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Interview imaginaire de Julienne David Syndicalisme

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Cinéma Bonne Garde


L’histoire du cinéma Bonne Garde, entre 1928 et 1961, est marquée par la présence des prêtres puis par leur désengagement au moment de la construction de la salle actuelle. Une reconfiguration de la salle qui n’est pas que matérielle…

Le cinéma Bonne Garde n’est pas le premier à Nantes. Sans que cela soit un titre de gloire, le cinéma Bonne Garde fait partie pour trois raisons du patrimoine nantais. La première, son âge, plus de 90 ans, durant lesquels il a été ouvert au public quasiment sans discontinuité. La seconde est d’être avec Le Concorde (autrefois Le National) l’un des deux seuls survivants des cinémas de quartier encore en activité. La troisième est d’être le dernier cinéma associatif nantais, dans la même catégorie que ceux qui officient dans les communes limitrophes : Le Vaillant à Vertou, le Lutetia à Saint-Herblain, le Saint Paul à Rezé, Le Beaulieu à Bouguenais, etc.

La projection de films existait dès 1925, avec un format 9,5 mm (taille de la pellicule). 1927 marque la première projection en 35 mm. Mais ce n’est qu’en 1928 que la salle sera officiellement reconnue lorsque les projections sortent du cadre privé pour devenir publiques avec des séances régulières.

La salle

La salle du Cinéma Bonne Garde que les spectateurs connaissent aujourd’hui a été inaugurée en 1961. Mais cette salle a été construite à l’emplacement d’une autre salle construite en 1921, à l’origine exclusivement pour le théâtre puis pour les deux disciplines en 1928. À cette date, la cabine de projection au-dessus de l’entrée était une « pauvre cage » en tôle où la température intérieure en hiver était aussi glaciale qu’à l’extérieur, à tel point que l’association a dû se résoudre à améliorer les « conditions de travail » des bénévoles qui n’en pouvaient plus. La salle mesurant 26,30 mètres de long (scène comprise) et  10,10 mètres de large, est dotée d’un plafond en voûte et en bois comme celle que l’on trouve dans certaines églises.

Dessin du cinéma Bonne Garde de 1921

Dessin du cinéma Bonne Garde de 1921

Date du document : Sans date

Des rangs de sièges à bascule et en bois, qui signalaient par leurs grincements intempestifs l’arrivée des retardataires, sont installés. Derrière ces rangées, des bancs avec des dossiers très hauts sur lesquels les enfants se juchaient pour mieux voir ainsi que des bancs sans dossier, identiques à ceux que l’on trouve dans les kermesses, complétaient ce confort pour le moins spartiate. Quant au chauffage, il ferait frémir la plus conciliante des commissions de sécurité.

Sièges du cinéma Bonne Garde

Sièges du cinéma Bonne Garde

Date du document : Sans date

 L’Église et le cinéma, un objet de paradoxe

Dès l’origine du cinéma, la papauté s’oppose à cet art. Selon elle, il ne promouvait que des films de divertissement païens, avec des invitations aux mauvaises mœurs, voire à la perversion. Ce discours a prévalu jusqu’au au sortir de la Seconde Guerre mondiale.

De l’autre, le clergé des paroisses, pragmatique, a cru au pouvoir de l’image. L’Église locale a été un des acteurs les plus importants de la promotion du 7e art, particulièrement en Loire-Atlantique. Un seul chiffre résume cela : en 1931, sur 199 salles, 114 étaient rattachées à un patronage ou une paroisse. Les autres étaient des salles dites commerciales, les amicales laïques ayant, à de très rares exceptions, pris un autre chemin en s’appuyant sur le système éducatif.

Le terme de cinéma de patronage a été souvent assimilé au cinéma paroissial, non sans raison puisque ce sont les clercs qui « commandaient » la programmation. Pour autant, il faut s’attacher au fait et non aux présupposés d’un cinéma religieux. L’analyse de la programmation du cinéma Bonne Garde, comme celle des autres cinémas de la même catégorie avant et après-guerre, ne fait aucun doute. Certes, initialement la volonté des clercs, en s’engageant dans le 7e art, était de faire acte de prosélytisme, mais ils ont été contraints de se rendre à une évidence : pas (ou si peu) de scénaristes, de réalisateurs et encore moins de producteurs se sont engagés sur la voie d’un prosélytisme religieux. En conséquence, les clercs proposaient au mieux une programmation de « résistance » en adéquation avec leurs bases morales au sens large, et ce pour ne pas laisser le monopole au cinéma privé dit commercial.

Enfin on ne peut faire fi, bien après la Seconde Guerre, des contradictions internes au sein de l’Église, entre un courant pour un cinéma « moral » et strict, et un courant ouvert sur le monde ainsi qu’à la dimension artistique du 7e art. Et c’est ce second courant, allié aux acteurs laïques des patronages qui a largement contribué à l’éclosion du cinéma dit « art et essai ».

La recette d’une programmation conforme à l’Église

Entre les deux guerres, mais aussi après, une programmation tolérée par l’Église pouvait se résumer ainsi. Elle devait écarter tous les sujets incompatibles pour des raisons morales (sexualité, libertinage, etc.) ou politiques (attaque contre l’Église, promotion de l’athéisme, attaque de la famille, etc.) En fait, le cinéma paroissial, faute de films foncièrement religieux, s’accommodait des productions de l’époque, légère ou pas. Le caractère familial était un bon indicateur, la popularité du réalisateur, mais surtout celle des acteurs faisant le reste.

Ces films étaient les mêmes que ceux qui étaient diffusés dans les salles dites commerciales, à l’exception près qu’un tri préalable avait fait son office. Si malgré cela certaines scènes ne convenaient pas aux clercs qui dirigeaient la programmation, la paire de ciseaux assurait la finition. Les tris préalables étaient assurés par un guide des films à voir ou à proscrire selon une échelle de 1 à 6 réalisée par le Comité Catholique du Cinéma, né en 1928. Le distributeur attitré et crée pour les patronages pouvait lui aussi « peaufiner » cette sélection.

En résumé, un cinéma de patronage était avant tout un cinéma de résistance, fruit d’un compromis entre une production que l’Église ne maîtrisait pas, et un cadre « moral » d’un cinéma familial, ainsi que les attentes des spectateurs qui, comme tout un chacun, donnent dans le bon petit genre léger et païen. Un compromis où l’aspect financier n’était pas absent, car le patronage était pauvre et donc ne refusait pas cette ressource à une époque où le cinéma était très populaire.

1925 : le monde de l’image entre à Bonne Garde

C’était la « cerise sur le gâteau » pour les enfants du quartier lorsque le jeudi, le centre de loisirs, qui se consacrait le plus souvent aux jeux de plein air, diffusait des dessins animés muets sur des petites bobines et un projecteur Pathé Baby 9.5 mm. Une merveille de projection qui, en termes de qualité, était comparable à un 16 mm.

Modèle de projecteur Pathé Baby

Modèle de projecteur Pathé Baby

Date du document : sans date

1927 : le 35 mm arrive

Le cinéma se dote d’abord d’un projecteur 35 mm muet, alors que le parlant venait juste de naître. Un projecteur de marque « Étoile » est utilisé. Sa lumière était produite par un arc électrique et un gaz, l’acétylène, fort dangereux et à l’origine de nombreux incendies. Les 28 et 29 mai 1927 est organisée la première projection, au profit d’un public où dominait, sans doute, les adhérents de l’association, leurs familles, leurs entourages. Le cinéma n’était pas encore reconnu officiellement.

Roman, La neige sur les pas, Henry Bordeaux

Roman, La neige sur les pas, Henry Bordeaux

Date du document : 1912

1928 : le temps du muet

Les séances avaient lieu au tout début, pour le grand public, le samedi soir et le dimanche après-midi à 16h30, auquel s’est ajoutée une séance à 14h. Le jeudi après-midi était réservé aux gamins du « patro du jeudi ».

Au temps du muet, lorsque le film était fourni avec une partition, une pianiste, Madame Menanson, professeur de piano exerçant dans le quartier, accompagnait épisodiquement l’histoire, agrémentée de sous-titres ou de tableaux texte.

1934 : le Bonne Garde passe au parlant

En 1934, le cinéma se dote du parlant. Une année plus tard, un deuxième projecteur est acheté afin de supprimer les temps d’attente liés aux changements de bobines. Ces appareils de projection ont été une grande avancée pour la sécurité, car ils abandonnaient le procédé dangereux d’une lumière produite par le gaz du précédent appareil.

Avant l’acquisition du second projecteur, les changements de bobines laissaient place à des entractes qui étaient occupées parfois par des intermèdes musicaux. Par contre, systématiquement, les deux entractes étaient une source de revenus avec une vente de billets de tombola. Aux entractes s’ajoutaient les coupures liées aux ruptures fréquentes de la pellicule. Ça râlait fort dans la salle et, bien entendu, les enfants en rajoutaient.

1939-1945 : le cinéma en temps de guerre

La déclaration de la guerre le 3 septembre 1939 a entraîné la mobilisation des hommes en âge de l’être. Ce fut le cas des projectionnistes comme Pierre Tempereau, la cheville ouvrière du cinéma, qui fut fait prisonnier. Faute de projectionniste, le cinéma ferma ses portes.

En 1942, trois hommes entreprirent de rouvrir la salle. Ils s’appelaient Jean Leroy, l’abbé de la paroisse et directeur du patronage, Pierre Jouy, le président du patronage, et René Rollo, le technicien, à l’époque âgé de 18 ans, sans lequel rien n’aurait été possible. Ce dernier était un projectionniste formé par Pierre Tempereau, non mobilisable en 1939, compétent pour remettre en état les appareils qui ne fonctionnaient plus depuis trois ans. En octobre 1942, le cinéma ouvre à nouveau. La saison 1943/1944 était en préparation quand la ville fut bombardée en septembre 1943. Le cinéma ne rouvrira pas. Il ne reprendra ses droits qu’après l’armistice.

1945 : au sortir de la guerre, l’âge d’or

Le cinéma réunit tous les atouts en matière de loisirs : un réseau dense, des salles implantées dans chaque quartier, un prix d’entrée qui permet, même aux bourses modestes, de s’offrir une distraction. En 1945, le prix d’une place est l’équivalent de 2,60 euros d’aujourd’hui, selon l’INSEE et le CNC. Des salles se créent ou se rénovent pour accueillir un public de plus en plus nombreux. La télévision n’est pas encore arrivée à Nantes, l’antenne relais de la Louée n’étant installée qu’en 1957.

Pour Bonne Garde c’est aussi le cas. Les projecteurs de 1934 et 1935 posent de plus en plus de soucis. L’association achète des appareils neufs en 1945. La même année, la salle et la cabine de projection sont remises en état. En 1948, un nouveau système de chauffage est installé. En 1953, nouvelle parure : les sièges à bascule en bois laissent place aux sièges en tissu. Et enfin, en 1956, un écran panoramique est acquis, et les appareils de projection sont adaptés pour diffuser les films tournés CinemaScope.

Le cinéma Bonne Garde surfe sur cette vague qui lui garantit un succès public et l’assurance de rentrées financières. Toutefois, le cinéma reste encore un cinéma de week-end avec une séance le vendredi et le samedi, deux séances le dimanche, sans compter la séance du jeudi pour les enfants. Sa programmation reste alors dans la continuité de celle d’avant-guerre : un tri sélectif sur des bases morales, qui pouvait être parfois de qualité, mais qui constituait le plus souvent un « tout venant » peu exigeant. Le plus marquant dans cette période c’est la nature du projet du cinéma. Celui-ci n’était pas sous-tendu par une dimension culturelle. Un film grand public, à caractère familial, assurant ainsi des bonnes recettes suffisait. La valeur esthétique du film, son inventivité ou encore la profondeur de son scénario n’étaient pas le plus important.

1961 : la construction de la salle actuelle

Cette construction de 1961 ne s’est pas inscrite dans une phase neutre de la vie du patronage. En effet, elle correspond au désengagement des prêtres dans l’association qui fut progressif. Il commença en 1957 par la suppression de la fonction, assurée par un prêtre, de directeur de l’association. Suivi d’un « passage de témoins » jusqu’en 1962. À partir de 1962, les laïcs ont assuré en pleine responsabilité et autonomie la conduite de l’association, même si les liens avec la paroisse restaient forts.

Projet d’aménagement de la salle du cinéma Bonne Garde

Projet d’aménagement de la salle du cinéma Bonne Garde

Date du document : années 1960

La nouvelle salle, bien que construite sur le même emplacement, est beaucoup plus haute et plus large. L’accès à la salle se fait désormais par la rue Frère Louis et non par une porte qui se situerait aujourd’hui sous le proche actuel parallèle à la rue Thery. Le financement de cette construction a été rendu possible par la vente des terrains qui avaient été acquis, en 1946, à Sainte-Marie-sur-Mer pour offrir du « bon air » aux enfants du quartier, traduire les colonies de vacances en été.

La mutation progressive de la programmation aboutira à une labellisation art et essai en 1983.

Michel Crétin
Association Bonne Garde
2022



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En bref...

Localisation : Louis (rue Frère) 20, NANTES

Date de construction : 1927

Typologie : architecture de culture recherche sport ou loisir

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Association Cinéma Loisir Nantes Sud Salle de spectacle

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Rédaction d'article :

Michel Crétin

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