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Décembre 1872 : inondations à Nantes

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1872 marque l’une des crues les plus notables de l’histoire contemporaine nantaise. L’inondation des rues a notamment eu pour conséquence de plonger la ville dans le noir pour la première fois depuis la construction de l’usine à gaz dans les années 1830.

Une météo pluvieuse favorisant les crues

En ce mois de novembre 1872, la météo pluvieuse a pour conséquence de faire déborder la plupart des rivières françaises. À Nantes, la Loire monte et descend au rythme des crues de ses affluents. Suite à une baisse de la Loire dans la nuit du 1er au 2 décembre, le fleuve remonte. La Loire cote à 5 mètres 45 le mardi 3 au matin. L’Union Bretonne fait état de la situation : « Tous les quartiers du bas de la ville sont envahis ; la place de l’Entrepôt est complètement couverte d’eau, ainsi que la rue de la Bourse ; les magasins et cafés du quai Brancas sont inondés et ont dû fermer. Le quartier des Ponts doit aussi commencer à souffrir ; toutes les caves sont remplies d’eau jusqu’aux soupiraux. […] La pluie torrentielle de ces derniers jours a grossi l’Erdre d’une façon inquiétante ; ses eaux se déversent avec violence dans la Loire, malgré la crue rapide du fleuve. Toutes les prairies en aval et en amont de Nantes, ou qui bordent l’Erdre et la Sèvre, sont inondées. »

Un quotidien perturbé par la montée des eaux

Quelques jours plus tard, les journaux publient une dépêche de la préfecture de la Loire-Inférieure datée du 8 décembre qui annonce une crue importante de la Vienne et de la Maine. Le Loire devrait atteindre un maximum de 5 mètres 60 à Nantes. Effectivement, les conséquences de la crue des affluents du fleuve ne tardent pas à se faire sentir dans la cité des ducs. Le 11 décembre, l’Union Bretonne rapporte : « Nous avons parcouru ce matin plusieurs des quartiers inondés. On s’empressait de construire partout des appontements et de rétablir le plus promptement possible la circulation interrompue : le quai Duguay-Trouin et le quai Turenne sont couverts d’eau, ainsi que le quai Brancas, la rue de la Bourse, la place du Commerce, etc. Place de l’Entrepôt, quai de l’Hôpital, des bateaux font l’office d’omnibus et transportent d’un trottoir à l’autre les passants et les habitants du quartier ; la promenade de la Fosse est en partie inondée, et le commerce se hâte de faire enlever les marchandises qu’on y avait momentanément déposés. […] L’Erdre, refoulée par la Loire, s’est répandue sur le quai Duquesne et sur le quai de Barbin ; la rue des Halles, si passante, si fréquentée, est coupée en son milieu par une large nappe d’eau ; le quai Cassard commence en ce moment à être envahi. »

L’inondation n’occasionnent pas seulement des dégâts matériels, mais aussi économiques et sociaux : la montée des eaux provoque la fermeture des commerces et des usines, poussant un certain nombre de salariés au chômage. Le trafic du port est interrompu, les marchandises ne pouvant être chargées ou déchargées des navires.

Des éléments naturels déchaînés

Cette situation est aggravée par une tempête, comme l’explique Le Phare de la Loire : « L’eau continue à monter ; la tempête de vent et de pluie qui, depuis ce matin, est déchaînée sur notre ville, ne paraît pas près de finir : les nuages sont poussés dans la direction du sud avec une violence extrême, et cet ouragan cause des dégâts dont il est encore impossible d’énumérer l’importance. » Le vent rend difficile et périlleuse la traversée des ponts : « Au pont de Pirmil […] un vent impétueux, qui souffle de la mer, fouette le visage des passants et fait siffler les fils des poteaux télégraphiques installés sur le trottoir. »

Il cause également des ravages, faisant s’écrouler des cheminées, éclatant des vitres et arrachant des toitures, comme celle du nouveau marché de la Petite-Hollande. Les bourrasques sont si fortes que les appontements ne tiennent pas en place. À Saint-Nicolas, elles empêchent les personnes âgées de marcher en toute sécurité : « Il soufflait place Saint-Nicolas avec une telle violence qu’il faillit renverser plusieurs personnes âgées qui sortaient de l’église et qui se retinrent aux candélabres du gaz qu’elle ne voulaient plus quitter. Il fallut que les gardiens municipaux leur vinssent en aide. »

Les rues plongées dans les ténèbres

Le 12 décembre, le vent est tombé et la crue est stationnaire. Toutefois, les nouvelles d’amont laissent craindre une nouvelle hausse du niveau de la Loire, doublée d’une autre tempête : la Vienne connaît une crue considérable qui pourrait faire coter la Loire à 6 mètres 10 à Nantes, le niveau de la grande crue de 1843. Sur le quai de la Fosse, les conséquences de l’inondation sont particulièrement visibles : l’eau envahit les cabines de douaniers ou encore les bureaux de pesage. Les mâts des bateaux dépassent la hauteur des toitures des maisons. La pointe de l’île Gloriette disparaît sous les eaux. On apprend ce jour que la tempête a fait deux morts : un père et son fils qui tentaient de traverser la Loire en bateau jusqu’à Trentemoult. Sur les bords de l’Erdre, la situation n’est pas plus réjouissante. Le lendemain, l’usine à gaz, située sur le quai des Tanneurs, est inondée : « L’administration municipale prévient les industriels et les commerçants, que la crue des eaux dont le terme ne peut être bien fixé, ayant envahi les fourneaux de l’usine à gaz, il est matériellement impossible au directeur de donner aujourd’hui l’éclairage au public. »

Privés de gaz pour la première fois depuis un demi-siècle, les Nantais sont appelés à se munir d’autres moyens d’éclairage. Cette situation pourrait durer plus d’une dizaine de jours.

Un désastre économique et social

Dans les jours qui suivent, la situation reste tout aussi dramatique. L’usine élévatoire du service des eaux, située sur le quai Richebourg, est également touchée par les inondations. Toutefois, l’utilisation de pompes pour rejeter l’eau et la mobilisation des ouvriers permet de préserver les fourneaux des eaux et d’assurer le service de distribution. La Loire cote à 6 mètres au pont de Pirmil, et même à 6 mètres 20 au pont de la Belle-Croix. Le trafic ferroviaire doit être interrompu entre Savenay et Ancenis en passant par Nantes, les voies de chemin de fer étant impraticables. La population s’organise pour continuer de se déplacer. Certains construisent leur propre embarcation. Rue Grande-Biesse, des hommes traînant des charrettes transportent les habitants du quartier : « Pour un sou, on passe au galop ! ».

Les usines, situées pour la plupart sur les bords de la Loire ou de ses affluents, sont en majorité inondées. Parmi les fabriques contraintes de fermer figurent Renaud et Lotz, la raffinerie Étienne, Voruz, Brissonneau frères, Cossé-Duval. L’industrie de Chantenay est aussi durement touchée : la rizerie de Louis Lévesque, la raffinerie de sirop Ladmirault, l’huilerie ou encore les fabriques d’engrais sont contraints de cesser leur activité. Le journaliste déplore « l’attitude morne et affligée de la population » : « Les ouvriers sans travail, leurs femmes, leurs enfants sont là, dans la rue, sur le pas de leur porte ou de leur boutique, suivant d’un œil anxieux les progrès incessants du fléau, regardant les appontements, les bateaux, les voitures, s’interrogeant avec crainte, inquiets de la journée d’hier, inquiets de la journée d’aujourd’hui, plus inquiets encore de celle de demain, et ne sachant quelle sera la fin de si effrayantes calamités. »

Les vestiges d’un traumatisme

Le 15 décembre au soir, la Loire baisse. Ce mouvement de décrue est confirmé le 16 décembre. Bien que la crue de l’Erdre et de la Sèvre retarde légèrement le retrait des eaux, les rues nantaises sont une à une dégagée. L’heure est à présent au bilan. Il faut trouver des fonds pour réparer les sinistres. Parmi les mesures prises, des aides financières sont envoyés par l’État aux collectivités afin de secourir les victimes. La municipalité engage également un important crédit de 20 000 francs et lance une souscription publique afin de récolter des fonds en faveur des inondés.
 

La crue de 1872 restera dans les mémoires des Nantes comme l’une des plus dramatiques de son histoire. Aujourd’hui encore, des traces de cet événement sont visibles dans la ville. L’une d’elles est un repère de crue, observable au niveau de l’ancien palais de la Bourse (actuel magasin FNAC).

Noémie Boulay
Direction du patrimoine et de l’archéologie, Ville de Nantes/Nantes Métropole
2021


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Rédaction d'article :

Noémie Boulay

Témoignage :

Le Phare de la Loire

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