embouchure de la rivière éponyme donne de plus grandes profondeurs au fleuve et un étiage plus haut. Cette embouchure correspond également à la jonction entre les trois anciens bras nord de la Loire - bras de la Bourse, de l’Hôpital et de la Madeleine -, le courant y est plus fort. Ce point de confluence va donc être le lieu d’installation du grand port : après la création du quai de la Fosse et celle du quai d’Aiguillon, l’industrialisation de l’île de la Prairie-au-Duc, située face à la confluence, à la jonction des trois bras de Loire va engendrer la construction du quai des Antilles.

L’Erdre, pourtant plus grande et plus profonde que la Chézine n’a pas le même destin et le même intérêt pour les aménageurs. Au XVIIe siècle, François-Nicolas Baudot, sieur du Buisson et d’Ambenay, compare en ces termes Loire et Erdre : “[...] il n’y a nul apparence de croire que les Romains eussent basti ou habité une ville éloignée de Loire, grosse rivière saine et salubre, très navigable et utile au commerce de tant de grosses villes qui sont situées dessus, et de tout mer grande et océane dans laquelle elle s’en va rendre et unir au bout de douze lieues, et dont elle reçoit la marée jusques à Toaré, 3 lieues plus avant en terre [...]. Il n’y a pas, dis-je, l’apparence de croire que les Romains eussent basti loin d’une telle rivière, pour bastir sur la rivière d’Ardre boueuse, restagnate, époisse, mal saine et non navigable que de batelets et de bois flottis [...]”.

L’Erdre est une rivière tranquille essentiellement utilisée par la batellerie de commerce local et par les lavandières. Dès le Moyen Age, elle traverse toute la partie orientale de la ville et son marais septentrional - le marais Barbin - est rapidement absorbé par la ville en pleine expansion. Du 18e siècle au comblement du bras de la Bourse, en 1926, la confluence de l’Erdre et de la Loire coupe les quais et le front urbain.

Plan général des environs de l'embouchure de la rivière d'Erdre et de la Loire

Plan général des environs de l'embouchure de la rivière d'Erdre et de la Loire

Date du document : 19-07-1804

Les différences de niveau entre l’Erdre et la Loire empêche la navigation sur le tronçon fluvial situé entre le point de confluence et la chaussée Barbin. Jusqu’au milieu du 18e siècle, la liaison entre la rivière est le fleuve est bloquée par une grille nommée le « rateau ». Puis, en 1823, une écluse avec une chute de 2,3 mètres et un déversoir fixe de huit mètres est élevée au niveau des halles. En 1912, un barrage mobile remplace le déversoir fixe pour permettre à l’eau de s’écouler plus rapidement en période de crue et protéger ainsi les riverains.

Première écluse du canal de Nantes à Brest

Première écluse du canal de Nantes à Brest

Date du document :

Le comblement des bras nord de la Loire va modifier radicalement la jonction entre l’Erdre et le fleuve puisque l’Etat ne peut engager ses travaux que si l’Erdre ne se jette plus dans le bras de la Bourse. Les ingénieurs des Ponts et Chaussées proposent de dévier celle-ci au bas du cours Saint-Pierre et de l’amener, grâce à un canal souterrain passant sous le cours, dans un bassin clos par une écluse, au lieu où les bras nord de la Loire prenaient anciennement leur source : l’actuel canal Saint-Félix.

Vue sur l'Erdre, prise du Quai Ceineray

Vue sur l'Erdre, prise du Quai Ceineray

Date du document : vers 1905

Photographie aérienne de l'écluse du canal Saint-Félix

Photographie aérienne de l'écluse du canal Saint-Félix

Date du document : 1957

En substituant un bras de Loire par l’embouchure de l’Erdre, ce projet amène la transformation du fleuve à son paroxysme : un régime hydrographique pensé et créé par l’homme, une nature indélébilement bouleversée.

Comme l’Erdre, la Sèvre vit indépendamment de sa confluence avec la Loire.

Plan des concessions d'atterrissements et corrosions au niveau du bras de Pirmil et Seil de Rezé

Plan des concessions d'atterrissements et corrosions au niveau du bras de Pirmil et Seil de Rezé

Date du document : 1877

C’est une voie consacrée à la petite batellerie sur laquelle, durant l’Ancien Régime, un petit port est aménagé à Pont-Rousseau pour décharger des marchandises dédiées au commerce local et au commerce nantais.

 Pont-Rousseau

Pont-Rousseau

Date du document :

Mais, contrairement à l’Erdre, le point de confluence de la rive sud est laissé sans aménagement jusqu’à une époque très récente à l’exception de la préservation des atterrissements naturels qui chenalisent l’embouchure de la Sèvre et confortent la bifurcation de son lit mineur vers le seil à partir du milieu du 18e siècle. Le flux de la Sèvre est géré bien en amont par l’écluse de Vertou mise en place sous l’ancien Régime.

Plan d'ensemble de l'écluse et du barrage de Vertou

Plan d'ensemble de l'écluse et du barrage de Vertou

Date du document : 16-08-1907

Ce n’est qu’en 1909 alors que les travaux de régularisation du fleuve ont commencé à déséquilibrer les flux qu’un barrage est mis en place à l’embouchure de la Sèvre afin de retenir l’eau en période d’étiage, de maintenir un niveau d’eau constant dans la rivière et de permettre au port de Pont-Rousseau de continuer ces activités.

Simple obstacle en pierre ne dépassant pas la surface de l’eau, le barrage est réparé en 1928.

Profil des parties fixes du barrage mobile de Pont-Rousseau

Profil des parties fixes du barrage mobile de Pont-Rousseau

Date du document : 16-08-1907

Encore en place en 1945, il est peu à peu laissé à l’abandon et définitivement emporté par la crue de 1962. Ce n’est qu’en 1992 qu’un ouvrage plus conséquent est mis en œuvre. Opérationnel en 1995, le nouveau barrage automatique à trois passes levantes de 21 mètres. Sa passe centrale est navigable tandis que les deux passes latérales régulent le niveau de l’eau en période de crue.

Confluence et communautés riveraines

Les aménagements ou les non-aménagements des affluents mis en œuvre depuis le 18e siècle sur le site de la confluence nantaise ont tous été réalisés pour favoriser l’économie du port de Nantes. Pourtant, ce site est également dangereux pour les communautés car les crues sont fréquentes et souvent mémorables. Certaines, par leur violence, marquent durablement la mémoire nantaise : 1414, 1586, 1650, 1711, 1753, 1831, 1846, 1872, 1879, et 1910, la plus grande crue depuis 1711 ; d’autres donnent lieu à des peurs collectives comme la crue de 1835 à la décrue de laquelle le bruit courut “que ceux qui boivent de l’eau de la Loire en meurt. Sans doute dû aux poissons laissés sur les prairies et qui, en pourrissant, donne une odeur fétide dans les communes rurales.”

Si pour les Nantais les déménagements engendrés par les crues sont rares, la plupart des habitants des îles, et en particulier des îles rezéennes, subissent des dégâts annuels qui les obligent à déménager sur les coteaux pendant les mois d’hiver.

En 1650, le curé de Toussaints écrit que les pères Récollets ont été obligés de “quitter leur couvent qui étoit tout noyé et de se réfugier dans Nantes” et en 1673, les habitants de Trentemoult vont valoir qu’ils sont annuellement “obligés audit temps de [l'hiver] d’abandonner [leur île] et de se retirer sur les hauts champs”. Du 17e au 18e siècle, les pêcheries placées sous les ponts sont accusées d’amplifier le phénomène et de fragiliser en outre les ouvrages. Au 19e siècle, c’est le viaduc de chemin de fer qui, d’après la vindicte collective, porte la responsabilité d’avoir amplifier le phénomène : “les dites crues, depuis la construction des chemins de fer nantais ont atteint des proportions extraordinaires et menacé les villages de la Haute-Île, et de la Basse-Île, la route n°50 a été coupé en plusieurs endroits, en 1879, le niveau des eaux atteignait la même hauteur qu’en 1872 sur la chaussée de Pont-Rousseau tandis que sur les quais de la Fosse et de Richebourg, il était de 0,30 et 0,40 en dessous”.

Du milieu du 19e siècle jusqu’au milieu du 20e siècle, ces habitants demandent régulièrement à être protégés de la violence des eaux à l’instar de ceux qui habitent la rive nord et les îles centrales. L’administration ne cesse de reconnaître la nécessité d’aménager des digues ou des ouvrages pour réguler le flot mais estime que les dépenses seraient disproportionnées par rapport au bénéfice pour le port. Il est vraisemblable que la responsabilité de la violence des crues soit partagée entre les modifications du régime hydrologique du fleuve et la ligne de pont. En effet, avec ou sans pêcherie, la ligne de pont sur le site de confluence constitue depuis sa création un obstacle de deux kilomètres de long en travers du courant. Son impact est si grand qu’au 19e siècle, le service des Ponts et Chaussées chargé de la surveillance des crues, localisé à Angers, surveille plusieurs fois par jour les hauteurs d’eau sur les parapets amont et aval des ponts : la différence de niveau avoisine les cinquante centimètres. Les ponts fonctionnent comme un barrage qui ralentit l’écoulement de l’eau et décuple sa force.

La débâcle des glaces est également une période d’une extrême dangerosité car les blocs déferlent, grâce à des courants très rapides, sur le site de confluence. Plus rares à partir de l’accélération du phénomène de réchauffement climatique, les débâcles sont encore courantes au début XXe siècle. Elles détruisent les bateaux qui coulent dans le port, arrachent les organeaux et fragilisent les quais. Elles emportent également les bâtiments construits sur les îles, les rives et les ponts. Le fleuve dont la puissance est décuplée par la libération des eaux de tous les affluents devient mortel pour les communautés.

Echelle des crues sous le pont du général Audibert

Echelle des crues sous le pont du général Audibert

Date du document : 20-12-2017

Pour mettre en sécurité les habitants et déclencher les procédures de secours, des échelles de crues sont installées tout au long du fleuve. A Nantes, l’échelle de la Bourse qui fait référence en la matière est tout d’abord placée à la cale des oranges, sur le premier quai de la Fosse, puis sous le pont éponyme à partir de 1725. Après les comblements des bras nord de la Loire, l’échelle est déplacée sous le pont du général Audibert. La mémoire des hauteurs de crues en fonction du zéro de la Bourse conditionne l’intégralité des aménagements portuaires et urbains à partir de 1725. Après les comblements, l’échelle des crues est déplacée sous le pont Audibert. Signe que le danger est moins prégnant, cette échelle est aujourd’hui à peine visible.

Suite Confluence de l'Erdre et de la Loire (1/2)

Direction du patrimoine et de l'archéologie, Ville de Nantes / Nantes Métropole ; Service du Patrimoine, Inventaire général, Région Pays de la Loire
Inventaire du patrimoine des Rives de Loire
2021

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