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Floresca Leconte-Guépin (1813-1889) Hugues Rebell (1867 – 1905)

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Usine à gaz, quai des Tanneurs


Pour mieux éclairer Nantes, le conseil municipal confia la production de gaz par distillation de houille à une société anglaise. Le gaz devenant indispensable aux particuliers et à la petite industrie, l’usine évolua et s’agrandit tout au long de 97 années d’existence, en relevant de nombreux défis. Le travail très dur devant les fours s’améliora avec l’arrivée de l’électricité et la mécanisation au début du 20e siècle. Les odeurs, les poussières et les fuites de l’usine ont empoisonné le quartier, jusqu’à son arrêt en 1934 avec la mise en service de l’usine de Roche Maurice en bord de Loire.

La production de gaz d’éclairage prit son essor en Angleterre dès 1803. Nantes, à la suite de toutes les grandes villes de France, commença à s’y intéresser, et d'après des projets locaux, confia en 1833 cette mission à la Compagnie Générale du Gaz (CEG) basée à Londres.

Quels ont été les défis à relever pour cette industrie naissante en pleine expansion ?

Les archives de la CEG, compagnie privée, ayant disparu, il reste les plans de la ville, les échanges avec la mairie et la préfecture (afin d'obtenir les autorisations pour ouvrir et agrandir l’établissement classé dangereux et insalubre), et depuis 1904, des cartes postales.

Principe d’une usine à gaz

Chauffer de la houille grasse dans une enceinte fermée (cornue) à environ 1100°C pendant 4 heures produit de la vapeur brute sous pression, qu’il faut traiter physiquement et chimiquement avant d’obtenir le gaz d’éclairage. Il reste dans la cornue un magma qui, refroidi brutalement avec de l’eau, donne le coke.

Schéma explicatif du principe de l'usine à gaz des Tanneurs à ses débuts

Schéma explicatif du principe de l'usine à gaz des Tanneurs à ses débuts

Date du document : 2020

Le gaz est mesuré et stocké dans de grands réservoirs dénommés gazomètres, avant de rejoindre, par un réseau de distribution enterré, les becs de gaz éclairant les rues, et ensuite les logements des particuliers. En plus du gaz et du coke, l’usine vendait du goudron et de l’engrais agricole.

Quelques grandes dates

- 1833 : la ville donne son accord pour installer une usine à gaz, 11 rue du Bourgneuf, sur un terrain donnant sur la rive de l’Erdre, occupé par une petite blanchisserie, entouré de jardins et de tanneries.

- 1835 : accord de la préfecture pour le projet de la CEG avec un four de 8 cornues.

- Août 1837 : début de la distribution du gaz dans les canalisations sur l’espace public et illumination de la rue d’Orléans.

- 1840 : l’Erdre étant canalisée, installation d’un déchargeur des péniches sur le quai tout neuf.

Four à 8 cornues

Four à 8 cornues

Date du document : 08-1912

- 1842 : un deuxième four est construit en prolongement du premier.

- 1858 : la CEG met en service le premier grand gazomètre rue de Rennes (3 autres suivront en 1863, 1878 et 1908 - voir article gazomètre).

- 1867 à 1877 : l’usine s’agrandit en achetant tous les immeubles et terrains qui l’entourent, ceux-ci perdant leur valeur à cause de la pollution de l’usine. Un passage souterrain relie les acquisitions au nord de la rue du Bourgneuf.

- 1891 : la CEG échange avec la Ville des m² pour élargir la rue Jeanne d’Arc, contre la partie de la rue du Bourgneuf entourant l’usine et le déplacement de l’extrémité de la rue Moquechien aboutissant au quai.

Plan de l’usine à gaz de Nantes

Plan de l’usine à gaz de Nantes

Date du document : 2020

- 1912 : installation de trois batteries de nouveaux fours. Les 170 cornues sont alimentées automatiquement par du charbon broyé à l’arrière des cornues, et le coke est poussé sur un tapis roulant depuis l’arrière.

- 1927 : mise en route d’une production de gaz à l’eau, incorporé en petite quantité au gaz de houille.

- 1934 : fin de la production de gaz et fermeture de l’usine chimique du quai des Tanneurs, suite à la mise en service de l’usine moderne de Roche Maurice, à Saint-Herblain.

De grands défis relevés

- Stabiliser les berges et aplanir le coteau
Le site, le long de l’Erdre, au bord de la rivière évoluant au gré des marées et à flanc de coteau, a été relevé et stabilisé. Le coteau est une veine de micaschiste décomposé sur environ 2 mètres au-dessus de la roche. Le point le plus haut, près de la place Saint-Similien, se situant à 12 mètres au-dessus du niveau du quai, il a fallu au fur et à mesure de l’extension de l’usine extraire manuellement 50 000 m3 de terre et de roche et les évacuer par tombereaux tirés par des chevaux (en termes actuels l’équivalent de 5 000 tours de camion benne).

- Le risque d’inondation
L’Erdre a débordé de nombreuses fois : en 1823 à 5,90 m (au-dessus du point 0 du pont de la Bourse). La ville demande de mettre l’usine 30 cm au-dessus de ce repère. En 1910, inondation mémorable, le niveau atteint 6,14 m, au raz des fours, et les nouveaux fours seront placés à 45 cm au-dessus de cette cote.

- L’approvisionnement du charbon
Les Anglais imposant l’importation du charbon de Newcastle, après la traversée de la Manche et la remontée la Loire, celui-ci était transvasé dans des péniches au gabarit de l’écluse de l’Erdre. Le déchargement a commencé sur la berge jusqu’à la construction des quais en 1840, qui a permis l’installation d’un déchargeur et d’un tapis roulant aérien entrant dans l’usine. Les tempêtes hivernales de la Manche ont nécessité plusieurs parcs de stockage. Pendant la guerre 14-18, la pénurie de charbon a obligé à utiliser du charbon de mauvaise qualité et l’envol des coûts s'est prolongé jusqu’en 1924.

Une usine toujours en expansion

Le gaz, produit au départ pour l’éclairage, a ensuite été utilisé pour la cuisine, l’eau chaude, le chauffage. Puis il a été proposé comme force motrice pour les petits ateliers. La CGE vendait ou louait différents moteurs à gaz. La production journalière de gaz est passée de 1 400 à 90 000m3  en 93 ans, soit multipliée par 64, alors que la surface de l’usine est passé de 2 700 m² à 26 700 m² (en ajoutant les 9 300 m² des gazomètres situés rue Paul Bellamy), soit multipliée par 10.

En 1927, installation d’une petite usine avec trois gazogènes qui produisent un gaz de synthèse par contact de la vapeur d’eau sur du coke incandescent, incorporé à 8% dans le gaz de houille dans un gazomètre de 1200 m3 placé juste à côté. L’installation fut conçue pour être démontable en vue de la future usine prévue.

L’usine a suivi la modernisation constante de l’époque, avec la distribution d’eau à Nantes en 1857 et l’électricité produite par des moteurs à gaz, qui ont permis l’installation des fours en 1912, avec le charbon broyé sur place et élevé au-dessus des toits pour faciliter le chargement mécanisé dans les cornues.

Eau-forte,   <i>Le pont Morand vu du quai Ceineray</i> 

Eau-forte,  Le pont Morand vu du quai Ceineray 

Date du document : vers 1936

Des nuisances devenant insupportables pour la population

Les Archives révèlent 11 pétitions de 1835 à 1926 auprès de la mairie et de la préfecture sur les nuisances de l’usine provoquées par :

- les abondantes fumées s’échappant des nombreuses cheminées,

- les escarbilles atterrissant sur les mottes de beurre des étals rue Jeanne d’Arc,

- les odeurs d’œufs pourris et les vapeurs corrosives s’échappant de l’usine chimique purifiant le gaz,

- les goudrons fuitant dans l’Erdre.

          Les journaux locaux relayaient ces réclamations provenant des habitants, des commerçants et même des tanneurs. Plusieurs fois, les autorités et leurs conseils d’hygiène ont mis en demeure la CEG de diminuer ses rejets, avec des promesses d’actions par la direction de l’usine. Mais compte-tenu de l’impératif d’alimenter la ville et les particuliers en gaz et en coke, et les agriculteurs en engrais à la demande du ministère de l’Agriculture, il y eut peu de changement jusqu’à la fin de la production en 1934.

Un travail très difficile pour l'alimentation des fours

Avant l'apparition des fours mécanisés, au bout de 75 ans, la conduite des fours et des cornues était un travail très physique et pénible pour les deux équipes œuvrant chacune 12 h, 7 jours sur 7, soumises à la chaleur des fours, aux courants d’air et à la vapeur de l’eau jetée sur le coke incandescent. Le chargement des cornues de 3 mètres de long s’effectuait en envoyant avec précision le charbon à la pelle. De la conduite des fours dépendait principalement le rendement de la distillation. Les conditions de travail étaient, à cette époque, très strictes.

La reconversion du site en 1934

Les bureaux, le service clientèle et le dépôt de coke ont continué d’être opérationnels sur le site des Tanneurs. Une photo aérienne de 1944 montre que les bâtiments et 4 cheminées sont encore en place. Par contre, les gazogènes sont réinstallés à Roche Maurice.

Détail d'une photographie aérienne, périmètre de l'usine à gaz de Nantes

Détail d'une photographie aérienne, périmètre de l'usine à gaz de Nantes

Date du document : 1944

Nationalisés en 1946, les bâtiments finissent d’être démolis en 1963 pour laisser la place au restaurant et à la salle de sports d’EGF en 1963, puis aux bureaux en 1975.

En 1990, pour construire l’immeuble et le parking de la ville rue Jeanne-d’Arc, des cuves à goudrons sont mises à jour et 1 000 m3 de goudrons et de gravats sont incinérés. En 2002, une nouvelle opération de dépollution lors des travaux de terrassement de la ligne 2 du tramway est effectuée.

Yves-Marie Rozé
2020



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En savoir plus

Bibliographie

Barbot Henri, « Gaz et fumées », dans Nantes en flânant, Imprimerie Lajartre, Nantes, 1930, chapitre 24

Barzman John, « Chapitre 1. Au temps des sociétés privées », dans  Quelque part, ça laisse des traces. Mémoire et histoire des électriciens et gaziers de la région du Havre [En ligne]. Mont-Saint-Aignan : Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2003 (généré le 27 septembre 2020). Disponible à l’adresse  : Presses Universitaires de Rouen et du Havre

Le conducteur de l’étranger à Nantes, 3e éd., P. Sébire, Nantes, 1851, p. 79-80

Pipet Claude, « L’usine à gaz du quai des Tanneurs : une détestable usine », Annales de Nantes et du Pays Nantais, n° 280, 2e trimestre 2001, p. 19-23

Sauban René, Des ateliers de lumière, Université de Nantes, Nantes, 1992

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Architecture industrielle Énergie

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Rédaction d'article :

Yves-Marie Rozé

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